La guerre des bulles #6 : en temps de paix extérieur ou intérieure, toute relative, les héritiers font oeuvre de continuité

© Grangé/Tardi chez Delcourt

Au fil des albums qui me sont passés entre les mains, j’avais un sujet tout trouvé pour un nouveau topic : la guerre ! Ou plutôt les guerres! Celles qui traversent les époques et reprennent toujours leur quota de cadavres, qui révèlent des sociétés dans leurs forces et leurs faiblesses, créent la solidarité ou la haine, façonnent la grande Histoire mais aussi les petites qu’on oublie mais que des auteurs rusés vont rechercher. Sans oublier la fiction pour laquelle, dans un décor solide et fort en ambiances, les champs de bataille sont des boulevards. Mais encore faut-il avoir les moyens. Ce pourquoi le cinéma, en dépit d’admirables réussites dans le genre, est plutôt frileux à porter sur écran ces univers désolés. Pas la bande dessinée, septième monde de tous les possibles pourvu que leurs auteurs soient imaginatifs, créatifs et sachent y faire. Sixième (et dernier) épisode de cette série, au-delà du cessez-le feu, avançant dans le temps pour aller chercher les héritiers, ceux qui tentent de commuer les valeurs reçues des aïeux, pour avancer toujours plus vers la paix, quitte à se prendre des murs et des monstres d’égoïsme, de personnes hostiles aux changements. Les deux albums, ici, font tous les deux 176 pages et montrent à quel point la BD peut s’étendre dans toutes les directions, sur des bases historiques et personnelles. Encore une fois, des grands sont ici à l’oeuvre: David Sala, d’un côté, Dominique Grange et Jacques Tardi, de l’autre.

Premier épisode | Du Pinard de guerre au goût de sang, du courage jusqu’à en être saoul, fou

Deuxième épisode | Albert Einstein, d’une première guerre mondiale chimique à une deuxième plus physique

Troisième épisode | Puisque les « plus jamais ça » ne fonctionnent pas, continuons d’en parler, aussi en BD réalité

Quatrième épisode | Fiction et frictions se fondent dans la cruelle réalité, questionnant résistance et résilience, collaboration et délation

Cinquième épisode | Une parenthèse entre rêve et réalité, enfin entre cauchemars (ex machina) et réalité

© David Sala chez Casterman

Le poids des héros, la puissance de leurs enfants

Résumé de l’éditeur : Dans Le Poids des héros, David Sala retrace sa trajectoire personnelle très tôt marquée par les figures tutélaires, mais non moins écrasantes, de ses grands-pères, héros de guerre et de la résistance. En convoquant son point de vue de petit garçon, il nous plonge dans une majestueuse et foisonnante exploration de l’enfance et de l’adolescence. Le recours à l’imaginaire permet d’approcher les zones d’ombre et les failles à bonne distance, tout en recomposant un parcours d’apprentissage et de transmission universel pour le lecteur. Sans oublier la saveur impérissable des courses en vélo, de la découverte des premiers morceaux de rap US, des premiers temps d’initiation artistique à l’école Emile Cohl.

© David Sala chez Casterman

L’alerte est donnée, il faut fuir avant d’être plus mort que vif, sur l’autel du fascisme, avec d’autres traîtres à l’inhumanité d’un régime espagnol assoiffé de sang.

© David Sala chez Casterman

C’est ainsi que dans une nuit passant des nuages aux étoiles, de la résignation à l’espoir, Antonio Soto De Torrado a gagné la France non sans passer par un autre chemin de croix, de camp de réfugiés en stalag et camp de concentration, d’où il a réchappé vivant. Des expériences qui forge le caractère et un statut de survivant, de héros, dans une famille qui a vu, sur les douleurs du passé, repousser les fleurs (fabuleuse image proposée par l’auteur).

© David Sala chez Casterman

Mais comment être à la hauteur de celles-ci? Si la question de ce qu’on va faire de sa vie est légitime pour tout un chacun, quand on a des aïeux aussi transcendés par le souffle de résistance, de résilience et de survivance, le doute de ne pas être le digne héritier de leur aura est plus que permis. Comment être aussi inspirant qu’eux ?

© David Sala chez Casterman

Les aventures les plus folles paraissent fades à côté de la violence d’une vie en temps de guerre. Avec la pudeur et l’éclat qu’on lui connaît, sa patte faisant appel aux monstres de la fiction ou de la réalité, et ses couleurs, ses motifs qui font revivre toute une époque et nous y intègrent, David Sala raconte sa famille et ce qu’il a fait de son enfance.

© David Sala chez Casterman

Comment il en est arrivé à devenir cet illustrateur très en vue, et en vie, sensible et sensitif. Même avec un oeil en moins. Une autobiographie sincère et généreuse, éprouvante et brillante, devoir de mémoire et de poursuite en avant.

© David Sala chez Casterman

Le poids des héros, David Sala, Casterman, 176p., 24€, paru le 19/01/2022


Élise et les nouveaux partisans, parce que peace and love n’a malheureusement pas suffi à amener plus d’égalité et d’humanisme dans nos sociétés

Résumé de l’éditeur : Elise, jeune chanteuse « montée » de Lyon à Paris en 1958 pour tenter sa chance, tourne le dos au showbiz suite au mouvement contestataire de mai 68. Refusant le « retour à la normale », elle rejoint le maquis des luttes contre l’exploitation, les injustices sociales, le racisme. Un parcours atypique qui nous mène de la guerre d’Algérie jusqu’à la fin des années 70.

Avec une connivence toujours aussi incroyable, les inséparables Jacques Tardi et Dominique Grange continuent de traverser les temps et de faire lien entre hier, quand on disait plus jamais ça, et aujourd’hui, où les plus jamais ont la peau pas si dure et où certains acquis du pouvoir injustes, inégalitaires et violents perdurent.

© Grange/Tardi chez Delcourt

Entre autobiographie et fiction, mais en redonnant corps, âmes et contexte à ses chansons engagées et vécues, Dominique Grange replonge cinquante ans en arrière, aux temps post-68 où tout semblait possible pour changer le monde et réduire les fossés entre les classes, entre les patrons et les prolétaires, les politiques et le peuple.

© Grange/Tardi chez Delcourt

C’est ainsi qu' »Élise » rejoint un groupe de résistance tendance marxiste, gauche prolétarienne. Oh, Élise et ses amis (les nouveaux partisans, actualisant un chant qui semblait bien désuet face aux enjeux modernes) n’avaient pas vraiment réfléchi à ce que ces groupes revêtaient en termes idéologiques. Ils voulaient agir, par des slogans, des manifs, des opérations concrètes, choc mais jamais armées.

© Grange/Tardi chez Delcourt

Au contraire des murs policiers jamais en manque d’imagination pour être plus performants dans la répression qui laisse parfois plus mort que vif (quitte à arracher des mains, des yeux, à balancer des bébés dans la Seine même) ces humanistes présentés comme activistes terroristes alors que la machine industrielle semblait déchiqueter bien plus.

© Grange/Tardi chez Delcourt

Les exemples sont ébranlants pour moi qui n’étais pas né dans ces années-là et où l’on voyait, sans vergogne, les keufs aux ordres du pouvoir (les hommes à sa tête changent mais il reste tyrannique, violent, de peur de discourir avec ceux qui veulent un monde plus juste?) protéger un mouvement de foule raciste d’Ordre nouveau contre Élise et les autres, résistants de toutes les causes d’ici et d’ailleurs, des Chiliens comme des Palestiniens. Le monde à l’envers, qui n’étonnera même pas à moitié les observateurs des élections durcies de ces dernières années, en France.

© Grange/Tardi chez Delcourt

Dans cet album costaud, Tardi et Grange racontent ce qu’elle a vécu, comme si c’était hier, avec un engagement toujours autant actuel et sensible.

© Grange/Tardi chez Delcourt

Élise et les nouveaux partisans, Dominique Grangé/Jacques Tardi, Éditions Delcourt, 176p., 24,95€, paru le 03/11/2021

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