Philippe Tome: « Il ne suffit pas de mimer un cheval dans une chorégraphie de 3 minutes pour passer à la postérité »

C’est une interview incomplète que nous vous livrons aujourd’hui. Nous l’avions oubliée dans un coin du blog. Elle date d’il y a quatre ans, l’époque du Gangnam Style, sous la plume de Dominique Vergnes. À l’époque, nous avions envoyé quelques questions supplémentaires à l’auteur. Occupé comme il était, Philippe Tome n’avait pas trouvé le temps de nous répondre. À jamais. Nous la publions aujourd’hui en hommage à ce grand homme derrière le Petit Spirou.

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Philippe Tome est un vrai scénariste BD, son oeuvre parle pour lui. Depuis les années 1980, il a accompagné les grands mouvements de la BD franco-belge avec ses séries comme « le petit Spirou » , « SODA » ou « le gang Mazda »… À l’heure où « le petit Spirou » fête ses 25 ans, rencontre avec un auteur BD dit jeunesse ou qui s’affirme comme tel, mais qui a su dépasser ce schéma stéréotypé pour créer son propre style avec succès. Il nous explique comment.

© Tome/Janry chez Dupuis
Bonjour Philippe, pas de regret d’avoir écourté votre carrière militaire?
Je m’efforce de mener une vie d’où les regrets sont absents. Le hasard m’a fait passer (brièvement) par cette case insolite dans mon itinéraire. J’en garde le souvenir d’un contexte où l’on demande aux individus d’obéir avant de s’interroger. Mon goût pour la création m’a rapidement rendu inapte.
Vous êtes belge, « Spirou et Fantasio »un duo et une BD spécifiquement belges? 
Le large succès des livres que j’ai écrit m’a rapidement rendu plus français que spécifiquement belge. La BD ne connaissant pas de frontières, je suppose que c’est la même chose pour Spirou.
La BD jeunesse est un genre en soi, mais est-ce facile de trouver tous ces gags? Sur le plan rythmique notamment…
En dépit de cette qualification « jeunesse » qui convient aux responsables commerciaux désireux de créer des « classifications » commodes par genre ou par audience supposée, le Petit Spirou (qui est un enfant) n’est pas une bande dessinée spécifiquement ou principalement destinée aux enfants. Pas plus que ne le sont Astérix ou Gaston, ou  « Calvin & Hobbes » pour citer une autre BD dont le héros est un enfant. C’est une œuvre qui propose aux plus exigeants plusieurs niveaux de lecture.
© Tome/Janry chez Dupuis
Faire cette confusion, hélas très largement répandue, c’est comme de croire que le jus d’orange est une boisson « jeunesse » sous prétexte que, par opposition, le café ou l’alcool sont eux clairement destinés aux « adultes ». Ces qualifications erronées ou simplificatrices comme celle de « public familial » tendent à diviser les audiences, tout en créant des ghettos où se retrouvent des créations plus riches ou plus diverses que l’étiquette à laquelle on les réduit.
Le gag (autre catégorie réductrice…) constitue un genre extrêmement difficile si l’on veut s’éloigner du déjà-vu ou des lourdeurs qui insultent l’intelligence des lecteurs. La différence avec ce que l’on peut voir ici ou là (par exemple les chaines YouTube qui enfilent éternellement les mêmes chutes de VTT, les mêmes blogueurs creusant sur le même ton complice les mêmes sujets ou les émissions et sketches de télés supposément drôles, devant une audience aux ordres, recrutée pour faire la claque) c’est que nos lecteurs achètent les albums, comme d’autres se déplacent pour assister à un spectacle, car ils sont convaincus de choisir une détente haut de gamme, qui marquera durablement les esprits.
Rythmes, formats, chutes ont leur importance, mais il s’agit de contraintes techniques secondaires. La spécificité la plus contraignante du Petit Spirou réside dans son aptitude à souligner les monstruosités de notre société, tout en conservant au premier abord le ton léger, innocent ou malicieux d’un enfant plus mûr que son âge apparent.
© Tome/Janry chez Dupuis
Avez-vous fait des progrès dans la trame scénaristique depuis toutes ces années et toutes ces séries?
On apprend constamment… si on a la chance de durer. Quand on est porté par le public depuis 30 ans alors que certains phénomènes de popularité connaissent un succès fulgurant d’à peine quelques semaines (qui se souviendra de Psy et son planétaire Gangnam style?) on est bien forcé de noter qu’il ne suffit pas de mimer un cheval dans une chorégraphie de 3 minutes pour passer à la postérité… Tout le monde peut avoir une idée, un jour. Le créateur authentique tente d’inventer tous les jours. Ce sont donc les lecteurs qui peuvent le plus légitimement répondre à cette question, plus que moi.

« Le petit Spirou » se caractérise par son côté gentiment provocateur, très curieux des choses de la vie et de la sexualité, on est loin du héros asexué adulte du départ, évolutions voulues et assumées?

Se contenter de produire une version « enfant » d’un héros adulte, n’a pas beaucoup d’intérêt si ce n’est pas pour souligner comment un adulte peut être différent de l’enfant qu’il a été et inversement.

Explorer le cerveau de héros mythiques ou personnages marquants pour leur sagesse tels que Jésus, Einstein ou Gandhi à l’époque de leurs errances enfantines a toujours été mon fantasme. Se curaient-ils le nez? Regardaient-ils sous les jupes des filles, trichaient-ils aux examens? Exploraient-ils les catalogues de dessous féminins?
Certains de vos personnages, dans cette série, prennent de plus en plus d’importance, je pense à monsieur Mégot  ou à Claudia Chiffre, quelque chose qui vous a échappé?
Les héros finissent toujours par échapper un peu à leurs créateurs pour mener leur propre vie. Le public d’ailleurs les y encourage lorsqu’ils gagnent en popularité. Janry et moi nous sommes cependant toujours efforcés de ne raconter une histoire que si le Petit Spirou restait au centre de la narration ou au moins en était un élément clé. C’est une façon d’éviter que l’univers s’éparpille. La plupart des personnages secondaires importants du Petit Spirou sont néanmoins des adultes. Ce qui confirme comme je le soulignais plus haut que nous ne souhaitons pas nous focaliser sur des sujets de cours de récré. C’est assez logique puisqu’il y a longtemps que nous avons quitté ce lieu.
© Tome/Janry chez Dupuis

 

Quelles sont les autres séries BD jeunesse qui vous inspirent? Titeuf par exemple?

Sans vouloir insister sur cette convergence qui n’est qu’apparente, j’inviterai ceux qui ont le souci de la précision à s’informer: le Petit Spirou est né en 1987 dans le journal de Spirou et en album en 1990, alors que Titeuf date de 1992. Il n’est donc pas hasardeux de dire que si l’un a inspiré l’autre, c’est plutôt dans cet ordre-là. C’est ce qu’a d’ailleurs un jour reconnu assez sincèrement Philippe Chappuy dans une interview à la lettre de Dargaud, dans laquelle il précisait qu’il avait voulu faire un Petit Spirou …qui ne soit pas le Petit Spirou.

J’ai lu très peu Titeuf qui , il me semble, souhaite s’adresser plutôt à un public enfantin. Mais je suis convaincu que son succès incontestable atteste d’un réel talent. Du reste, l’enfance et ses questionnements constituent un terrain d’exploration assez vaste pour que s’y illustrent de nombreux auteurs. Il suffit de voir combien, après le succès du Petit Spirou, des héros « adultes » ont connu des versions « le petit un tel ou un tel ». Ils se comptent aujourd’hui par dizaines, avec, bien sûr, des succès de popularité et des longévités très diverses.
En dehors des classiques que tout le monde connait, Calvin et Hobbes est un repère fascinant, assez éloigné du Petit Spirou, mais remarquable par ses qualités philosophiques. Je regrette que l’auteur se soit arrêté.
Certaines de vos BD ont été ou sont en tout cas en voie d’être adaptées au cinéma et à la TV, vous en pensez quoi du résultat?

Rien n’a été définitivement porté au grand l’écran. Plusieurs projets existent. J’ai confiance dans les créateurs qui ont manifesté leur enthousiasme. Je n’ai pas la télé, je suis assez mal placé pour juger des séries qui ont été portées au petit écran. Et puis les auteurs sont toujours un peu traumatisés par les adaptations… On n’est pas complètement objectif, je suppose.

© Tome/Janry chez Dupuis
Que pensez-vous de la surproduction BD actuelle (plus de 5500 albums parus chaque année)? N’est-elle pas aussi le résultat d’une certaine richesse éditoriale?

Je suis auteur et non-expert en analyse de marché. Je note cependant qu’on parle de surproduction, car c’est un phénomène qui conduit à la réduction douloureuse des espérances de succès pour chaque titre individuellement. Ce symptôme conduit à la paupérisation des auteurs puisque, ne pouvant s’appuyer sur des ventes suffisantes, les éditeurs choisissent d’octroyer moins de bénéfices aux créateurs qui n’arrivent pas à atteindre un seuil de profitabilité « suffisant ».

Moins d’argent signifie moins de temps pour assurer une qualité dans la création. La plupart des auteurs se tournent vers la recherche d’autres activités parallèles, complémentaires ou alternatives. Le niveau qualitatif moyen tend à baisser, alors que pour compenser l’absence de succès importants on multiplie la quantité de « nouveautés » et tenter d’occuper une place dans les présentoirs déjà sursaturés.
© Tome/Janry chez Dupuis
Comme l’offre augmente et que la qualité moyenne baisse en même temps que la désaffection pour la lecture papier au profit de l’écran s’aggrave, on assiste à un massacre semblable à ce qui se voit depuis très longtemps dans la littérature traditionnelle où plus de 90% des titres se vendent à des chiffres désespérément dérisoires quand ils parviennent par miracle à atteindre la table du libraire…
Quand la qualité proposée à un large public cesse d’être le critère dominant des « producteurs », que l’objectif est le bilan annuel, la satisfaction des actionnaires ou le maintien d’une rentabilité immédiate à tout prix on assiste à une sorte de frénésie réactive dans la production qui ajoute à la confusion générale. À défaut de savoir comment enfoncer un clou dès le premier essai, on tape 100 fois en espérant, qu’à force, ça va rentrer, ou qu’un coup sera -sans savoir pourquoi- plus heureux que les autres.
© Tome/Janry chez Dupuis
Ces réflexes ont conduit les grandes surfaces à choisir d’épurer le marché pléthorique en privilégiant certes la variété du choix proposé au consommateur, mais surtout en accélérant la rotation des produits qui est facilitée par le « droit de retour des invendus ». Tout étant informatisé, la référence du code-barre et les précédents scores ont remplacé l’expertise humaine désormais incapable de lire et évaluer le potentiel de chaque titre. À défaut de succès, les éditeurs « fabriquent » donc de la nouveauté (vraie ou fausse) pour remplacer les titres qui ont été renvoyés après une  furtive présence en rayon.
On peut cependant espérer dans le flot général que si certaines pépites passent inévitablement inaperçues, d’autres trouveront leur voie vers le succès. Savoir comment le faire durer devient alors le souci suivant… ou pas.  Un peu comme dans les relations amoureuses, finalement.
© Tome/Janry chez Dupuis
Les Etats Généraux de la BD, ça vous parle? Et les combats du SNAC-BD plus précisément…
J’ai toujours été convaincu qu’il fallait que les auteurs se groupent pour se soutenir mutuellement et protéger les plus vulnérables. Je me souviens de cette fois où, suite à un conflit en 2007, une grève de quelques semaines de la Writer’s Guild of America a fait trembler toute l’industrie de la fiction aux USA. Il est regrettable qu’il faille parfois de tels avertissements pour qu’une industrie réalise qu’elle se suicide en négligeant les créateurs qui la nourrissent.
Vos projets futurs et festivals?

À part les séries en cours, je ne parle jamais de mes projets. Superstition… Et il est rare que je participe aux festivals et salons BD en dehors des périodes de promotion de mes albums. J’adore les gens, mais je suis un peu solitaire…

Quand vos parents ont-ils cessé de vous dire: « quand est-ce que tu vas faire un métier sérieux? »
Quand ils se sont rendu compte que je gagnais plus d’argent qu’eux tout en faisant un métier beaucoup moins « sérieux ».

Merci Philippe Tome et à jamais dans nos coeurs de lecteurs. Rappelons que le Journal de Spirou rendra hommage à Philippe Tome dans son édition du 6 novembre. Le 15 novembre, le dix-huitième tome du Petit Spirou paraîtra. Notons que d’autres projets sont re

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