Belgium Loves It Loud : l’épopée belge de KISS

KISS en 1976, de g. à dr. Peter Criss, Ace Frehley, Gene Simmons et Paul Stanley

KISS célébré aux Kennedy Center Honors 2025, Alive! qui fête ses 50 ans… c’est l’occasion parfaite pour revisiter le lien singulier et durable qui unit la formation américaine à la Belgique. Une histoire jalonnée de concerts mémorables, de fans passionnés et d’instants devenus cultes.

Texte : Philippe Saintes – Photos : collection auteur sauf autre mention

KISS, c’est le groupe qui a traversé toutes les modes sans jamais lever le pied, défiant même l’effondrement de l’industrie musicale. Pendant près d’un demi-siècle, ses shows gargantuesques ont électrocuté les foules. Sur scène : du spectacle made in USA. Quant à la pyrotechnie… disons que la dose d’explosifs pourrait raser une dizaine d’immeubles sans même ébouriffer la chevelure de Gene Simmons. « On pourrait épiloguer longtemps sur le phénomène KISS ! Lui coller tous les défauts musicaux du monde, abominer son gigantisme pratiquement hollywoodien (Z’auriez vu les limousines planquées derrière la scène), mépriser tous les artifices, les « gimmick » dont le groupe se sert avec une évidente facilité, rester perplexe devant l’intelligence de leurs compositions, mais il faut tout de même lui reconnaître au moins une qualité essentielle : celle d’aller jusqu’au fond des choses. Pour du spectacle, c’est vraiment du spectacle ! » voilà comment résumait un journaliste du quotidien Vers l’Avenir le phénomène KISS après un concert donné par le groupe à Bruxelles, en 1983.

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Mais faisons un retour dans le temps. C’est en 1976 que KISS débarque pour la toute première fois en Belgique, encore chauffé à blanc par l’enregistrement de l’album mythique Destroyer produit par Bob Ezrin. En quelques années à peine, Paul Stanley (chant, guitare rythmique), Gene Simmons (chant, basse), Peter Criss (chant, batterie) et Ace Frehley (guitare lead) ont conquis les États-Unis et le Canada. « Parier sur le show a joué en notre faveur – l’un de nous crachait du feu, un autre lévitait dans les airs, une guitare lançait des fusées, et nous avions le meilleur frontman du monde. C’était le grand cirque du rock’n’roll dans toute sa splendeur. Comment y résister ? » demande Peter Criss dans son autobiographie Make Up To Break Up.

Multi-platine chez lui, le quatuor estime alors qu’il est grand temps d’attaquer l’Europe. Une tournée de 27 jours est aussitôt programmée — du 11 mai au 6 juin 1976. KISS laisse derrière lui une empreinte indélébile qui marquera ses premiers fans européens pendant des décennies.

C’est le 6 juin 1976 que la Belgique découvre pour la première fois le phénomène KISS au cours de la tournée Destroyer. Trois chansons de ce dernier album produit par Bob Ezrin seront jouées sur la scène d’Harelbeke (« Flaming Youth », « Shout It Out Loud » et « Detroit Rock City »)
Les légendes du hard rock sur leurs choppers en 1976… mais pour rejoindre Harelbeke, le groupe optera finalement pour le bus et le train ! (UM)

Si certains concerts affichent complet— au Royaume-Uni, en Suède ou en Allemagne — la Belgique, elle, vend moins de 500 tickets, loin du mythe d’un rouleau compresseur. « Alive ! ne se vendait pas aussi bien partout, ce qui fait que dans certains pays, nous avions presque l’impression de repartir de zéro », admet Gene Simmons.

L’accueil en Belgique fut, disons… pour le moins surprenant.  Voici comment l’éclairagiste de la tournée, Rick Munroe raconte ce premier contact haut en couleur : « En route pour la Belgique, je dis au chauffeur : “Hé, tu dois t’arrêter, on a besoin de prendre les toilettes.” Le temps passe… rien. Finalement, Paul Chavarrira (le technicien de Gene) va le voir : “Hé, mon pote, il faut VRAIMENT t’arrêter. On doit se vider là.” Le gars répond : “Vous urinez dans des bouteilles. Vous buvez de la bière, vous videz les bouteilles, et maintenant vous pissez dedans.” Paul réplique : “Écoute, si je pisse dans cette bouteille, je te la casse sur la tête. Alors tu ferais mieux de t’arrêter.”

Le chauffeur, furax, finit par se ranger sur le côté. Puis il nous dépose à l’hôtel… et disparaît.

Le lendemain matin, on descend et toutes nos valises sont entassées dans le hall. Le matériel était bien arrivé à la salle… mais pas nous. Et on n’avait aucune idée de comment s’y rendre.

Mike et JR (les roadies) ont foncé à la gare acheter des billets pour tout le monde. On s’est finalement retrouvés dans un train rempli de paysans et de poules — c’était digne d’un film de Fellini. Heureusement, un bus nous a ramenés après le concert. »

L’ingénieur du son, Jay Barth, ajoute : « Au moins, il y a eu une récompense en arrivant : ils avaient une barrique de bière backstage, avec son propre robinet. On a fait de notre mieux pour la vider. » [Curt Gooch et Jeff Suhs : « KISS Alive Forever, The Complete Touring History », Billboard Books]

Photo promo du guitariste Ace Frehley. KISS changeait de costumes à chaque album. Toutefois, en Europe, faute de timing et de moyens, les musiciens dégainaient encore leurs vieilles armures de la période Alive !. (© A. Bellicha)

Rajouté en dernière minute pour renflouer la caisse et assurer le retour aux États-Unis, le show au modeste Ontmoetingscentrum témoigne d’une vérité souvent oubliée : la toute première tournée européenne fut un casse-tête financier. La scène ? Trop étroite pour accueillir le logo lumineux KISS, pourtant symbole absolu de leur démesure. Pas de lettres géantes, pas d’artifices : juste KISS, brut, direct, resserré, comme un fauve en cage. Ainsi, le plafond de la salle était tellement bas que Gene l’a carrément noirci avec son numéro de cracheur de feu. Le 6 juin 1976 : pour la Belgique, ce n’était pas le D-Day… mais bien le KISS-Day. Manu François, Gaumais pur jus et témoin privilégié de cette première historique, replonge dans ses souvenirs: « Des gradins avaient été installés dans la salle. On devait être entre 300 et 500. Pour un mois de juin, c’était déjà un petit exploit. Et puis, quel choc : un vrai débarquement sonore et visuel. J’étais impressionné par l’énorme chandelier et le mur d’amplis sur le podium. C’était le tout premier concert de ma vie — je n’étais qu’un ado — et j’ai pris une claque monumentale.

J’avais découvert KISS un an plus tôt, avec le double album live dont on fête aujourd’hui les 50 ans. La pochette m’a hypnotisé avec le maquillage inspiré du kabuki donnant à chaque membre une personnalité unique. Un ami avait réussi à obtenir des billets et m’avait emmené à ce concert. Dans la salle, j’ai aperçu Paul Stanley sans make-up, venu observer la première partie, Hoa Binh, un groupe qui, je l’avoue, ne m’a pas marqué. Puis les lumières se sont éteintes, et là… impossible d’oublier ce qui a suivi. Gene Simmons crachant du feu, Peter Criss lançant un solo titanesque, Stanley transformé en bête de scène : l’énergie, la démesure, tout y était. J’ai malheureusement perdu mon ticket mais cette soirée reste gravée en moi. La première fois, ça ne s’oublie jamais. »

L’intelligentsia du rock en Belgique se montre en revanche très dure, lâchant des sentences du genre : « leur mur de bruit masque à peine leurs limites musicales, et leur prestation scénique ne signifie rien » ou « …maquillage exagéré, jeu de scène violent…» Mais le groupe s’est toujours très bien accommodé des sentences de ces grands visionnaires autoproclamés. Bill Aucoin, leur manager, avait une formule qui valait tous les antidotes : « On se fout de ce disent les critiques. Vous avez votre nom dans le journal. »

Bonus immédiat : à peine la tournée terminée, les premiers albums du groupe commencent enfin à grimper dans les classements européens.

Le Tourbook de la tournée européenne de Kiss en 1976, acquis par Manu François à Harelbeke. Notez le feuillet jaune qui invite les fans à rejoindre la récente KISS ARMY !

En 1979, KISS explose enfin en Belgique grâce au tube planétaire « I Was Made For Lovin’ You », numéro 1 de l’Ultratop pendant plusieurs semaines. La Kiss Army embryonnaire s’étend alors comme un feu de broussaille en plein été. Résultat : le magazine Joepie dégaine couvertures, posters géants, autocollants et dossiers spéciaux à répétition. Les quatre fantastiques du rock envahissent aussitôt les chambres d’ados, les fardes et les cartables…

Le magazine hebdomadaire néerlandophone Joepie destiné à la jeunesse et axé sur la musique, consacrera de nombreux articles à KISS à la fin des années ’70 et au début des années ’80.

Le 21 septembre 1980, KISS prend d’assaut Forest National, escorté par un jeune premier en furie : Iron Maiden en ouverture. À la batterie, Eric « The Fox » Carr, tout juste débarqué, remplace Peter Criss et apporte un coup de griffe neuf au son du groupe. Ticket d’entrée : 370 francs belges — une misère, quand on y repense. Ce soir-là, le public bruxellois enchaîne uppercut sur uppercut. Entre les hymnes inoxydables (« Detroit Rock City », « Rock and Roll All Nite », « Shout It Out Loud ») et les nouvelles cartouches fraîchement tirées (« Talk To Me », « Is That You? », « 2000 Man », « New York Groove » et bien sûr l’inévitable « I Was Made for Lovin’ You »), KISS livre un set dense, électrisé, à mi-chemin entre la revue de hits et le manifeste d’une nouvelle ère. Martial Bodo, originaire de Bousval, y était : « J’ai découvert KISS grâce à mon voisin qui m’avait prêté l’album Hotter Than Hell. Après ça, j’ai tout acheté, tous les vinyles. Dynasty a été le premier que je me suis offert. J’avais à peine 15 ans, et le concert de 1980 reste, encore aujourd’hui, un moment mythique. C’était en fait mon troisième concert après les Scorpions à l’AB en avril, puis la première de Brian Johnson avec AC/DC au Palais des Expos de Namur le 29 juin. Un concert tous les deux mois… pas mal pour un ado ! » (il rit). Ce 21 septembre, nous étions dans les gradins, face à la scène. Et là, première claque : Iron Maiden en ouverture, Forest transformé en chaudron par une horde de fans anglais venus spécialement. Ils scandaient déjà ‘Maiden !’ en claquant des mains. Cette première partie était un cadeau, un vrai feu d’artifice.

On avait acheté les billets chez Caroline Music à Bruxelles. Ces énormes tickets imprimés en rouleaux, comme du papier toilette… Les vrais fans se déplaçaient pour les acheter. C’était émouvant, presque cérémonial. Aujourd’hui, on clique ; avant, on vivait le moment. Ce concert de KISS, c’est ma madeleine de Proust. Le groupe a envoyé un show six étoiles, même après la tornade Maiden. J’ai encore des frissons quand je repense à l’intro : You wanted the best, you got the best… Pour la première fois, KIIIIISSSSS résonnait dans Forest. Deux images me hantent encore : Paul Stanley fracassant sa guitare, et surtout la manière dont il faisait tourner le câble du micro autour de sa tête. Hypnotique. Et puis tous les classiques : explosions, flammes, poses … La totale. Quand tu vois KISS pour la première fois, tu te dis “wow !”. Mais même après 20 ou 25 concerts, la magie opère encore. Je ne m’en lasse jamais. Si je ne devais en garder qu’un, c’est celui-là. Beaucoup de fans pensent la même chose. Un regret ? Ne pas avoir vu Peter Criss ce soir-là. »

Le pressage belge du vinyle 45t  « I Was Made For Lovin’ You »

Repas post-concert : homard pour le groupe et les accompagnants dans l’ancien Hilton, situé dans le haut de la ville. Mais le moment le plus étonnant de cette journée ne s’est pas déroulé sous les projecteurs. Quelques heures plus tôt, Ace déambule incognito au Hard Rock Market d’Anik De Prins, rue des Éperonniers, à deux pas de la Grand-Place. Il observe chaque recoin, fouille, prend son temps — comme un gamin perdu dans une caverne d’Ali Baba. Au moment de partir, il tend simplement un onglet à Anik. Elle ne l’a évidemment pas reconnu, pas sans maquillage, pas sans costume. À peine a-t-elle réalisé que ce visiteur étrange pourrait être quelqu’un qu’il est déjà sorti. Elle s’élance dans la rue pour le rattraper, demander son nom… trop tard. Ace s’est évaporé, comme une apparition. Un petit mystère de plus dans la légende du Spaceman. Et un regret tendre et éternel pour Anik, qui, comme nous tous, a appris sa disparition le 16 octobre dernier.

KISS en action sur la scène de Forest National le 21 septembre 1980. La salle bruxelloise affiche complet.
Même en jouant sous son vrai visage et sans Ace Frehley (remplacé par Vinnie Vincent), KISS reste le roi du spectacle. La cuvette de Forest était bien remplie le 13 novembre 1983 pour la tournée Lick It Up.

Les fans belges enchaînent ensuite deux concerts « démaquillés » — ceux des tournées Lick It Up (1983) et Animalize (1984). Voilà une dizaine d’années que les paparazzis cherchaient à coincer les maîtres du baiser, et ce, hors du périmètre protégé des scènes du monde entier. « Pendant dix ans on nous a demandé pourquoi nous nous maquillions, et bien, à dater d’aujourd’hui et pendant dix ans, on va nous demander pourquoi nous ne nous maquillons plus ! Notre réaction est logique : la situation était devenue trop confortable, et c’était une façon de nous remettre en question. D’arrêter de nous copier nous-mêmes », déclare Gene Simmons en noyant joliment le poisson. La page est définitivement tournée à l’ère disco hard d’ « I Was Made For Lovin’ You ». Grand absent de cette métamorphose, le brave Ace Frehley, deuxième membre historique porté manquant. Fini les vomissures de Ketchup, les envols dans les airs, les incendies de guitare. Restent le char d’assaut hérité de la tournée Creatures Of The Night et un volume d’équipement que l’on évalue à près de 50 tonnes, ce qui est suffisant pour plaire aux Belgian-freaks le dimanche 13 novembre 1983 : « FN 83, c’était mon tout premier concert métal. J’avais décroché mon billet grâce à ma tante qui était passée chez un disquaire à Namur », se souvient Martial Jonard. « Le son était beaucoup trop fort, mes oreilles ont sifflé plusieurs jours. Le nouveau guitariste, Vinnie Vincent, avait un style radicalement différent de celui d’Ace : plus technique, plus rapide, plus clinquant, très shred metal. »

Et comme tout bon fan qui se respecte, il est reparti lesté : « J’avais acheté le tourbook, un T-shirt, un poster et une écharpe. » De quoi rappeler une évidence : KISS c’est plus qu’un groupe, c’est une entreprise qui ferait pâlir n’importe quel conglomérat, c’est la formation au merchandising la plus énorme : plus de 3.000 catégories de produits au compteur. Le business selon Gene Simmons (qui a publié un manuel d’économie) : bigger, louder, et surtout… bankable. « C’est la pierre angulaire de toute stratégie marketing : donner aux gens ce qu’ils veulent » affirmait-il dans les colonnes du quotidien l’Echo (juin 2015).

Cartes, dessous de verres, figurines, boîtes à tartine… Le logo mythique de KISS s’invite sur une infinité d’objets cultes.
Kiss tournée Animalize (1984), toujours à Forest devant un public nettement moins nombreux cette fois. La popularité du groupe décroît en Europe. (M. Jonard)

En juin 2008, nous avons rendu visite à Vincent Rapez de La Louvière, dans le cadre d’un reportage pour le média de proximité Antenne Centre. Le grenier de ce fan, ressemblait à une antichambre du Madison Square Garden : radio vintage, horloge improbable, poupées collectors, reliques de tournée… Une petite galaxie où chaque objet raconte une histoire.

« KISS, ce sont les premiers à avoir osé tout faire. Même un cercueil ! » nous a-t-il glissé, en soupesant une radio de 1977 qui fonctionnait encore.

On parle beaucoup du merchandising, mais KISS reste avant tout un groupe de scène. « Exact. Leur show, dès les années 70, c’était de la folie : maquillage, bottes plateformes, effets pyrotechniques, Gene qui crache du sang… c’était révolutionnaire pour l’époque. Et puis en 1996, quand ils se sont retrouvés remaquillés, avec les nouvelles technologies, ils ont franchi une autre dimension. Ils ont inventé la démesure et façonné des générations de musiciens

Chez Vinnie, la passion n’était pas une frénésie mais une loyauté sans faille…« Comme beaucoup, j’ai découvert KISS avec « I Was Made for Lovin’ You ». Le clip m’avait complètement fasciné. Et pour mes neuf ans, mes parents m’ont offert Dynasty, mon premier album. Ensuite, j’ai tout voulu connaître : les anciens disques, les magazines, les livres. Mon premier concert, c’était en 1983, la tournée Lick It Up. Un choc. Depuis, je les ai vus une bonne vingtaine de fois. Et puis comme animateur radio, j’ai pu les rencontrer en conférence de presse ou en interview. Ce groupe m’a offert des tas de souvenirs inoubliables.»

Vincent ‘Vinnie’ Rapez avec les lunettes 3D de la tournée Psycho Circus. Le Louviérois a pu photographier le groupe en 1996. Il assisté à son tout dernier concert de KISS en 2022 à Anvers, malgré la maladie.

Le quatuor revient à Bruxelles le 1er décembre 1996 avec le line-up historique dans un Forest National plein comme un œuf. Prix d’entrée cette fois : 990 FB ! Pour son retour au source, la formation américaine sort tous les ingrédients qui ont fait son succès à la fin des seventies. Le public est conquis par le show. Même la presse élitiste francophone doit se rendre à l’évidence. Philippe Manche écrit après le concert dans les pages culture du Soir :  « Fidèle à sa réputation grand-guignolesque (Sic !), KISS n’a eu aucun effort à faire pour régaler les huit mille fans dont un bon paquet arborait le maquillage propre aux quatre musiciens, avec un show de plus de deux heures renforcé par la grosse artillerie visuelle avec fumigènes, feux d’artifice, écrans géants et tout le Saint-Tremblement dont le couronnement fut probablement l’envolée dans les airs d’un des musicos (Paul Stanley) se retrouvant rivé au plafond de la salle. »

Ace Frehley lors de la Reunion Tour le 1er décembre 1996 à Forest National. (© V. Rapez).
Billet du concert explosif donné par KISS à Bruxelles en 1996.

Les absents n’ont pas tout perdu : le Alive World Tour fait encore escale à Gand le 10 juin 1997. Et ce n’est pas fini. Avec Psycho Circus (1999), KISS décide de dynamiter une fois de plus les règles du jeu : entrée des lunettes 3D, effets spéciaux et immersion totale… les fans belges découvrent soudain que le rock peut littéralement sortir de scène. Dans la DH du 22 mars 1999, Ace Frehley confie à Frédéric de Biolley : «Ce concept est unique ! Personne n’a jamais utilisé cette technique en concert. C’est réellement très impressionnant. Nous n’interprétons pas toutes nos chansons avec ce système. Mais lorsque c’est le cas, les fans se munissent d’une paire de lunettes qui est distribuée à l’entrée. Ils contemplent l’écran géant qui se trouve au-dessus de la batterie de Peter. Cela fonctionne plutôt bien. Les gens sont assez satisfaits. Je m’amuse à essayer de leur balancer ma guitare dans la tronche (rires).»

Ce concert qui emmène le public vers la troisième dimension marque la dernière apparition du line-up original de KISS en Belgique.

Première page du supplément du Soir du 4 juin 1997 annonçant le retour de KISS au Flanders Expo à Gand.

Trente ans après que Simmons & Co ont posé leurs plateform boots sur le sol belge pour la toute première fois, la salle d’Harelbeke — la même qui avait tremblé en ‘76 — rouvre ses portes pour une KISS Convention anniversaire. Et pas avec n’importe qui : Bill Aucoin, l’homme qui a sorti le groupe du brouillard new-yorkais pour le propulser tout en haut du Mont Olympe du rock, est là en personne.

Trois ans plus tard, en 2009, rebelote : pour fêter son 10e anniversaire, le tribute band belge Kisstory transforme Kuurne en mini-Detroit Rock City. Au programme : riffs, maquillage, stands collectors… et une invitée qui fait grimper la température d’un cran. Lydia Criss, photographe, ex-épouse du Catman et autrice de Sealed With A Kiss, débarque avec son sourire et ses archives XXL. L’histoire de KISS, elle ne l’a pas seulement vécue : elle l’a photographiée, racontée et immortalisée.

Bill Aucoin, le manager historique de Kiss en compagnie du Tribute Band Kisstory, à Harelbeke le 3 juin 2006.
Des membres de la Belgium KISS Army et Lydia Criss, autrice de Sealed With A Kiss, photographiés à Kuurne en 2009.

En 2014, notre confrère de la RTBF Gorian Delpâture publie Le Kissionnaire, illustré par Yves Budin (Éditions Lamiroy) et préfacé par le romancier Thomas Gunzig. Un abécédaire malin, décalé, qui ne glorifie pas KISS mais joue avec les mots, les figures et les mythes du groupe. L’intime se mêle au public, sans fard ni révérence. Une œuvre originale, pensée autant pour les curieux que pour les fans de la première heure. On y découvre à la lettre B, un Paul Stanley incroyable… derrière une poêle. Oui : le Starchild maîtrise comme personne les choux de Bruxelles frit dans une poêle avec du vinaigre balsamique, des cerises séchées et du prosciutto. Et pour la gourmandise, l’artiste nous a avoué en 2015, après un set acoustique en solo, adorer notre chocolat national. Un vrai Ket !

Illustration d’Yves Budin pour le Kissionnaire de Gorian Delpâture. (© Ed. Lamiroy)

Autre figure belge incontournable de la KISS Army : Alain Bellicha, parti s’installer au Japon en 1998. Séduit par la culture nipponne autant que par son groupe fétiche, il se lance dans un projet titanesque : documenter l’aventure de KISS au Japon à partir d’archives locales souvent introuvables en Occident. Quand KISS in Japan paraît en 2015, c’est un carton absolu. Depuis, Alain a enchaîné plus d’une dizaine d’ouvrages, tous vendus en un temps record. Il a même eu le privilège de visiter le musée privé de Gene Simmons et reste pour les fans belges, celui qui a remis à Paul Stanley, en 1996 à Forest National, le petit drapeau noir jaune rouge que le Starchild brandit fièrement sur scène. Une image devenue culte. La Kiss Army belge compte aussi des fidèles inattendus : Raymond Geerts, bassiste d’Hooverphonic, ou encore l’humoriste Alex Agnew, tous deux fans déclarés du groupe.

Paul Stanley avec un petit drapeau noire jaune et rouge, cadeau d’Alain Bellicha. (© V. Rapez)

Avec Tommy Thayer à la guitare et Eric Singer à la batterie, KISS jouera encore chez nous en tête d’affiche au Graspop à Dessel (2008, 2010, 2015 et 2019), au Sportpaleis d’Anvers (6 juin 2022) et enfin au Palais 12 à Bruxelles (13 juin 2023) à l’occasion du End Of The Road Tour. Après ce dernier concert en Belgique, certains Youtubers se sont découverts experts en “détection de playback”, confondant allègrement pistes d’accompagnement et lip-syncing —Rien de choquant, rien de nouveau : juste de la technologie au service du spectacle. Mais visiblement, pour quelques plumitifs à la gâchette facile, le simple mot “track” déclenche l’hystérie. Pendant qu’ils s’emmêlaient les câbles, les vrais fans, eux, sont repartis le sourire électrisé et les tympans rincés. Bref : polémique inutile, concert mémorable avec tous les classiques (« Detroit Rock City », « Love Gun », « I Love it loud », « War Machine », « Do You Love Me », « Calling Dr. Love », « Lick It Up », « I Was Made For Loving you », « Rock And Roll All Nite »). The hottest band in the world, comme toujours.

Tommy Thayer et Eric Singer sur la scène du Sportpaleis le 6 juin 2022.
Gene Simmons, veni, vidi, vici 46 ans après son premier concert belge !

Profitant d’une journée off le lendemain, Tommy Thayer, lunettes de soleil, démarche tranquille, arpente la Grand-Place de Bruxelles avec sa compagne. On l’a même vu s’arrêter devant le Manneken Pis, probablement pour vérifier si le petit gars ne portait pas un t-shirt de KISS. Alleï, fieu ! Pendant ce temps, Eric Singer fidèle à sa réputation d’ambassadeur du contact fan-friendly, aligne les autographes et selfies devant l’hôtel Amigo. Quant à Gene Simmons, on le reverra en solo cette fois à Courtrai, pour un show, à mi-chemin entre concert et stand-up, lors de la 16è édition du festival Alcatraz (2024). Du pur rock’n’roll, sans fard de la part du…roi du make-up !

Martial Jonard immortalisé avec le sympathique Eric Singer devant l’hôtel Amigo à Bruxelles. Sous son bras, du chocolat belge pardi !  (© M. Jonard)
Gene Simmons était à l’affiche du festival Alcatraz en 2024. (© S. Broccolo)

Et puis, impossible de ne pas saluer les fans belges qui ont embarqué pour les Kiss Kruise, entre 2011 et 2022. Certains y ont même vu Ace Frehley pour la dernière fois, en 2018, lorsque le Spaceman a littéralement raflé la mise avec trois concerts inoubliables à bord du Norwegian Pearl.

La croisière s’amuse ! La KISS NAVY a également enrôlé des fans belges. (© Carl Bollaerts)

Au fond, cette KISS-mania made in Belgium raconte quelque chose de simple : chez nous, le groupe n’a jamais été une simple curiosité glam venue d’outre-Atlantique. Il a nourri des passions, inspiré des carrières et soudé une communauté bigarrée où se croisent journalistes, artistes, collectionneurs, fans de la première heure et nouveaux convertis. Des salles trop petites pour leurs ambitions aux Kiss Kruise en plein océan, des livres d’érudits aux drapeaux brandis sur scène, la Belgique a toujours répondu présent. Une petite nation, peut-être, mais avec un cœur qui bat toujours au rythme des Dieux du Tonnerre.

The Complete MADE IN JAPAN KISS Vinyl Guide toute magie de KISS au Japon retracée par un auteur…bruxellois.

Cet article est dédié à Vincent Rapez — un ami, un fan passionné, parti bien trop tôt.
 

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