Fatty : de premier roi à premier blacklisté d’Hollywood, le flamboyant innocent n’aura jamais eu le droit à l’oubli… ou plutôt si

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Roscoe « Fatty » Arbuckle, ça vous dit quelque chose? Si le sort, la police, les médias et la justice ne s’étaient pas acharnés sur lui dans un procès à charge et ne reposant sur rien, sans doute, ce comédien multi-facette aurait-il marqué, de son pas lourd, l’histoire du Septième Art. Il n’en restera qu’une étoile filante, bien malgré lui. C’est sur cette histoire folle et effroyable que Julien Frey et Nadar, pour leur troisième collaboration (après avoir déjà conté le destin d’un cinéaste maudit, Édouard Luntz), ont jeté leur dévolu. Désolés.

Résumé de l’éditeur : Los Angeles. Septembre 1921. Acteur et réalisateur, Roscoe Arbuckle, dit « Fatty », est au sommet de sa gloire. Plus connu que Charlie Chaplin et Buster Keaton réunis, il est le premier acteur à gagner un million de dollars par an. Mais l’Amérique puritaine souhaite moraliser Hollywood et voit d’un très mauvais œil la vie « de débauche » de Roscoe. Dans quelques jours, la fête qu’il a organisée va virer au drame et le plonger au cœur du premier grand scandale hollywoodien… Les studios, les ligues de vertu, les tabloïds, et toute l’Amérique se lieront contre lui. Mais Roscoe pourra toujours compter sur son ami Buster Keaton.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Fatty et les voleurs, Fatty et son sosie, Fatty docteur, Fatty cuisinier… Au temps béni du cinéma court, sans parole et en noir et blanc, mais haut en couleur, Fatty aurait pu avoir mille vies. À l’instar de son ami Charlie Chaplin avec qui il forma, un temps, la paire. Ou de Buster Keaton qu’il contribua à révéler. Enfant boulimique de la fin du XIXe siècle, Roscoe Arbuckle a très vite joué de la caméra, devant et derrière, et est devenu un des artistes les plus en vue de ce nouveau divertissement qui faisait déjà fantasmé les foules, les hommes et les femmes de ce monde, et leurs groupies. Pas toujours armées de bonnes intentions.

© Frey/Nadar chez Futuropolis
© Frey/Nadar chez Futuropolis

Ah si Roscoe n’avait pas croisé sur sa route, lors d’une de ses fêtes délurées et grandiloquentes, Maude Belmont, « La bambina, toujours à la recherche d’un nouveau gus pour lui piquer du fric », la suite de sa vie aurait pu être bien différente. Aussi naïf et versatile soit-il, jouant de déprime mais aussi d’inénarrables numéros de clowns, tantôt camé souvent lucide, Roscoe faisait les 400 coups (il a même organisé la fausse venue du roi et de la reine de Belgique chez un couturier… pour piquer à celui-ci ses meilleures bouteilles de vin) mais n’aurait pas fait de mal à une mouche, sous son allure bonhomme.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Pourtant, au lendemain de la mort de Virginia Rappe, toutes les cartes sont rebattues: Roscoe va devoir faire face à la justice mais aussi au procès fait par la police (qu’il a tourné en ridicule à l’écran), par les médias (déjà en quête d’histoires à jeter en pâture à un public facilement malléable, quitte à travestir les faits), la société et même des enjeux qui le dépassent : un juge qui doit faire bonne figure pour espérer être élu. Et, pendant ce temps, alors que les procès se jouent (trois en tout), et peu importe l’issue, les producteurs, la guilde hollywoodienne fait ses comptes et dessine déjà l’avenir bouché d’un homme qui a sali l’image du Septième Art et qu’on ne veut y voir revenir. Même s’il est lavé de toutes les accusations et les mensonges, Fatty n’aura pas droit à l’oubli de sitôt. Ou plutôt au premier sens de l’expression, pas comme la justice l’entend.

© Frey/Nadar
© Frey/Nadar chez Futuropolis

En réalité, le procès « Fatty » n’aurait pas dû avoir lieu. Le problème c’est qu’il est tombé au mauvais moment, quand les (dés)astres étaient alignés. Et qu’ils ont à peine éclairé sa descente aux enfers. Étouffant sa jovialité. De la consécration à la conspiration. De premier roi d’Hollywood à premier acteur sur liste noire.

© Frey/Nadar

Nous étions le 5 septembre 1921, il y a cent ans, et pourtant cette tragédie – qu’aucun auteur n’aurait la décence d’imaginer – a des airs d’aujourd’hui. Même avec un monde de différence. Moi qui suis journaliste, qui tente de faire mon boulot de la manière la plus noble et intense, sincère possible, je n’osais pas imaginer que, déjà en ce temps-là, les semences du mal, du trait grossi et du mensonge étaient plantées. Au point de mettre la vie d’un homme en danger. Dans cette parabole, fort bien négociée par Julien Frey et Nadar qui nous entraînent de surprise en surprise (tant les accusateurs se permettent tout) sans jamais remettre en question l’innocence du héros qu’ils réhabilitent, on voit à quel point les procès faits en-dehors des tribunaux ne sont pas bons.

© Frey/Nadar

Bien sûr, il est primordial de faire entendre la voix des victimes, qu’elles accusent Weinstein, Spacey ou Lahaye, de crier leur colère et leur besoin de se voir vengées en quelque sort (même si rien n’est jamais vraiment réparable, tout juste la douleur est-elle atténuée, peut-être), mais encore faut-il dire avec la même force, sans mettre en sourdine ou en une ligne au fond de la page, que l’accusé conserve tout son droit à être présumé innocent jusqu’à ce qu’un verdict tombe. Un droit à garder sa dignité, son boulot, sa vie de famille. Même s’il fut finalement diablement confondu, je me souviens à quel point j’avais été glacé de voir Kevin Spacey être remplacé si vite dans un film qui devait sortir quelques jours plus tard. Mais, bon dieu, et si cet homme s’était révélé innocent, victime d’une cabale?

Le public est ainsi la clef de voute, le commencement et la fin d’un processus de déclassification d’un mythe. C’est lui que vont chercher les médias sans scrupules en utilisant des articles putassiers, parfois inventés (encore cette semaine, dans le monde de BD qui nous occupe, un quotidien belge a lancé les pires doutes sur tous les auteurs belges de premier plan en disant que l’un d’eux avait drogué et violé une femme, quel malaise alors que tout le monde se regarde désormais avec soupçon). Et c’est encore lui que craignent les studios en manque de corones quand un amalgame est possible entre leur héros et l’acteur qui le joue. Dans son dernier film, alors qu’Ary Abittan est mal barré, il est louable de voir Claude Lelouch l’avoir conservé au générique de son dernier film. Parce que ce n’est pas à lui de juger, et il a raison.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Non, cent ans après ce cas d’école qu’est Fatty, rien n’a changé, tout a même empiré. Pourtant, il est grand temps que ceux qui forgent l’opinion se rendent compte du rôle qu’ils ont à jouer, plus loin que les business plan du sensationnalisme. Et s’ils n’en sont pas capable, que ce rôle soit balisé. Julien Frey et Nadar (dont j’aime toujours autant le caractère, la légèreté et la profondeur) nous le rappellent avec classe et une claque, asphyxiante mais capable aussi de moments de légèreté en ressuscitant quelques séquences mémorables des films de Fatty et Buster (l’occasion de faire le lien entre BD et court-métrage muet, très semblable finalement). Post-mortem, l’histoire de Fatty peut encore être belle. Mais changeons nos moyens de consommer l’information, de critiquer les sources, de faire la part des choses, bon sang!

Titre : Fatty

Sous-titre : Le cinéaste des âmes inquiètes

Sous-sous-titre : Il a l’Amérique contre lui et Buster Keaton comme ami

Récit complet

Scénario  : Julien Frey

Dessin et couleurs : Nadar (Page Facebook)

Genre: Cinéma, Documentaire, Drame, Enquête, Judiciaire

Éditeur: Futuropolis

Nbre de pages: 208

Prix: 27€

Date de sortie: le 18/08/2021

Extraits : 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.