Des adaptations BD oui mais des polars #4: la force de l’ordre et celle du désordre

De l’univers touffu et fictif des Michaud, Bussi, Thilliez ou Malet, passons de l’autre côté du filtre, en pleine réalité, crasse et empirique. Avec La force de l’ordre, plus question d’intrigue, de suspense mais de constats. Près de dix ans après son essai-enquête qui fit l’effet d’une bombe, le sociologue Didier Fassin rempile aux côtés de Frédéric Debomy au co-scénario et de Jake Raynal au dessin pour plonger à nouveau dans l’envers du décor et le quotidien d’une brigade anti-criminalité de la région parisienne, durant deux ans il y a une dizaine d’années, et encore aujourd’hui. Fameux témoignage, éclairant, dans la veine de ce qu’a fait David Simon outre-Atlantique, aussi adapté en France par Philippe Squarzoni.

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© Fassin/Debomy/Raynal chez Seuil/Delcourt

Résumé de l’éditeur : Didier Fassin a partagé pendant deux ans le quotidien d’une brigade anti-criminalité. Loin des imaginaires du cinéma ou des séries, il raconte l’ennui des patrouilles, la pression du chiffre, les formes invisibles de violence et les discriminations. Cette enquête « ethno-graphique » montre à quel point les habitants de ces quartiers restent soumis à une forme d’exception sécuritaire.

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Dans une actualité qui a, de plus en plus (?) ou est-ce une impression, à déplorer de plus en plus de violences de part et d’autres des vaisseaux démocratiques, quand les torts sont partagés, la police est souvent pointée du doigt. En Amérique mais aussi en France, en Belgique, des morts pouvant être évitées ont marqué les esprits. Mettant le feu aux poudres, à la révolte dévastatrice de quartiers tout entiers. Du côté de Paris et de ses cités, notamment.

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S’il faisait suite aux tragiques événements survenus à Clichy-sous-Bois ou Villiers-le-Bel (la mort de deux adolescents dans une cabine électrique après avoir fui un contrôle un accident ayant coûté la vie à deux mineurs), Didier Fassin souhaitait surtout, sur le temps long, vivre le quotidien, parfois banal et répétitif, dans sa routine, une brigade de police pour en saisir les tenants, avant tout, et les aboutissants. Et c’est ainsi qu’un jour il rencontra un commissaire qui, sans nulle autre forme de procès, le laisserait prendre ses aises dans son service. « Je ne trouve pas anormal que l’activité de la police fasse l’objet d’un travail de chercheur. Je vais faire une note de service demandant qu’on vous réserve le meilleur accueil et qu’on vous laisse travailler librement. » D’emblée, pas de suspense, « ce fut le cas », explique le scientifique social. Bienvenue dans la BAC.

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La BAC, c’est un monde dont on sent toute la détermination et l’importance sécuritaire transparaît dès l’écusson montré: des écussons montrant des signes de suprématie et de répression, entre loups et grandes faucheuses. Tendance hard roc. Provocation ou vraie philosophie institutionnalisée à tous les niveaux, quitte à faire des forces de l’ordre des petits Robocop laissant leur cerveau à l’orée de chaque intervention musclée ? Bien sûr, la réalité est beaucoup plus complexe et riche d’enseignements. Il fallait bien deux ans à l’anthropologue pour les tirer, avec discernement, empirisme et relationnel.

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En une centaine de pages, le trio d’auteurs nous dresse le portrait d’une BAC parmi tant d’autres, en en mesurant les répercussions jusqu’à aujourd’hui, dans un dernier chapitre actualisé. Ainsi, apprend-on pourquoi les jeunes habitants des cités vont souvent prendre leurs jambes à leur cou plutôt que de se prêter calmement à un contrôle de police. Et ce n’est pas parce qu’ils ont forcément quelque chose à se reprocher. Non la pression du chiffre et du résultat est telle que les patrouilles sont amenées à contrôler n’importe qui, comme on prend le bus ou on papote sur un banc, comme on fume une cigarette ou on reste trop longtemps dans sa voiture sur le parking d’un immeuble à appartements. Dans ce décor, tout est potentiellement suspect. La présomption d’innocence est bafouée. On interpelle et on fouille. « C’est illégal, mais on le fait », de l’aveu d’une commissaire-adjointe.

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Et, comme rien n’est immuable, ce sale boulot est soit intégré comme normalité ou remue les agents en quête de justice et d’un peu d’humanité. Ceux-là qui, bien souvent, quitteront la brigade en quête d’autres horizons plus salutaires pour eux comme pour ceux qu’ils seront amenés à contrôler. Quitte à laisser la BAC un peu plus verrouillée par les idées noires et extrêmes. À plusieurs moments et endroits, des policiers montrent leur refus de s’abandonner aux pulsions suprémacistes, de laisser en paix ces gens qui n’ont rien fait. Le tout sous une hiérarchie consciente des dangers et abus, mais impuissante. De l’arrestation à la sortie du commissariat, libre mais atteint dans son orgueil, en passant par les tribunaux souvent cléments envers l’uniforme, Didier Fassin livre une enquête en profondeur, relaxant le manichéisme pour mieux comprendre une situation compliquée et intenable dans un camp, un gang, comme dans l’autre. Quitte à amener la révolte, le seum, chez ceux qui, parmi les appréhendés, n’avaient rien à se reprocher mais ont été traités comme des animaux.

© Fassin/Debomy/Raynal chez Seuil/Delcourt

Cet album BD aux allures light est d’une lisibilité remarquable. Mêlant récitatifs et actions dialoguées, les auteurs sont arrivés à un équilibre parfait, immersif et intégrant une véritable mine d’informations. De son trait et ses couleurs nocturnes et mauves, Jake Raynal anonymise tous les intervenants mais donne une vraie dynamique chorale à cette enquête dans lesquels les torts sont partagés, mais pas toujours par ceux qu’on croit. Remarquable et inquiétante, cette force, contre-nature, qui pousse au désordre.

© Fassin/Debomy/Raynal chez Seuil/Delcourt

Titre : La force de l’ordre

Récit complet

D’après le livre éponyme de Didier Fassin

Scénario : Didier Fassin et Frédéric Debomy

Dessin et couleurs : Jake Raynal

Genre : Documentaire, Enquête, Policier

Éditeur : Seuil/Delcourt

Nbre de pages : 104

Prix : 17,95€

Date de sortie : le 21/10/2020

Extraits : 

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