Spirou devient Supergroom dans Gotham-Bruxelles: « Il est challengé par une nouvelle garde fougueuse, féministe, qui veut tout casser »

Malgré leur président semblant tout droit sorti d’un comic book où il incarnerait un mauvais méchant, les États-Unis peuvent se targuer d’avoir une ribambelle de super-héros au kilomètre-carré urbanisé. Pourtant les problèmes qu’ils affrontent ne sont pas territoriaux et l’Europe a elle aussi besoin de super-héros. Alors que Rennes a son Fox-Boy, Bruxelles, aussi belle que dangereuse, ne pouvait pas compter sur son sauveur, vaillant et veillant sur la ville à chaque minute. Chose incroyable, c’est un octogénaire, Spirou qui a décidé de porter masque (oui, ça n’a rien de très inédit, vu la période que nous traversons actuellement) et les collants. Et c’est Yoann et Vehlmann qui s’y collent. Interview super-groomesque lors de la dernière Foire du Livre de Bruxelles.

© Yoann

Bonjour Fabien et Yoann, nous vous retrouvons avec un pari audacieux: Spirou en super-héros ! Comment cela s’est-il fait ?

Fabien : Ce n’était pas planifié. Et, pour tout dire, cela s’est fait sur le tard. Le point de départ de ce SuperGroom, ce sont des récits courts.

Yoann : Au fur et à mesure que nous lâchions la série-mère, nous nous sommes rendus compte que les deux univers se connectaient bien tous les deux. Puis, j’adore les comics, notamment les Spiderman, je prenais le plaisir de me projeter dans ce genre d’univers.

Fabien : De quoi générer un spectacle démesuré. Nous n’avons peur de rien. Les histoires courtes nous permettaient déjà de lâcher les chevaux. Au fur et à mesure des publications dans le journal, nous avons remarqué un enthousiasme que nous n’attendions pas.

Yoann : En dédicaces, des gamins qui étaient peu lecteurs de Spirou, venaient vers nous pour le personnage de SuperGroom. Et c’était la mission que nous avait confié l’éditeur: renouveler, rajeunir le public.

Fabien : C’était la vraie question de fond. Le one-shot que nous avions réalisé avant de reprendre la série-mère avait été un plaisir coupable, pour adultes. Cette fois, nous voulions faire de la BD de gamin, partir du principe que le lecteur de SuperGroom ne connaît pas Spirou. Nous partons d’un héros déprimé pour en faire un super-héros.

© Vehlmann/Yoann/Alquier chez Dupuis

Avec un format d’album plus petit.

Fabien : Oui, nous sommes plus proches du format comics. Au bout, nous avons même mis une fausse pub.

Yoann : Nous ne voulions pas faire oeuvre de références mais du métissage, quelque chose qui soit perméable. Il y a des speedlines et un rythme propres au manga, par exemple.

© Yoann

Le tout dans une unité de lieu, du moins pour ce premier tome: Bruxelles.

Fabien : Oui, nous voulions gothamisé Bruxelles. Cette ville a un potentiel énorme, avec de grands contrastes. Un côté bordélique, des quartiers à la limite d’être déshérités, des cafés comme on en trouve nulle part ailleurs, un esprit hi-tech. Bruxelles était parfaite pour accueillir un super-héros.

Yoann : Fabien et moi faisons de la BD à cause de la BD franco-belge. Et Bruxelles, c’est La Mecque.

Fabien : Elle a inspiré des auteurs : Franquin, Chaland, Schuiten. Différentes visions s’en sont dégagées, étranges parfois, amoureuses. Il ne s’agit pas de dire: nous, étrangers, nous la voyons comme ça. Notre esprit est affectueux.

© Yoann

On le sent dans votre album, cette ville évolue.

Fabien : St Gilles, Ixelles sont des quartiers en gentrification. Celle-là même qui fut à l’oeuvre à Paris et est à présent terminée. Nous ne sommes pas contre la mixité. Mais, si elle n’est pas encadrée, les bourgeois chassent les autres. C’est un effet pervers d’une non-politique. Des décisions peuvent éviter le point de non-retour. En France, depuis que Macron s’est montré pro-chasse et a étendu la zone dans laquelle les chasseurs pouvaient s’avancer, on tire à dix mètres des propriétés. Et ce sont pas des chasseurs du cru qui font ça. Non, ce sont des néo-ruraux. Il y aurait moyen de vivre ensemble.

© Yoann

Des coqs ont fait les frais des plaintes de certains néo-campagnards qui ne supportaient pas le bruit…

Fabien : Ce qui est intéressant, c’est la sémantique utilisée. On nous parle de propreté, de sécurité. Celles-là qui mènent à remplacer des gens par des boutiques franchisées. C’est le cas de la rue des martyrs, à Paris. On se retrouve avec quatre boutiques qui vendent un saumon fumé que peu de personnes peuvent acheter.

La nuit est votre moment de prédilection dans ce Bruxelles super-héroïque.

Fabien : Bruxelles de nuit, ça a un côté mystérieux. Frank Pé a très bien représenté la magie urbaine. Dans les comics, on ressent le malaise, le côté dangereux de la ville.

Yoann : J’ai pris des gros pots d’encre de Chine, ça a son charme mais il faut rester raisonnable pour que tout reste lisible. J’adore le noir et blanc, ça donne du style mais ça demande aussi de l’exigence. Je voulais un aspect onirique. Puis, le défi était d’être fidèle à Bruxelles, ville qui existe vraiment. Je ne pouvais pas inventer son architecture. Je me suis documenté. Le fait que cette ville ne soit pas étrangère, que j’y vienne fréquemment, ça m’a aidé.

© Vehlmann/Yoann

Fabien : En page 29, regardez comme ces quartiers sont beaux avec leurs maisons de différentes tailles avec des tranches comme des livres rangés dans une bibliothèque. C’est dans cet environnement-là que nous imaginions bien notre héros travailler. Un Spirou bruxellois, pourquoi pas, on n’a jamais vraiment dit où il vivait.

Yoann : Tout juste disait-on que Champignac était située à la frontière franco-belge.

Vous avez aussi revisité la garde-robe de votre groom.

Yoann : C’est vrai. Pour sa tenue de super-héros, je me suis inspiré des premiers blousons d’aviation, dérivés des uniformes de cavalerie napoléonien, au XVIIIe siècle. J’ai fait une série d’études stylistiques, joué avec des épaulettes.

Fabien : Yoann sait très bien habiller les personnages. Il a un don pour rendre les héros sexy et ça joue énormément sur l’appréciation des lecteurs.

© Yoann

Yoann : Nous sommes donc partis sur un accoutrement rétro, issu des années 40-50, à tendance Rocketeer. Je suis revenu à l’origine de ce qui a inspiré cette série. Avec des gants comme on en voyait à la cavalerie ou chez les gendarmes, des bottes à tendance ingenior boots, comme les mécaniciens, les conducteurs de locomotives. Celles-là même qui permettaient de se protéger du charbon incandescent.

Notre Super-Groom a un petit côté « Lobster Johnson » de Mike Mignola. Nous voulions une tenue qui fasse militaire, une sorte de prestige de l’uniforme qui nous permettait aussi de revenir aux sources de ce qu’était un groom: un écuyer, un aide de camp. Qui, quand on a quitté le monde de l’armée, est devenu le gars qui nous ouvre la porte à l’hôtel. Évidemment, nous sommes restés dans le rouge.

© Yoann

Mais, Spirou et son identité secrète, c’est de la couillonnade. Tout le monde peut le reconnaître.

Fabien : Oui, c’était l’idée rigolote. Spirou, avec juste un masque, n’est plus Spirou. C’est invraisemblable, comme dans beaucoup de comics. Superman, c’est Clark Kent qui retire ses lunettes et met un slip par-dessus ses collants.

Les femmes vont entrer dans la danse.

Fabien : Super-Groom, c’est un Spirou presque débabusé, qui n’est plus dans le coup. Face à lui, il va trouver Lubna, une femme qui a plus de couilles que lui, elle a envie d’agir pour ne pas perdre tout. Super-Groom est ainsi challengé par une nouvelle garde fougueuse, féministe, qui veut tout casser. Lubna prend des risques face à un groom qui a de l’expérience.

© Yoann

Avec un côté androgyne, aussi ?

Yoann : Nous voulions montrer autre chose. Si Lubna arrive à se faire passer pour Super-Groom, cela veut dire que ce super-héros ne se résume pas qu’à un homme ou une femme.

Fabien : Yoann, dans les Géants Pétrifiés, notre premier Spirou, vu par…, avait déjà commencé à relooker Spirou, avec des fesses rebondies, des manches courtes. Nous n’avons pas l’impression que le lectorat de Spirou ne soit constitué que de mecs. Puis, les filles regardent aussi les fesses des mecs. Pourquoi devrait-on toujours faire dans l’anti-sexisme tout le temps ?

© Yoann

Ce Supergroom, c’est une manière de tout recommencer. Une origin-story.

Fabien : Commencer quelque chose, c’est toujours plaisant. Une origin-story, ça permet aussi de montrer un méchant évolutif, rien n’est immédiat. De même, Lubna n’est pas une méchante mais c’est tout de même un personnage antagoniste de Spirou.

Et, il y a un moment de bascule, quand la grosse brute bas de plafond devient un séisme revient d’entre les morts.

Yoann : C’était tout le plaisir de se servir de codes, pulp, notamment. Mais pas que. Nous avons plongé dans la tradition belgofrançaise, avec vue sur des héros comme Rouletabille ou Rocambole, qui parvenait à s’en sortir même quand il était enfermé dans une caisse jetée à l’eau. On aime aussi les pirouettes, qui consistent à se tirer d’affaire comme si de rien était, en mettant le héros dans une situation impossible et en l’en sortant quelques lignes plus tard en disant « Après s’être sorti de ce mauvais pas ».

Fabien : Après tout, dans ce genre de lecture, on sait que tout n’est qu’un jeu, on peut s’amuser à tester les limites.

© Vehlmann/Yoann

Et par rapport à la série-mère, ne risque-t-il pas d’y avoir des paradoxes ?

Yoann : C’est sûr, nous avons poussé les curseurs. Mais si je n’y avais pas cru, je n’y seras pas allé. Bon, on aurait pu faire un groom-garou aussi.

Fabien : Nous devions faire les choses clairement. Ce spin-off, c’est une sorte de provocation à l’égard des super-héros habituels. Nous avons été au final agréablement surpris des réactions des enfants, voire des collectionneurs.

Certains amoureux de la BD de papa ne sont pas toujours tendres, cela dit.

Fabien : On ne pourra jamais plaire à tout le monde. Dans ce genre de projet, on s’attend à avoir sa ration de tomates dans la figure. Mais une série comme Spirou reste une sorte de clonage. Nous avons tous élevé à la manière dont Franquin a mis sa patte sur cet univers.

© Yoann

Alors oui, certains disent que c’était mieux avant.

Yoann : Même nous, ce n’est qu’au bout du troisième tome que nous avons trouvé nos marques. Super-Groom, c’était l’occasion de faire une pause, de partir à la récréation. Nous verrons ce qu’il y a au bout du geste mais l’expérience pourrait se pérenniser.

Fabien : Quand nous sommes arrivés sur la série-mère, on nous a dit qu’il n’y avait pas de Bible, que nous étions libres de faire ce que nous voulions. Ce ne fut pas le cas dès le début. Je me suis senti plus libre sur Super-Groom. Dans Spirou, il y a des tabous inconscients sur les personnages.

Cette fois, nous avons voulu travailler sur le caractère de Spirou, son tempérament, le rendre un peu gaffeur, un peu Buster Keaton.

© Vehlmann/Yoann/Alquier chez Dupuis

Vous reviendrez sur la série-mère ?

Yoann : Nul ne le sait. En tout cas, il n’y aura pas de répercussion sur elle. Ce spin-off s’inscrit dans la lignée et s’arrêtera au moment où Spirou décidera de revenir de sa retraite. Si d’autres repreneurs sont engagés pendant que l’aventure Super-Groom se poursuit, il n’est pas impossible que nous nous fassions des clins d’oeil. Comme cela s’est vu dans Fantomiald. Super-Groom, c’est le Spirou-verse, un univers parallèle.

Et Frankenstein dont vous nous aviez parlé lors de la promotion des CaptainZ?

Yoann : J’ai toujours l’ambition de le faire mais, pour ce, il faut que je sois disponible à 100%. Ce ne sera pas une reprise, pour le coup. J’ai un grand cahier des charges, ambitieux, avec l’envie qu ce personnage traverse différentes périodes historiques, aux États-Unis, mais aussi en Europe. Je l’imagine bien dans le Paris du XIXe siècle. Je ne m’interdirai rien mais j’espère vivre assez longtemps que pour l’aboutir. J’ai déjà réalisé une dizaine de pages, deux premières histoires, publiées dans la revue bretonne Irrévérent. Bon, c’était très jeté, il faudra que je les refasse. Il était question que la créature de Frankenstein soit prisonnier d’un bloc de glace et qu’il échoue sur une plage norvégienne. J’ai le début, j’ai la fin, il y a moyen de s’amuser entre les deux. C’est un être immortel et, au fur et à mesure que son cerveau dégèle, il retrouve ses lettres, s’exprime. ce n’est pas une brute épaisse et c’est un excellent personnage pour se positionner par rapport à l’humanité.

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© Texier/Yoann/Huet au Lombard

Merci à tous les deux et vivement la suite de ces aventures super-héroïques.

Série : Supergroom

Tome : 1 – Justicier malgré lui

Scénario : Fabien Vehlmann

Dessin : Yoann

Couleurs : Fabien Alquier

Genre : Aventure, Humour, Fantastique

Éditeur : Dupuis

Nbre de pages : 88

Prix : 13,95€

Date de sortie : le 07/02/2020

Extraits : 

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