BD| Sorcières vs. reste du monde: Un sombre manteau et Le livre d’Ayla, la fugue ou la vie !

© De la Croix/Grabski chez Delcourt

Mélusine ne se sent plus seule depuis un bon moment. Face à l’inquisition crasse, grâce à diverses potions graphiques, elle s’est trouvée des soeurs de caractère. Il faut pour survivre dans un monde de brutes (et de jaloux) qui n’acceptent pas que vous soyiez femme et puissiez soigner via d’autres techniques plus naturelles et philosophiques. Voilà deux albums de sorcières: Un sombre manteau et le premier tome du Livre d’Ayla.

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Du manteau ou des voisins, qui est le plus sombre

Résumé d’Un sombre manteau par Dupuis: Un petit village des Pyrénées, au milieu du XIXe siècle. Mara est une vieille guérisseuse célibataire, qui vend ses remèdes aux villageois et doit faire face à leur mépris. Son mode de vie rude et isolé est, en effet, mal vu par un milieu patriarchal et centré sur la famille. Un jour, elle recueille en pleine forêt Serena, jeune fuyarde muette au passé mystérieux. Mara la soigne et lui fait découvrir le métier de guérisseuse et les secrets de la montagne. Mais cette nouvelle venue n’est pas bien vue au village, d’autant plus quand une épidémie éclate, menaçant la vie des habitants et de leurs bêtes.

«  »C’est un sorcier! »
S’écrièrent les bourgeois
Et déjà chacun
Le désignait du doigt
À coups de pierres
Et sans parjures
Ils le chassèrent » (Hugues Aufray)

Excellent auteur derrière la trilogie autobiographique des « 20 ans », Jaime Martin plonge un peu plus loin dans  les méandres du temps, oh pas trop, le XIXe siècle qui a encore des airs féodaux et arriérés au fin fond des montagnes.

Pas loin de la France, pas loin de l’Espagne, dans un lieu indéterminé et coupé du reste du monde, voilà que nous faisons la connaissance de Mara. Elle vit là, à distance du village, plus proche des oiseaux que des hommes et des femmes, même si certaines la soutiennent et la comprennent, en cachette. Mara soigne, sans préjugé les gens du village. On ne peut pas dire que l’inverse soit vrai. Quand on n’a pas besoin d’elle, on la jette, on la conspue, on l’insulte. Pour qu’une vieille ermite survive comme ça aux hivers et puisse soigner des cas désespérés, elle ne doit pas être normale, diabolique femme. Et quand une autre femme plus jeune est prise sous son aile, ça fait encore plus jaser. D’autant qu’il paraît que de l’autre côté de la vallée, une fugitive est recherchée.

Le piège se referme d’autant qu’il y a quelques instigateurs en quête de pouvoirs ou d’avoirs (le terrain de Mara intéresse) qui trouvent les mots pour monter leurs pairs contre deux belles âmes dont le parcours de vie fut chahuté et qui ne veulent qu’un peu de répit.

Toutes deux ont un secret, et peut-être avaient-elles besoin chacune de se rencontrer pour soulager leur conscience. Dans ce no man’s land alors qu’une terrible maladie galope avec les loups, Jaime Martin réussit une oeuvre captivante, violacée, où rien n’est tout blanc ou tout noir pourvu que la haine engendrée par les superstitions ne triomphe pas de la compréhension des faits, rien que des faits. En amenant une inconnue mystérieuse et prétendument muette dans les parages, l’auteur met dans la soupe à la colère l’ingrédient qui va la faire déborder. Une colère face à la maladie qui frappe aveuglément, face au labeur difficile, face à un environnement hostile, face à une vie de misère qui va désormais prendre de plein fouet les deux « sorcières » malgré tous les bons services que Mara a pu rendre. C’est injuste. Mais elles ne se laissent pas faire.

Dans cet album Aire Libre qui fait penser au Rapport de Brodeck mais aussi à du Pagnol (avec cette sorte de papet prêt à tout pour obtenir la propriété de Mara pendant qu’elle manigance autre chose), Jaime Martin bascule vraiment dans le drame, sombre et inhumain. Il nous tient en haleine jusqu’au bout avec son dessin et ses couleurs, ses symboles et ses accès de rage saisissants, ses paysages magnifiés.

À lire chez Dupuis.

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Le livre d’Ayla s’ouvre sur un monde fantasy revisité, dans lequel les démons ne sont ceux qui ont des pouvoirs

Résumé du tome 1 de Le livre d’Ayla par Delcourt : Je sais peu de choses sur mes parents. Ma tante Octavie les trahit juste après avoir assisté à ma naissance. Je suppose qu’elle vit l’esprit du cheval, mon totem, sortir du ventre de ma mère en même temps que moi, et que cela la terrorisa. Aussitôt, elle dénonça ma mère pour sorcellerie. Jeanne eut à peine le temps de s’enfuir avec moi dans ses bras. C’est ainsi que mon histoire commença…

Après s’être intéressé à ses aînées, place à la toute jeune Ayla. Avec elle, nous avons encore fait un bond dans le temps pour arriver au temps béni du médiéval-fantasy. S’il y avait un soupçon de fantasy chez Jaime Martin, Violette Grabski peut y aller plein tube: elfes, korrigans, fées et… humains. Ces derniers qui font toujours mal tourner les choses.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt

Des Pyrénées, nous voilà passés en Bretagne avec des êtres imaginaires, de lumière et solidaires qui étaient voués à favoriser l’osmose entre les espèces. Ça a capoté quand celle qu’on dit la plus évoluée d’entre elles a voulu la (beaucoup) plus grosse part du gâteau. Quitte même à sacrifier certains hommes et femmes, trop… magiques et doués. Tout est affaire une fois encore de convoitise et de jalousie.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt

C’est sur leur autel qu’Ayla, pas tout à fait humaine, a perdu sa famille. Ayla sauvée de justesse mais dont les capacités et le cheval-totem ne mettront pas à l’abri des chasseurs de sorcières. Une nouvelle fois, Ayla doit quitter sa famille, d’adoption, et aller vers son destin, tout en rencontrant des créatures mythiques mais en sursis ou résignées face à l’humanité écrasante.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt

BD avec quelques passages sous forme de textes illustrés, Le livre d’Ayla met en place une saga pleine de promesses et de surprises, de mignoneries et de cruauté. Séverine de la Croix a la bonne idée de donner une autre genèse, une autre mythologie, à notre monde, qui fait rêver. Mine de rien, ils ne sont pas si nombreux à oser donner une autre interprétation de la création de la Terre et ses milliards d’habitants de tous poils, plumes, écailles.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt

Pourtant la scénariste perd parfois le fil dans ce premier album, quitte à tourner en rond, à répéter des choses que le lecteur aura compris plus tôt. Les choses se mettent en place mais je me suis dit à la fin de ces 120 premières pages (dossier explicatif et graphique en prime) qu’on aurait pu aller un peu plus loin. C’est un peu mou.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt
© De la Croix/Grabski chez Delcourt

Quant à Violette Grabski, elle crée un bel univers doux et incarné, avec de jolis et espiègles personnages (mention spéciale au trop craquant korrigan) utilisant des archétypes connus des contes de fées mais les revisitant graphiquement à bon escient. Ça va plaire aux enfants.

© De la Croix/Grabski chez Delcourt
© De la Croix/Grabski chez Delcourt

À lire chez Delcourt.

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