Jaime Martin : une histoire de l’Espagne intime et chorale dans un triptyque (auto)biographique et familial

Jaime Martin, voilà un Espagnol qui, malgré des circonstances économiques et éditoriales en berne dans son pays quand on veut être dessinateur, a réussi à faire son chemin en francophonie et chez lui. Il y a quelques années, à l’heure où les éditeurs du cru lui disaient qu’il aurait plus de chance de se faire éditer dans sa langue maternelle s’il réussissait à faire accepter son projet à un éditeur étranger, Jaime Martin avait eu l’aval des Éditions Dupuis, de la collection Aire Libre. La belle histoire pouvait commencer. De quoi augurer, plus tard, une oeuvre chorale de plus de 400 pages, une trilogie familiale et autobiographique suivant l’évolution de l’Espagne, dans ses relations intérieures comme extérieures, des années dictatoriales à nos jours: Les guerres silencieuses, Jamais je n’aurai 20 ans et Nous aurons toujours 20 ans.

© Jaime Martin

Résumé de l’éditeur pour Les guerres silencieuses : En panne d’inspiration, un jeune auteur de BD décide de raconter le service militaire de son père dans le Sahara espagnol, à l’époque de la guerre d’Ifni qui opposa l’Espagne et le Maroc. Mais raconter cette histoire, c’est aussi raconter celle de la jeunesse de ses parents sous le franquisme, dans un monde régi par un ordre social entièrement soumis à la pression religieuse et militaire d’un État totalitaire. Une société à des années-lumière de l’Espagne d’aujourd’hui.

Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin

Résumé de l’éditeur pour Jamais je n’aurai 20 ans : 18 juillet 1936 : le jeune gouvernement espagnol des républicains, issu de l’alliance des partis de gauche, est renversé par les troupes du général Franco, plongeant le pays dans trois années de guerre civile puis presque quarante de dictature répressive. Pour Isabel, courageuse couturière, ce sera également le début d’une vie nouvelle, faite de lutte et de résistance. Proche du syndicat anarchiste CNT qu’elle a rejoint quelques mois auparavant, elle va devoir prendre la fuite au côté de son futur mari, Jaime, l’un des leaders de leur cellule locale.

Recherche de couverture Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin

Résumé de l’éditeur pour Nous aurons toujours 20 ans : Jaime Martin avait 9 ans le 20 novembre 1975, le jour de la mort de Franco. Alors que sa famille en liesse sabrait le champagne, dans la cuisine, les mots de sa grand-mère résonnent encore aujourd’hui : « Il y a un long chemin à parcourir et un ciel plein d’oiseaux noirs ». À travers ce récit autobiographique, l’artiste retrace sa trajectoire dans l’Espagne de l’après dictature en miroir d’une génération portée par l’enthousiasme de la démocratie et sévèrement frappée par la crise économique. Jaime s’en sort grâce au dessin, sa passion depuis l’enfance. Ado, sa carrière d’auteur de BD se décide quand il découvre le rock et Métal Hurlant. L’âge adulte vient ensuite creuser les distances avec son ancienne bande tandis que le système libéral fait des victimes chez ses vieux amis.

Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin

Après des débuts dans des magazines d’humour et avec des monstres qui avaient fait sensation, dans des magazines parmi les plus connus en Espagne, Jaime Martin a vite été lancé sur des récits longs dans lesquels il a souvent pu creuser une veine autobiographique, préfaçant le grand oeuvre qui allait l’occuper durant une décennie, entre 2010 et 2020. Pourtant, tout est né d’une traversée du désert, d’une crise d’imagination. Dur pour un artiste qui a l’habitude des marathons, jours comme nuits, de s’immerger dans son travail jusqu’à en voir le bout. À sec, Jaime ne pensait pas que son papa le mettrait sur la piste d’un sujet qui, plus que jamais, le prendrait aux tripes et au sang. Tout au long de septante années d’une fresque familiale, d’anonymes voulant tellement dire sur les périodes et les régimes traversés.

Les guerres silencieuses © Jaime Martin

C’est vrai, on se rend souvent compte qu’on n’écoute peut-être pas assez nos aïeux, pour tirer leçons et expériences de ce qu’ils ont vécu, dans les guerres, des conjonctures sociales et économiques pas toujours réjouissantes. Comme les dirigeants qui, de gré ou de force, se sont retrouvés à imposer leur loi à un pays, des décennies durant. Il y a des rendez-vous manqués qui auraient pu nous servir à relativiser le présent et l’avenir.

Les guerres silencieuses © Jaime Martin chez Dupuis

Oh, n’allez pas croire que Jaime a eu tout de suite conscience que ce rendez-vous, ce voyage dans le passé valait la peine d’être vécu. Les vieilles histoires, lui qui a grandi bien dans son époque, et raconté les exploits de sa bande, ce n’était pas vraiment sa came. Pourtant, le jour où son papa décide après des lustres de silence à se confier à la tablée familiale, et de remettre un cahier de souvenirs au plus artiste de ses fils, Jaime est divisé en deux: luttant pour ne pas se rendre à l’évidence qu’il doit coucher sur papier cette histoire en bande dessinée et, en même temps, se laissant happer dans la guerre guère glorieuse de son paternel. Trop longtemps tue.

Les guerres silencieuses © Jaime Martin

Guerres silencieuses car innommables et statiques, on n’en parlait pas au pays, ni pendant ni après. Silencieuse aussi parce que ceux qui ont participé ne traversaient pas la mer de gaieté de coeur et préféraient ne pas évoquer devant les leurs les souvenirs de ce qui n’était pas vraiment une aventure humaine, plutôt une perte de temps et de sens. Parce que même s’il est mécano, il n’y a pas de quoi rouler des mécaniques. Mais le silence n’empêche-t-il pas de ne pas recommencer les erreurs.

Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin
Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin
Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin
Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin
Recherches de couverture Les guerres silencieuses © Jaime Martin

De sa traversée du désert à celui de la guerre d’Ifni, au Maroc, Jaime Martin parcourt le temps et l’histoire (pas celle des vaincus ni celle des histoires, celle qu’on oublie, de cette guerre marocaine qui est à l’Espagne ce que l’Algérie est à la France) à travers le filtre de son père, les émotions et ses sensations. La dureté de petits chefs qui ne valent pas mieux que les troufions qu’ils tyrannisent. Parce que la sauvagerie du Général dictateur rester au pays se répercute aussi dans son armée. Comme dans d’autres, quand des gens sans mérite, à la morale douteuse, bénéficient du galon et de la possibilité de donner les coups de talons, en même temps que la pointe des pieds repousse la poussière et la misère pour qu’on ne les voie pas.

Les guerres silencieuses © Jaime Martin
Les guerres silencieuses © Jaime Martin chez Dupuis

Entre la vie et la boxe, l’amour qu’on espère tenir pendant tout ce temps loin de la maison, Jaime Martin se sert d’une poignée de photos insérées dans des cases pour redonner tous les droits à l'(in)action, à la séquence, et la voix à ses guerriers qui étaient finalement plus des prisonniers, bouffés par l’ennui et les rituels imposés. De la surveillance au raid en camions qui font voir l’ennemi, pourtant invisible, qui ne vient pas. Jusqu’à une exfiltration par la mer. Et l’oubli de ces mois de honte, plongée dans un silence qui ment. « Après tout, ce n’était pas si mal. »  Jusqu’à ce qu’un dessinateur fasse sauter le verrou.

Les guerres silencieuses © Jaime Martin chez Dupuis
Les guerres silencieuses © Jaime Martin

Dans Jamais je n’aurai 20 ans, c’est un peu plus loin dans l’Histoire que Jaime s’enfonce pour rendre hommage à sa grand-mère, Isabel, et son grand-père, dont Jaime a hérité du prénom. Cette fois, c’est la guerre à petits pas de résistance qui s’insinue dans la ville, au coeur même d’un pays soumis à la répression de tout ce qui n’est pas en accord avec ce que Dieu, Franco, veut. Il y a, pour tous ceux qui ne s’y reconnaissent pas, un chemin à faire slalomant entre les corps des ennemis de la nation dictatoriale. Résistance et résilience, pour se projeter dans une vie moins morose, moins cernée. Mais avec des économies de bouts de chandelles (ou plutôt de bouteilles), de l’imagination et de l’espoir à revendre, on peut s’en sortir, mettre du beurre dans les épinards. Encore plus si on évite les milices et les contacts borderlines qui peuvent mener à votre perte. La résistance vainc par sa discrétion.

Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin

L’espoir, il se trouve d’abord dans la relation épistolaire d’Isabel et Jaime, séparés par une guerre mais rêvant de jours meilleurs. Qui viendront, ils en sont certains. Il faudra laisser passer le temps. Continuant cette fresque familiale à laquelle il ne croyait pas tant que ça (et peut-être cela se sentait-il dans son premier opus), Jaime Martin dédouble les voix, rend un peu plus chorale cette aventure humaine, sociale et historique. Là où la violence était psychologique, pesante dans la lenteur, l’auteur perclut son récit d’horreur sans oublier la douceur des hommes et femmes faits pour s’aimer plus que pour s’entretuer.

Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin chez Dupuis
Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin

De fil en aiguille, de mère en fille, la violence se niche partout, physique et psychologique, quand on s’y attend mais aussi quand on ne la présume pas. Il faut passer entre les gouttes, les convoitises et les surveillances. Les décennies passent, les progrès technologiques aussi, et Jaime, avant même sa naissance, comprend de quel bois il est fait, de quel sang. Les chiens ne font pas des chats et l’histoire de ce deuxième tome se raccorde au premier avec beaucoup de joie et de bonheur.

Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin
Jamais je n’aurai 20 ans © Jaime Martin

Après s’être aventuré dans la biographie et le récit de vie purs et durs, doux aussi, avoir fréquenté sur le papier ses mères et pères, Jaime Martin en est venu à ses pairs, sa génération. Logiquement tant lui, ses frères, de sang ou d’esprit, sont les fruits de ceux qui les ont précédés, qui ont bâti les fondations saines d’une société d’avenir et non soumise. Au coeur des années 80, pourtant, Jaime et ses compagnons de rues, de 400 coups, surtout quand il y a du rock au programme, comme la société espagnole, se cherchent. Entre les élans de la démocratie et les spectres néfastes du passé, les acquis religieux et politique on sent qu’il y a encore des allers-retours possibles, qu’il faut fonder une santé économique, une survie sociale pour s’épanouir. Dans Nous aurons toujours 20 ans, la lutte s’organise, encore et toujours, sous les yeux des aïeux qui ont peur de revivre l’enfer et le silence imposés par Franco.

Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin
Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin

Mais il y a un héritage à faire évoluer, un écho à donner à ceux qui disaient qu’ils n’auraient jamais 20 ans. Jaime, David, Bodi, Isabel et les autres les ont atteints, dépassés et compte bien faire comme s’ils avaient toujours l’âge de tous les possibles. De vivre leurs rêves les plus fous, de rentrer à pas d’heure, d’aller aux concerts (d’Alan Stivell aux Ramones) mais aussi, puisque le fun a tout de même un prix, de même que le pain et un chez-soi. Alors, au début, conscient que la vieille Espagne doit encore faire un bond pour être un pays ouvert à tout, la petite bande « grave » des cassettes, reproduisant les nouveautés rock qui vont changer la face de la musique mais qui ne sont pas encore arrivées chez les Ibères.

Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin
Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin chez Dupuis
© Jaime Martin

Marquant en filigrane l’exigence de l’art séquentiel quand on veut en vivre et évoluer, au prix de longues nuits à la table à dessin et de rendez-vous manqués avec la famille ou les amis, Jaime Martin dépeint le temps qui passe et l’esprit de bande qui s’effrite quand, au fil des années, il y a de moins en moins d’occasions de se voir et de plus en plus de s’oublier. À moins qu’il y ait un sursaut?

Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin chez Dupuis

Et dans les mains du lecteur, les pages tournes, addictives, parce qu’on s’y sent mal quand les ennuis surviennent, parce qu’on s’y sent si bien malgré tout, éclairé par les bouts de chandelles d’une oeuvre donc l’humanité n’est plus à prouver. Par cette trilogie, Jaime Martin (que je n’avais jamais lu) se révèle à moi. Jaime Martin gagne de l’assurance au fur et à mesure qu’il se rend compte que son histoire universelle mérite d’être racontée et de faire découvrir les guerres d’Espagne, au loin ou intestines, au Belge que je suis, souvent sous influence de l’Histoire de la France. Mais l’auteur voit aussi son trait s’affirmer, sa rondeur s’afficher autant que sa vivacité après une première partie peut-être trop raide et rigide, frappée par la torpeur et l’horreur d’une guerre immobile et non-choisie.

Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin
Nous aurons toujours 20 ans © Jaime Martin

À mesure qu’on avance dans ces trois histoires qui forment un grand tout, on adopte cet auteur qui de la pointe de son crayon fait bouger les choses, avancer l’humanisme et la paix, qui ne sont pas des vains mots. Ni des vains dessins. Gros coup de coeur pour ce triptyque très riche et dépassant les moments les plus sombres de l’histoire pour amener de la lumière, des couleurs, un côté très fraternel. Jaime Martin y a mis du talent, du temps et de la passion.

© Jaime Martin

Titre : Les guerres silencieuses

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Jaime Martin

Traduction: Jean-Louis Floc’h

Genre : (Auto)biographie, Drame, Guerre, Histoire

Éditeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Nbre de pages : 152

Prix : 24,95€

Date de sortie : le 23/08/2013

Extraits : 

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Titre : Jamais je n’aurai 20 ans

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Jaime Martin

Traduction: Élise Renouil

Genre : (Auto)biographie, Drame, Guerre, Histoire

Éditeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Nbre de pages : 120

Prix : 24€

Date de sortie : le 07/10/2016

Extraits : 

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Titre : Nous aurons toujours 20 ans

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Jaime Martin

Traduction: Alexandra Carrasco-Rahal

Genre : Biographie, Drame, Histoire, Société

Éditeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Nbre de pages : 152

Prix : 24,95€

Date de sortie : le 04/09/2020

Extraits : 

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