Des adaptations BD oui mais des polars #3: les débuts de Philéas, gravés dans le sable ou sur la rétine par le Syndrôme [E]

Tiens, tant qu’à parler d’adaptations, on ne vous a pas encore parlé de la première salve d’albums de Philéas. Vous savez cet éditeur né d’une synergie entre le groupe Jungle/Steinkis et Edi8 qui a pour destinée de piocher des oeuvres parmi l’incroyable catalogue d’Éditis pour les adapter en BD. Parus en librairies juste avant le reconfinement  français d’octobre (heureusement en Belgique, les librairies n’ont pas refermé leurs portes), Bussi et Thilliez étaient ainsi les heureux élus. Ayant déjà connu des adaptations sur écrans et en BD (et ce n’est pas fini), les deux auteurs ont vu Jérôme Derache et Cédric Fernandez (Gravé dans le sable) ainsi que Sylvain Runberg et Luc Brahy (Le syndrome [E]) s’emparer de leurs mots, de leurs ambiances, de leurs intrigues, parfois sordides, souvent mortelles en série. Des débuts prometteurs.

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© Derache/Fernandez chez Philéas

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Gravé dans le sable, mais pas immortel

Gravé dans le sable adapté de Michel Bussi © Derache/Fernandez chez Philéas

Résumé de l’éditeur pour Gravé dans le sable (d’après Michel Bussi): Quel est le prix d’une vie ? Pour Lucky, joueur ayant la chance du diable, la mort est un jeu comme un autre. Alors, en juin 1944, à la veille du débarquement en Normandie, il n’hésite pas à miser sa vie pour une hypothétique fortune. Lucky va perdre la vie, persuadé que sa sublime fiancée Alice Queen empochera la mise… Mais ce n’est que 20 ans après la mort de son amour qu’Alice va découvrir des bribes de vérité… Et encore, comment le prouver ? De la Normandie aux États-Unis, Alice se lance en quête du rétablissement de la mémoire de son homme… au risque de réveiller les démons du passé. Autour d’elle, chacun croit détenir la vérité et semble résolu à tuer pour la protéger.

Il paraît que des côtes normandes, quand le ciel est dégagé, on voit l’Amérique. C’est du moins ce qu’on voit sur la couverture, très jolie et solaire malgré les nuages et tempêtes que recèlent ces pages, de l’album que signent Jérôme Derache et Cédric Fernandez. Avec des nuages qui prennent des allures de souvenirs, des nuages sur lesquels il ne faut pas compter pour les raconter. En une image, on trouve l’aspect géographique et l’amour de l’Histoire de Michel Bussi qui nous emmène dans ce récit (le premier de sa carrière) à plusieurs voix, pour remonter le temps.

Gravé dans le sable adapté de Michel Bussi © Derache/Fernandez chez Philéas

Le rêve américain de Lucky, ce serait de réchapper au Débarquement qui s’annonce meurtrier. Jouissant d’une chance insolente, il tire une place qui le met à l’abri d’une mort certaine, aux premières lignes de l’abordage du territoire nazi contre la place. Pas à l’après d’un coup de poker, il échange son graal contre la place nettement plus mauvaise d’un GI qui a de quoi payer et le mettre à l’abri du besoin pour un bon moment. Lui ou sa fiancée, s’il vient à ne pas en réchapper. Mais d’une rive à l’autre, la vérité, elle, peut-elle s’échapper. Et les démons du passé resurgir et se jeter dans la guerre… de nerfs, cette fois. Un bon détective privé ne sera pas de trop.

Gravé dans le sable adapté de Michel Bussi © Derache/Fernandez chez Philéas

Pour son premier récit long, lui qui est habitué aux gags (or rire n’est pas l’occupation de cet album-ci), Jérôme Derache (qu’on avait découvert près de chez nous avec Éternellement Vôtre, puis dans les Astromômes avant d’adapter Stéphane Plaza et Stéphane Bern en BD) s’attaque et s’attache à un romancier qui n’a pas son pareil pour susciter des images, mettre dans le cerveau du lecteur une carte et chapitre après chapitre, des points « vous êtes ici ». Le défi est de taille mais l’auteur réussit à bien capter et retranscrire les intentions de Michel Bussi, à provoquer les surprises du chef, singulière et efficace, que le best-seller a imaginées. Et il y en a. Sous ses allures gentilles, Gravé dans le sable cache bien son jeu, infernal.

Gravé dans le sable adapté de Michel Bussi © Derache/Fernandez chez Philéas

Pourtant, on l’a dit, la force des livres est l’imagination. Force est de constater que ces 124 planches se font piéger par leurs paysages. L’enquête que nous soumet Michel Bussi est faite d’allers-retours, dans le temps et l’espace, et requiert à plusieurs reprises les mêmes endroits. Cette BD n’échappe malheureusement pas à l’impression de répétition dont a pâti mon intérêt. Doux, le trait de Cédric Fernandez pêche aussi à réinventer les situations, notamment de dialogues statiques, et à amener la bouffée d’air frais qui ferait de ce nouveau voyage entre Normandie et États-Unis (Washington, Illinois, Kentucky…) un road trip passionnant. Le duo d’auteurs a réussi à nous prendre un peu d’émotions mais jamais les tripes, n’arrivant pas tout à fait à rendre immortel ce qui a été gravé dans le sable, puis en cases.

Gravé dans le sable adapté de Michel Bussi © Derache/Fernandez chez Philéas

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Le Syndrome [E], du feu des yeux face à un cinéma plus expérimental, tu meurs!

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

Résumé de l’éditeur pour Le syndrome [E] (d’après Franck Thilliez): Un film mystérieux et malsain qui rend aveugle. Voilà de quoi gâcher les vacances de Lucie Henebelle, lieutenant de police à Lille, et de ses jumelles. Cinq cadavres retrouvés atrocement mutilés, le crâne scié… Il n’en fallait pas plus à la Criminelle pour rappeler le commissaire Franck Sharko, en congé forcé pour soigner ses crises de schizophrénie. Très vite, ces deux affaires pourtant éloignées semblent étroitement liées. De la casbah d’Alger aux orphelinats du Canada, les deux nouveaux coéquipiers vont mettre le doigt sur un mal inconnu, d’une réalité effrayante.

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

En vue d’une grande et longue série en BD, Phileas a amené les fins limiers Sylvain Runberg et Luc Brahy à jeter leur dévolu sur un album stratégique et horrifiant : Le syndrome [E], enquête qui met pour la première fois Sharko et Lucie Hennebelle en présence. Deux enquêteurs chevronnés, devant faire avec leurs démons, qui bientôt ne se quitteront plus et partageront de nombreuses aventures communes, pour conjurer le crime.

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

Mais je vous mentirais si je vous disais qu’ils ne sont que deux. En réalité, ils sont trois – et c’est encore plus marquant dans cette adaptation qu’en fait le Neuvième Art -, car Sharko est schizophrène et la petite voix qui le suivait (voire le harcelait) s’incarne à merveille dans une petite fille, une peste qui ferait passer le lieutenant pour fou. C’est la trouvaille, le parti pris des adaptateurs qui fonctionne du tonnerre et amène une dose d’humour, quitte à ce qu’il soit noir et brut de décoffrage, dans ce monde désespéré où l’homme est résolument capable du pire.

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

Et ça ne date pas d’hier. Dans cette intrigue qui part d’une situation que ne renierait pas un Carpenter ou un Cronenberg avec une projection de cinéma aux effets atroces et surhumains sur celui qui ose y jeter un oeil, Lucie Hennebelle puis Sharko vont devoir, là encore, remonter le temps. Entre collectionneurs, savants complètements fous, malfrats à la petite semaine, société prônant un cinéma plus expérimental, tu meurs!, extrême droite et unités d’élite, le binôme dessiné (et ça a plutôt de la gueule) doit sillonner pour trouver la clé du mystère et couper le robinet du bain de sang. Dans tous les éléments que développe Franck Thilliez, les deux auteurs trouvent leurs marques et leur équilibre pour faire de cette adaptation une vraie BD au rythme soutenu, qui ne nous endort pas et relance constamment les pistes.

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

De scènes de crimes terribles en explosions et interventions musclées, Luc Brahy (Irons, Dark Museum, Étoilé…)  prouve à quel point il est capable d’enchaîner plusieurs albums par an sans rien perdre de sa redoutable efficacité, cauchemardesque dans certaines séquences. Avec Hugo S. Facio, le dessinateur a trouvé un allié de choc pour des couleurs incisives, rendant un peu plus violentes cette collection de moments forts. Facio fait un travail incroyable, entre la chaleur et la froideur des séquences, des saignées à une scène contemplative marquant l’intervention des secours, nuées bleues et rouges dans la nuit.

Le syndrome [E] d’après Franck Thilliez © Runberg/Brahy chez Philéas

Bref, une collaboration qui promet le meilleur… et le pire. La fin de cet album ouvrant directement sur la suite (Gataca), un peu plus intime pour nos deux inspecteurs.

© Luc Brahy

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Titre : Gravé dans le sable

D’après le roman de Michel Bussi

Scénario : Jérôme Derache

Dessin et couleurs : Cédric Fernandez

Genre : Drame, Enquête, Thriller

Éditeur : Philéas

Nbre de pages : 128

Prix : 19,90€

Date de sortie : le 29/10/2020


Titre : Le syndrome [E]

D’après le roman de Franck Thilliez

Scénario : Sylvain Runberg

Dessin : Luc Brahy

Couleurs : Hugo S. Facio

Genre : Enquête, Horreur, Thriller

Éditeur : Philéas

Nbre de pages : 104

Prix : 17,90€

Date de sortie : le 28/10/2020

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