La mort de Spirou : des iconoclastes pris entre changements et cahier des charges, un peu flottants et en suspens, face à des Tome & Janry immortels et impérissables

© Abitan/Guerrive/Schwartz/Doucet chez Dupuis

Jésus, Superman, Lapinot, Lucky Luke et même le lion! On ne compte plus les héros qui sont morts pour mieux revenir, plus vivants, plus intemporels. La mort, temporaire?, du héros est un procédé vieux comme le monde (ou presque) pour relancer une intrigue s’essoufflant ou créer la surprise inattendue. Le monde des comics en est (trop?) friand mais la BD franco-belge, avec son espièglerie, n’est pas en reste. Quand ce choix de la mise à mort est effectué, deux choix s’offrent aux auteurs et à l’éditeur: oeuvrer en sous-marin ou annoncer directement la couleur, tel un spoil, quitte à déforcer les attentes plutôt que les augmenter. Est-ce le cas dans La mort de Spirou? Alors qu’en second volet de cette chronique, je célèbre l’immortalité, l’éternelle jeunesse de Tome & Janry.

© Schwartz
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La mort de Spirou

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Résumé de l’éditeur : À l’approche du centenaire des Éditions Dupuis, Spirou et Fantasio ont la mauvaise idée de disparaître de la surface de la Terre ! Peut-être justement parce qu’ils sont en dessous. Dans la cité sous-marine de Korallion, qu’ils avaient déjà visitée lors d’une précédente et mythique aventure de Franquin : Spirou et les Hommes-Bulles… Merveilleuse passerelle entre le glorieux passé de Spirou et les codes narratifs de l’aventure contemporaine, La Mort de Spirou lui offre une renaissance enivrante, entre grande aventure et réflexion sur notre société.

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On ne peut pas s’y tromper, ce nouvel album, le 56e, dévoilant sur sa couverture un habit reconnaissable entre tous, qui a du plomb dans l’aile, déchiqueté et définitivement attiré vers les abysses. Un costume de groom. Hormis une installation rétro-futuriste, pas de signe d’humanité ici, dans ces eaux qu’on imagine froides et hostiles, sauvages. Jamais, si ce n’est pour Le nid du Marsupilami (!), Spirou (et Fantasio) n’avait été absent d’une couverture.

Quant à l’univers, inconnu? Pas vraiment, pour leur entrée en matière, Benjamin Abitan et Sophie Guerrive, scénaristes nouveaux venus à Marcinelle, ont décidé de revisiter à la lumière de notre époque le repaire de la murène (toujours André Franquin) et de retrouver Zorglub (mais aussi Gaston, Seccotine et quelques autres). De quoi faire sentir que cet album accompagne le centenaire des Éditions Dupuis. Événement que Spirou, Fantasio et Spip (qui retrouve de la voix – ou plutôt des pensées – ainsi qu’un premier rôle, notamment dans une séquence qui le voit explorer et évoluer un autre endroit en parallèle de ses maîtres durant plusieurs planches, bonne idée scénaristique et visuelle) pourraient rater. En effet, entre deux inventions loufoques et après avoir rendu visite au comte, les voilà partis à l’aventure au large de Port-Mérou, visitant une base touristique et sous-marine qui récolte d’incroyables échos dans la presse, unanime. C’est louche et le greenwashing n’est pas loin. Le génie du mal, non plus, mais pas forcément celui que l’on croit. Spirou et Fantasio vont vite vouloir percer le mystère de cette station mise sous cloche dans l’océan, mais les ennuis vont vite se précipiter vers eux.

© Abitan/Guerrive/Schwartz/Doucet chez Dupuis

Au dessin, on retrouve donc Olivier Schwartz, transfuge de la collection parallèle des « vus par ». Dans l’anoblissement (mais en est-ce vraiment un alors que la série classique est en perte de vitesse, alors que les Spirou de ont revitalisé et réenchanté le mythe, de mon avis), l’auteur de l’Inspecteur Bayard, passe du groom-vert-de-gris à celui d’un rouge éclatant (un peu trop pepsodant dans les couleurs, on a perdu le regretté Hubert mais aussi Isabelle Merlet et Laurence Croix, pour faire place à Alex Doucet, lui aussi novice sur une série aussi phare) en perdant de sa maestria. Si Schwartz a toujours rendu hommage dans son graphisme à des as de l’Atome comme Chaland, cette fois, le mimétisme est parfois trop appuyé que pour pleinement y adhérer. D’autant que certains éléments réapprivoisés en rondeurs et de manière moins réaliste peuvent choquer les aficionados de longue date : la turbotraction n’est pas des plus réussies, bien au contraire, elle a l’air bâtie dans le mousse dont on fait les jouets pour les nourrissons.

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© Abitan/Guerrive/Schwartz/Doucet chez Dupuis
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D’un passage clin d’oeil au sein de la rédaction (qui pourrait bien changer définitivement la destinée des deux héros) à l’aventure au large, on sent en tout cas l’envie du binôme de scénaristes de bien faire les choses, en respectant la grammaire, la recette d’une aventure de Spirou tout en y ajoutant leur pierre, en imaginant l’avenir tout en plongeant dans le passé.

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Dans le flot de références qui servent plus ou moins le récit, néanmoins, on sent que cet album, première partie d’un diptyque, tourne en rond et est déséquilibré. En fait, au fil de péripéties certes amusantes (les bulles des touristes qui leur permettent de naviguer dans des décors très hétéroclites), on sent poindre le mot « à suivre » alors qu’on a été traîné en longueur et qu’on sent que cette histoire aurait pu tenir en un seul tome, avec les éléments en présence. Il y a beaucoup et peu à la fois, de quoi divertir, beaucoup à certains moments, de quoi dépasser un cahier des charges pourtant pressant, mais aussi laisser sur sa faim et sur sa fin en trois petits points. Car il y a là peut-être une des « morts » les plus anecdotiques que la BD ait connues. À infirmer ou confirmer au prochain tome.

© Abitan/Guerrive/Schwartz/Doucet chez Dupuis
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À lire chez Dupuis


Tome & Janry : 2 une vieen dessins

Couverture édition collector

La mort de Spirou, au-delà de la facilité marketing d’un titre pareil, sera-t-il le cycle du renouveau, de la relance? La question est en suspens. En attendant, il y a là un arbre qui ne cache pas la forêt d’aventures déjà vécues par Spirou et ses amis au fil des décennies et des auteurs qui se sont inscrits dans la lignée de leurs prédécesseurs… ou en rupture!

© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis

Résolument, et c’est rare, malgré les valeurs et les personnages à retrouver à chaque épisode, la « marque » Spirou a laissé ses auteurs libres d’avoir leur empreinte, dans le scénario et le dessin. Loin du mimétisme trop souvent à l’oeuvre quand il s’agit de reprendre un personnage culte de la BD franco-belge. Il a parfois fallu du temps pour que les lecteurs acceptent ces créateurs n’ayant pas toujours peur d’être révolutionnaires, quitte même à ce que ce même lecteur les adoube après la fin de leur « ère ».

© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis
© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis

Parmi eux, Tome & Janry, deux copains unis dans leur signature comme un seul homme et dont le premier nous a quittés bien trop tôt. Restent des albums au style inimitable, avec de l’engagement, et une patte qui en a défrisé plus d’un. Le nouvel opus d’Une vie en dessins, la sublime collection issue du partenariat entre Dupuis et la Galerie Champaka qui s’était d’ailleurs déjà attaquée au Spirouverse avec le Marsupilami de Batem, se double pour devenir un 2 vies en dessins (corrections faites par le Petit Spirou qui, cette fois, n’a pas fait de bourde, trop de respect pour ces géniaux papas) consacré à Tome & Janry.

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© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis

On ne change pas une maquette qui gagne avec,, comme entrée en matière, une salve de dizaines de pages mettant en récit des extraits d’interviews des deux ténors. Il y en a une toute fraîche de Jean-Richard « Janry » Geurts, réalisée par Charles-Louis Detournay, que ce même expert passionné du Neuvième Art fait joliment coïncider avec des phrases de Philippe « Tome » Vandevelde issues d’entretiens donnés çà et là par le passé. La connivence est immortelle, les deux se complètent pour revisiter leurs belles et longues années, leurs ajustements (initialement, tous les deux dessinaient), la manière dont le groom les a pris dans son ascenseur (après une déjà belle histoire dans les pages du magazine Spirou) presque irréelle et en concurrence avec d’autres repreneurs, puis celle dont ils ont réinventé le personnage créé par Rob-Vel en lui offrant une jeunesse – même pas une seconde, une première, avec le p’tit – mais en mettant aussi les nerfs du duo à rude épreuve.

© Tome & Janry
© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis

De quoi nourrir l’aventure de voyages (l’Australie, New-York, Moscou, la comète et… l’abandonné épisode à Cuba) et de cinéma, d’un esprit moderne, plus torturé aussi. Sans oublier la force de la camaraderie avec la belle écurie de copains développée autour des deux maestros.

 

Le tout est illustré par des planches ou des détails, toujours agrandis qu’ils soient en couleurs ou en noir et blanc. Si Janry se montre quelquefois critique envers son travail (la faute à des délais oppressants), on est toujours sur le cul, et peut-être encore plus que la première fois, devant ce travail d’ampleur, de caractère et plein d’émotions. Car il y a là de nombreuses séquences qui marquent, des mains qui se lâchent, une course de moto suspendue, un bisou passionné, une mélodie qui rythme le sommeil d’une ville, un champ – contre-champ qui risque de signer dans le deuil l’inimitié entre Fantasio et Spirou (dans une séquence bien plus réussie que celle en mode « pathos » qui lui rend hommage dans le dernier tome, comme repéré par nos confrères de BFM)…

© Tome/Janry/Stéphane De Becker chez Dupuis / © Abitan/Guerrive/Schwartz/Doucet chez Dupuis

Tout est invention, sueur, amusement, réconfort aussi. On comprend d’autant plus pourquoi certains lecteurs ont grandi avec cette page faste de Spirou et Fantasio et ne les ont pas lâchés. J’en fais partie. Bien sûr, le Petit Spirou n’est pas oublié, tonitruant, sourire taquin ou langue pendue en recherche d’un nouveau gag à alimenter de toute sa fougue. En chute libre comme cette double-page parachutée qui nous arrache les yeux (comme le loup de Tex Avery) devant la gestion qu’ont Tome & Janry des lois de l’attraction, de la gravité et du comique de situation. Vous me croyez si je dis que c’est un incontournable? Avec du calot et un culot monumental.

© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis
© Tome & Janry chez Champaka/Dupuis

À lire chez Dupuis/Champaka dans la collection Une vie en dessins