Wasterlain refait voler le Docteur Poche vers l’Angleterre et les jardins d’Alice aux pays des merveilles: « Elle a un double maléfique, comme dans une histoire de Monsieur Bonhomme, il y a longtemps »

Dans la bande dessinée, voilà un personnage à part, magique, qui s’amuse à revenir au fil des décennies. J’ai nommé le Docteur Poche. Le rutilant héros de Marc Wasterlain, reconnaissable entre tous, est revenu de la planète des chats. Cela lui a pris quelques années mais il a retrouvé ses poteaux qui tapent les passants, sa maison qui fait aussi office de cabinet pour son activité d’empathogue. Pas le temps de retirer son manteau, voilà que l’univers d’Alice aux pays des merveilles frappent à sa porte. Il y a du boulot pour racomoder les poupées oubliées. Interview chez Marc Wasterlain, en mars dernier, à Buvrinnes, peu avant son déménagement. L’occasion de déballer les souvenirs, Franquin, Peyo, des opérations aux yeux et à la main, etc. Tout ce qui peut forger un artiste fantaisiste et majeur.

Bonjour Marc, les inconditionnels du Docteur Poche auront longtemps attendu ce nouvel album, le dix-septième chez un nouvel éditeur : Anspach.

C’est vrai. En fait, il y en a eu neuf premiers chez Dupuis. Dont un qui n’était pas très réussi, à mon sens: c’était un recueil des gags et les lecteurs n’ont pas vraiment adhéré, le Docteur Poche y perdait son aura de personnage magique. Pour tout dire, j’avais proposé au rédacteur en chef de Spirou, à l’époque, un autre personnage pour faire du gag. Il m’avait dit non, je devais faire ça avec mon personnage existant.

Moi, je voulais faire du gag car je suis comme ça, j’ai plein d’idées de toutes sortes. J’ai réalisé des scénarios pour François Walthéry et Natacha, pour Piroton et Jess Long, mais également pour La patrouille des Castors avec Mitacq. Je me souviens aussi qu’à une époque, le journal Le Soir avait proposé aux auteurs et scénaristes de BD d’écrire une histoire pour ses Polars de l’été. J’en avais écrit un et Malik en avait fait les illustrations dans notre revue Quatrième de Couv’, quand on l’a à notre tour publiée. Nous avions le projet, peut-être, si on avait eu le temps, l’un et l’autre, de faire une série BD, comme Malik savait le faire, genre Archie Cash. Pour les scénarios, je sais me mettre à disposition comme le dessinateur le veut, et entrer dans les personnages, même si ce ne sont pas les miens. Par contre, je suis incapable de faire le contraire, de dessiner une histoire qu’on m’aurait écrite. J’ai déjà essayé, avec Cauvin, au tout début. Mais je n’arrivais pas à m’adapter à lui. Je trouvais des tas de défauts dans la succession des images, dans la manière de découper. Cauvin me l’avait dit lui-même, qu’il voyait bien que je changeais tout, donc ce n’était pas la peine de continuer.

À lire aussi | Marc Wasterlain signe le grand retour du Docteur Poche

À lire aussi | Pas de carré blanc sur les cases hautes en couleur du Tiroir: une ribambelle de femmes fortes dans leur formes et leur érotisme de Di Sano, Luguy, Nico et Wasterlain

À lire aussi | Des chats, des papillons, des fusées, une reporter de choc qui fait son grand retour, un docteur inoubliable et pas mal de musique : Marc Wasterlain ensorcelle le CBBD

Bref, après ces neuf albums chez Dupuis, il y a eu 5 albums chez Casterman. Là, le directeur de collection m’avait demandé de m’adresser aux plus jeunes, aux enfants, avec des thèmes plus appropriés. Le Docteur Poche rencontrait ainsi Le Père Noël, La petite poule de Pâques, Le voleur de nains de jardin, Les coccinelles et Les citrouilles ensorcelées. Après quoi, il y a eu une interruption, j’ai fait autre chose (ndlr. Les Pixels, des participations à des albums collectifs…).

Puis, seize ans plus tard…

Il y a eu deux albums chez Mosquito dont les couvertures sont là (il montre le mur de son salon): Retour sur la planète des chats et Le royaume des chats, une histoire en deux parties. À l’époque, l’éditeur n’a pas voulu mettre le numéro de tome sur la couverture. Certains lecteurs ont acheté le deuxième tome avant le premier et n’ont pas compris pourquoi le petit chat, héros de cette histoire, n’avait pas de queue, par exemple. Il fallait lire le premier pour le découvrir. Bébé, il avait en fait été recueilli par une famille de vieux ours qui avaient perdu leur fils à la guerre contre les loups. Elle était femme-médecine de la tribu des ours. Lui écrivait l’histoire des ours et de leur grande civilisation. Ils décidèrent de garder le petit chat mais en l’élevant comme un ours, sans lui dire qu’il est un chat. Sauf qu’un ours qui fait miaou, ça le fait pas! 

Et le Docteur Poche est reparti en congé sabbatique pendant huit ans.

Invité au festival BD Buc, près de Versailles, j’ai rencontré Nicolas Anspach qui défendait ses premiers albums. Il m’a dit qu’il avait 12-13 ans quand il a découvert le premier Docteur Poche dans le journal de Spirou. Ça l’avait marqué. Notamment l’histoire Karabouilla – j‘ai fait pleurer une génération de gamins avec cette histoire. Nicolas m’a dit qu’il voulait faire revenir Docteur Poche, avec un peu de la magie et de l’ambiance des premiers albums. J’avais déjà un projet d’histoire, que j’ai adapté pour répondre aux envies de Nicolas, et je m’y suis mis tout de suite.

Entre-temps, vous n’avez pas arrêté.

Oui, chez Mosquito, j’ai donné un 21e album à Jeannette Pointu, Fake News.

Il était question dans le même temps d’un 22e tome de Jeannette Pointu, ça ne s’est pas fait?

Non. Mais cela dit, j’ai toujours toutes sortes de documents. Avec notre ASBL, Les amis de Marc Wasterlain, nous avons créé une revue, Quatrième de Couv’, pour laquelle j’écris des nouvelles, trois pages de texte le plus souvent, que j’accompagne de petites illustrations. J’ai intitulé cela « Souvenirs de reportage ». Ça me permet de traiter toutes sortes de sujets.

Mais j’aimerais bien faire encore un album de Jeannette Pointu. Premièrement, peut-être dans un album en format à l’italienne qui reprendrait toutes ces nouvelles. Il n’y en a pas eu dans tous les numéros mais il y en a un paquet. Jeannette, elle n’était pas très jolie au début, mais elle l’est vite devenue

Sur la quatrième de couverture de ce nouveau Docteur Poche, on voit Versailles, non?

Non, c’est le Jardin d’Alice.

Oui mais avec un petit air de Versailles, non ?

Je ne sais pas, j’ai cherché sur Internet des exemples de jardins à la française, j’ai trouvé cette symétrie que j’ai essayé de reproduire, pour donner de l’allure. Pour faire de la BD, il faut plein de documents. Ici, j’ai un ami, architecte à Bordeaux et collectionneur de BD – il a racheté une deuxième maison pour y mettre sa collection – qui m’a trouvé une édition d’Alice au pays des merveilles, en anglais, avec illustrations d’époque.

Mais je n’ai pas voulu refaire l’histoire d’Alice. J’ai fait en sorte d’y faire allusion sans cesse, on y baigne jusqu’au bout, tout en me gardant bien de suivre l’histoire, c’en est une autre puisqu’il y a même un loup-garou qui intervient. Dans une forêt de crayons.

Votre première rencontre avec le personnage d’Alice, avec l’univers de Lewis Carroll, à quand remontre-t-elle ?

Oh, vous savez, il y a eu ce très beau dessin animé de Walt Disney. J’ai découvert en cherchant sur Internet un film d’Alice au pays des merveilles, par une troupe de comique anglais, datant du cinéma muet, mais avec des petits cartouches avec un texte en anglais.Ils sont déguisés en toutes sortes d’animaux ou en cartes. C’est ça que je me suis dit que c’était possible à dessiner, puisqu’eux l’incarnaient bien en vrai. Je voyais aussi qu’ils avaient pris quelques libertés avec l’histoire.

© Wasterlain

Ici, nous rencontrons Lewis Carroll mais aussi Charles Darwin, Einstein, Proust. Oui.

Lewis Carroll, évidemment, il devait être là. En tant que photographe, surtout. Parce qu’il avait fait des tas de photos, de la vraie petite Alice, d’ailleurs.

Dans votre version, Alice a un double, elle a créé son avatar, sa « méchante moi », qu’elle rend responsable de ses mauvaises pensées ou mauvaises actions. C’est pas elle, c’est l’autre!

Ça, c’est pratique. Mais elles doivent se coltiner l’une l’autre. C’est un procédé que j’avais déjà employé il y a longtemps dans des histoires de Monsieur Bonhomme, parues dans Tintin. Une histoire courte qui s’appelait Palais des Glaces. Monsieur Bonhomme est musicien des rues, il joue du violon en espérant recevoir une pièce. Cette fois-là, il rencontre son double en visitant le Palais des Glaces, des miroirs déformants. Ce double sortait d’un miroir et commençait à s’en prendre à Monsieur Bonhomme, l’insultant. Évidemment, ce double traverse les murs comme le passe-muraille, va se servir dans les banques – il aurait du mal maintenant avec le bitcoin. Pour s’en débarrasser, Monsieur Bonhomme est obligé de tuer ce personnage qui n’existe pas. On ne peut pas non plus en vouloir au vrai Monsieur Bonhomme de se débarrasser de son double.

© Wasterlain

Cette idée m’est revenue facilement pour cette nouvelle histoire du Docteur Poche. D’autant plus que j’avais trouvé, justement, dans Sciences et Vie, un article d’un spécialiste américain qui parlait des dédoublements de personnalités, de gens bipolaires. Il citait l’exemple de quelqu’un qui avait une centaine de personnalités en lui. Il devait avoir mal à la tête, ce gars!

J’ai cru comprendre que les Sciences et Vie vous nourrissaient beaucoup, non?

Oui, j’y trouve énormément d’idées, pour les nouvelles de Jeannette Pointu mais aussi Docteur Poche, cette fois. J’ai gardé toute une collection, même si j’en ai perdu beaucoup au fil de mes divers déménagements.

Lire un Sciences et Vie, c’est comme allumer une lumière. J’appuie sur le bouton et je commence à extrapoler.

© Wasterlain

Avant de pouvoir faire vivre vos personnages, vous avez fait vivre ceux des autres. Vous avez assisté Peyo, alors?

Oui, durant deux ans. J’ai pris une année sabbatique, en 1968, et suis allé à Amsterdam. À un moment, j’ai quand même dû rentrer en voyant mon capital diminuer fortement. C’est chez Peyo que j’ai trouvé un emploi. Oh, je faisais toujours des mini-récits que j’envoyais régulièrement mais on ne me répondait pas. On me disait qu’on allait arrêter ces récits. Puis, un jour, alors que j’étais revenu chez mes parents, le téléphone a sonné: c’était M. Charles Dupuis. Il m’a demandé si je connaissais Culliford. Non. Il m’a dit que c’était Peyo et qu’il cherchait un collaborateur. Dupuis avait retrouvé une farde avec des documents que j’avais laissée chez Dupuis. Bon, j‘étais un petit peu déçu qu’on ne m’appelle pas pour mon travail. Mais, en même temps, j’allais apprendre le métier. Les cours de BD n’existaient pas vraiment, à l’époque. J’ai commencé dans le lettrage, en minuscule mais devant être lisible, propre et à la manière de Peyo. Puis, des morceaux de décors, la forêt. Dans Les Schtroumpfs, c’est assez facile une fois qu’on sait faire les champignons.

À l’époque, ce n’était pas un grand studio. C’était une salle divisée en deux, son bureau, deux bureaux et des armoires. François et moi étions chacun face à une fenêtre. Peyo s’enfermait des fois pour cogiter. Avec Delporte, aussi, qui l’aidait dans ces scénarios. Je crois qu’il n’avait pas besoin qu’on l’aide mais qu’il avait besoin de quelqu’un qui lui réponde. Delporte ajoutait de temps en temps un mot plus compliqué ou une astuce. Un gag qui lui venait ainsi.

Docteur Poche a 50 ans. Revenons un peu sur la création du personnage?

Je travaillais pour Peyo, avec Walthery. À un moment, les dessins animés des Schtroumpfs ont commencé à se vendre dans le monde entier, obligeant Peyo à se transformer en homme d’affaires, un monsieur De Mesmaeker, qui prend l’avion pour aller signer des contrats au Japon, en Allemagne, partout. Il nous prévient alors que, pour un moment, il ne pourra pas nourrir le studio de scénarios, comme il en était l’homme-orchestre. C’était l’occasion pour nous de nous lancer. C’était déjà parti pour François, qui, en stoemeling, en dessous de son buvard, cachait les premières pages de Natacha, qu’il réalisait avec Roland Goossens (Gos) au scénario.

Moi, je m’adresserais plutôt à Tintin: chez Dupuis, on ne voulait pas d’un petit Wasterlain, ce jeune qu’on ne connaissait pas. On préfère avoir une page de Schtroumpfs en plus, qu’un autre personnage.

C’est ainsi que chez la concurrence, j’ai lancé Titania, une histoire de science-fiction, puis Monsieur Bonhomme. Greg était tout content de me piquer à Peyo. Il m’a donc fait travailler. Monsieur Bonhomme intéressait mais, mauvais timing, M. Leblanc prenait sa retraite et laissait les Éditions du Lombard à son fils. Il a fait passer le mot à Greg, dorénavant, il faudrait tout lui montrer, il déciderait. Greg a essayé de se défendre, on n’avait rien à lui reprocher, il avait dégoté les talents comme Hermann, Dupas, Derib… Mais, en même temps, Greg savait qu’on l’attendait chez Dargaud, donc il est parti. Et le journal Tintin allait pericliter.

Moi, j’ai demandé si Monsieur Bonhomme aurait un jour un album recueillant ses histoires. Le nouveau m’a dit que je pouvais continuer mais qu’il n’y aurait jamais d’album. Ça ne lui plaisait pas.

Je suis donc allé chez Dupuis. Thierry Martens était le rédacteur du Journal Spirou et il connaissait l’affaire. Il aimait bien les histoires de Monsieur Bonhomme mais il ne pouvait pas se brouiller avec Le Lombard. Alors, il m’a demandé de trouver un autre personnage, pour faire des histoires dans le même genre. Dans ces cas-là, on fait des listes. Comme j’avais envie, de toute façon, que Monsieur Bonhomme évolue pour devenir une espèce de magicien, ça s’est fait tout seul, le Docteur Poche.

Votre papa était médecin, lui aussi.

Mais je n’y ai pas pensé.

Et votre maman ?

Rien, c’était une maman au foyer. Mon papa était médecin, il a fait de la politique aussi. Il s’est usé la santé comme ça. Quand j’étais gamin, le jeudi après-midi, ils me prenaient pour faire ses visites. Je ne sais plus quel âge j’avais, 9-10 ans sans doute, mais il me faisait conduire sa grosse chevrolet. On changeait les vitesses au volant. Le frein à main, c’était un frein à pied. Il est vrai qu’il y avait beaucoup moins de circulation, à l’époque. Il y avait des clients dans tous les villages voisins. Landelies, Sars-la-Buissière… On croisait le bus, la camionnette de la poste et un fermier ou l’autre. Nous allions souvent dans les fermes. Quand il y avait des enfants, j’allais jouer avec. Sinon, on me faisait rentrer. Je ne restais pas dans l’auto.

Je crois que mon père espérait que ça me donne envie de faire le même métier.

© Wasterlain chez Anspach

Sans succès.

Par contre, deux cousines françaises le sont devenues après avoir fait l’école des sœurs à Erquelinnes. Moi, ce n’était pas ma vocation.

« Il ne recopie pas mais il dessine »

Et la BD alors?

En fait, j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose dans mes Tintin. Je crois que je rêvais, m’inventais certains passages de l’histoire… et puis j’étais déçu de ne pas les trouver quand les magazines arrivaient à la maison. Je me disais que, moi, je ferais mieux que ça. (il rigole) J’ai toujours fait de petits dessins dans les cahiers, etc. Quand j’étais à l’Athénée, à Morlanwelz, mon père est une fois allé voir le prof de latin grec qui était lui-même son ancien professeur, pour lui demander pourquoi j’avais de si mauvais résultats. Il lui expliquait que je ne retenais rien de son cours mais, par contre, dans mes cahiers, je pouvais dessiner toute l’armure des soldats grecs. Il fallait me mettre dans une école de dessin.

Pourquoi est-il rouge, docteur Poche? Je vois que votre salon est tout en rouge.

Oh, ça n’a rien à voir. c’est parce qu’Orianna, mon épouse, adore le théâtre. Alors, on entre ici comme dans un théâtre. Le rouge de docteur Poche, c’est pour que ça se voie. Monsieur Bonhomme, lui, était tout en noir et n’était pas très attirant.

© Wasterlain chez Anspach

Le Docteur Poche, c’est un magicien qui n’abuse pas de la magie. On le voit ici dans cet album. Il attend la fin pour donner un nom et pour transformer la poupée en jeune femme. Il aurait pu le faire plus vite, non?

Vous connaissiez l’existence des cliniques pour poupées cassées. J’ai retrouvé une poupée dans le garage, c’était à Orianna quand elle était petite fille. Elle est scalpée, carrément, tout au-dessus de sa tête.

Comme celle de votre album.

Nous avons essayé de recoller une perruque dessus, mais ça se voit.

La poupée retrouvée qui a pu servir d’inspiration

C’est le début de l’histoire, ça, finalement. Alors, moi, ce que j’aime bien dans cet album, c’est qu’il y a plein de portes qu’on prend ou qu’on ne prend pas. Plein de mystères restent irrésolus mais rendent cet album riche. Il y a ce loup-garou, ces panneaux qui tabassent les passants.

Le loup-garou, c’était pour donner un petit épisode à Souricette parce qu’elle doit avoir un petit rôle chaque fois. Dans chaque image, elle est là, c’est même fastidieux pour moi. Je ne dois pas l’oublier.

© Wasterlain chez Anspach

Et comment est-elle née, cette souris ? Il fallait un Milou à Docteur Poche?

Non, il a un chat pour ça. Je ne sais pas vraiment. Mais ça a marqué. Le fils de Pierre Schoendoerffer, Frédéric, lui aussi cinéaste, était venu me voir à l’époque, j’avais déjà fait deux ou trois albums du Docteur Poche, et il avait mis un costume avec une souris blanche sur son épaule. Il m’avait lancé: « Regardez, je fais comme le docteur Poche. »

Puis, chaque fois que j’allais à Paris, je rencontrais notre ami F’murr. Il habitait à Paris, dans l’appartement d’un homme d’affaires américain qui adorait Paris et y venait en vacances, pas plus d’une semaine-quinze jours. À ces périodes-là, F’Murr retournait chez sa mère après avoir rangé ses dessins dans une pièce, une armoire.

Le reste du temps, il pouvait me loger. Lui, quand il venait en Belgique, dormait chez moi. Avec Walthéry, nous nous sommes souvent retrouvés dans les festivals. C’était une amitié qui a duré jusqu’au décès brutal de F’murr, après un rendez-vous des Amis d’Hergé. Ses soeurs ont dû laisser tomber l’héritage, parce que le fisc français voulait imposer un chiffre dessus. Il faudrait tout brûler dans son jardin pour être tranquille. C’est ce que je vais faire! (rires).

Ah oui?

Il ne me reste plus beaucoup de pages, beaucoup ont été abîmées, données, oubliées après des expositions, par exemple. Maintenant, on fait faire des assurances, mais avant… Je me souviens d’une exposition organisée par le responsable d’une école pour enfants souffrant d’un handicap. Quand ce fut fini, le professeur a donné l’ordre d’enlever tout et ils ont commencé à tout arracher !

Au début, je ne faisais rien de mes planches originales et les imprimeurs, souvent, les jetaient. On se rend compte plus tard de ce qu’on a sous les mains, on fait plus attention.

© Wasterlain

Vous avez aussi été élève de Dino Attanasio ?

Les Attanasio avaient tout un rez-de-chaussée et ils louaient l’étage à un pilote américain.J’ai commencé par faire des coloriages. Sa femme apprétait toute la palette de couleurs dont on pourrait avoir besoin. Il fallait juste, avec une pipette, rajouter tous les soirs une goutte d’eau. Pour ne pas que ça sèche. Je reprenais donc les bleus de coloriage avec les films transparents qu’on met au-dessus pour établir le trait. Car quand c’est couvert avec la gouache, on ne voit plus.

Ça coûtait beaucoup aux éditeurs parce qu’il fallait plusieurs jeux. On recevait en général trois feuilles bleues – parce que si tu rates, il faut que tu recommences -, et un film, qu’on essayait de ne pas salir. Mais ces éditeurs faisaient la même chose pour eux, pour l’imprimerie, pour les archives, pour le journal. Ça fait cher! Jusqu’à ce qu’arrivent les ordinateurs et des jeunes dessinateurs, ces couillons-là!, qui font tout eux-mêmes: scannent, colorisent, ils amènent un produit fini sans qu’on ne les paie pour ce service.

Pour Dino, j’ai commencé à faire les derniers Modeste et Pompon, qu’il avait repris à Franquin au moment de son retour chez Dupuis. J’ai même réalisé un scénario qui s’appelait Alerte soucoupe. C’est la seule histoire complète de huit pages avec les trois neveux de Modeste et Pompon. En fait, il n’était pas question du martien mais du Père Noël.

Encore lui!

Ensuite, Dino a eu des problèmes avec le Lombard et a travaillé pour Eppo, un journal hollandais qui existe encore. Il a fait une histoire de gangster des années 30: Johnny Goodbye Il a aussi travaillé pour un journal italien, Il Corriere dela serra, qui avait une feuille pour les enfants: Il Corriere dei Piccoli. Il anima Ambroise et Gino puis Gianni Flash. Une sorte de photographe reporter qui pouvait voyager à travers les époques. S’il se plantait devant le palais des doges à Venise, au moment où il appuyait sur le déclencheur de son appareil photo, le flash l’amenait à l’époque du château. Nous avons collaboré quelques fois, c’était bien.

Après quoi, je suis allé chez Peyo. Tout en proposant toujours des mini-récits.

Finalement parus?

Un, je crois, avec Jacques Devos au scénario, que Peyo avait un peu corrigé. C’était Capitaine Plouf.

Et donc il y a plein de mini-récits, de planches qui sont inédites à ce jour?

Oui, donc c’est le seul, le dernier, un an après ils ont arrêté.

Déjà que j’ai des prothèses de hanches en titane, avec les yeux en plastique en plus, je suis Robocop.

Votre papa était donc docteur, mais y avait-il des magiciens dans votre famille?

Pas du tout. J’en ai connu un, cela dit, qui a d’ailleurs pu inspirer Docteur Poche. Il faisait des petits spectacles, mais ça fait longtemps que je n’en ai plus entendu parler.

Dans votre parcours, il y a eu un accident à la main mais aussi, plus tard, une opération aux yeux, à ces moments, avez-vous eu peur de ne plus savoir faire de la BD?

Non, non. Pour ma main, je suis tombé sur un chirurgien qui avait fait sa thèse sur les os de la main. Un collectionneur d’art qui plus est.

© Wasterlain chez Anspach

Sensible à votre cause!

À l’heure actuelle, j’ai des crampes qui viennent, mais bon je dois prendre des médicaments quand ça surgit. C’est souvent la main gauche, je ne sais pas pourquoi. Moi, je suis droitier. Mais ça existe, des dessinateurs gauchers. Comme Daniel Kox. Mais, il doit faire attention quand il encre ses pages, il doit le faire à l’envers, pour ne pas passer sa manche dans l’encre fraîche. Mais, je le vois en séance de dédicaces, ça va bien!

Alors mes yeux, oui, j’ai eu un problème mais on s’en est rendu compte à temps. L’oculiste m’a envoyé tout de suite à Maubeuge, chez un spécialiste vraiment pointu. Il m’a dit: « encore 15 jours et vous étiez définitivement aveugle ». En fait, il a fallu rebomber l’oeil qui, manifestement, s’aplatissait. On a introduit un implant, une lamelle en plastique. Déjà que j’ai des prothèses de hanches en titane, avec les yeux en plastique en plus, je suis Robocop. Alors, on t’attache pour l’opération, tu ne peux pas bouger la tête. On te fait une piqûre pour que tu ne souffres pas, mais tu vois quand même la pointe du scalpel qui arrive sur l’oeil, et qui coupe, et tu vois du sang. Et les deux yeux ne sont pas opérés en même temps. Pourquoi? « Oui mais si je rate! », ce n’était pas très encourageant! (il rit) Je devais donc revenir quatre jours plus tard.

Mais il se trouve que dans cet intermède, on m’a passé une importante commande de publicité, d’une valeur qu’on ne peut pas refuser, pour Fiat. Ils avaient demandé à d’autres dessinateurs, tous avaient refusé parce que le délai était trop court. Pour moi aussi. Il m’a fallu faire deux planches par jour pour arriver au bout, comme un pirate!

Revenons à ce nouvel album du Docteur Poche, il est inépuisable, il y a plein de chemins dans cette histoire, et vous n’en empruntez qu’un. Tout n’a pas besoin d’être expliqué.

Moi, j’aimerais bien faire quelque chose mais c’est compliqué en BD: bouger les lignes. C’est une expression souvent utilisée, en politique notamment. C’est pour ça, à un moment, que le Docteur Poche fait mine de vouloir sortir d’une case.

Vous aimez les contes de fées ?

C’est vrai que j’en ai lu beaucoup, quand j’étais gamin. J’étais tout le temps malade! Donc, dans ma chambrette, je ne faisais que lire. J’ai gardé quelques exemplaires, avec de magnifiques illustrations.

© Wasterlain chez Anspach

Et les sorcières?

Il y en avait déjà eu quelques-unes quand même. Notamment chez Casterman, avec les citrouilles. Une sorcière possédait de méchantes citrouilles, qui mordaient les enfants.

Le Docteur Poche rentre chez lui à un moment, et c’est chez vous!

Oui, c’est l’entrée de mon ancienne maison. Dans la BD, j’ai même imaginé une plaque Docteur Poche – empathologue. Je voulais faire une vraie plaque comme ça, exactement, et la mettre dans notre actuelle maison. Mais comme nous allons déménager très prochainement.

© Wasterlain chez Anspach

Et l’Angleterre alors?

Je n’y ai jamais mis les pieds! Je préférerais l’Écosse d’ailleurs. Mais j’étais obligé de dessiner l’Angleterre avec Alice.

Pourtant, il se pourrait que ma famille vienne d’Irlande! Wasterlain dériverait de Westerland. De gens qui étaient dans la marine, des marins pêcheurs, des compagnies d’assurance maritime. Pays de l’ouest, à l’ouest de quoi, on ne sait pas.

Il y a aussi eu un Abbé Wasterlain dont mon père avait retrouvé la trace dans les archives de Bellecourt, petit village entre La Louvière et Mariemont. Cet abbé aurait été le dernier d’une famille plutôt aisée. Le premier aurait repris les affaires de la famille, le deuxième se serait engagé dans l’armée. Et le troisième aurait choisi la prêtrise. C’est souvent comme ça. L’abbé se serait ainsi retrouvé à gérer cette petite commune et à acheter tous les terrains. Jusqu’à ce qu’arrive la révolution française et que l’abbé prenne le parti de la république française. Ce qui lui a permis manifestement d’épouser sa bonne, avec laquelle il aurait eu onze enfants. Sinon, nous porterions le nom de la bonne!

© Wasterlain chez Anspach

Il y a ce mystère irrésolu au début de l’album: pourquoi les panneaux tabassent-ils donc les passants ?

Parce qu’on les a peints avec une teinture qui venait de l’espace. C’est dans Monsieur Bonhomme, ça. Les ouvriers de la ville avaient donc utilisé cette peinture qui brille mieux dans la nuit. Mais ça rend les panneaux vivants.

© Wasterlain chez Anspach

On croise aussi le bossu.

Dans les contes et légendes on en trouve quelques-uns. Mais il était déjà dans le premier Docteur Poche.

Comment naît la couverture?

À la demande des représentants qui sont chargés de présenter et vendre les livres aux libraires. Ce pourquoi, ils veulent disposer de matériel, d’une couverture, pour avoir quelque chose à montrer, pour ne pas parler dans le vide. Mais, toi, tu n’as même pas fini l’histoire que tu dois déjà faire la couverture. Donc, il faut se forcer un peu. J’ai fait plusieurs projets.

Franquin était là, attendant mon réveil!

Pensiez-vous qu’il y aurait encore un Docteur Poche, ou vous aviez tiré une croix dessus ?

J’avais déjà commencé à imaginer cette histoire. Mais je me disais que je le ferais moi-même, en auto-édition, avec l’aide d’un crowdfunding. Mon ami, Sylvain Aimès, avec Elias et Arthur, y arrive très bien. Il m’avait proposé de s’occuper de tout, je n’aurais eu qu’à payer ce qu’il restait, tout en sachant que si le financement était une réussite, avec beaucoup de précommandes, il y aurait très peu à payer. Après, il faut les envoyer, ces albums, c’est une logistique. Mais je m’étais lancé là-dedans, jusqu’à rencontrer Nicolas Anspach. J’étais surpris qu’il soit intéressé par le retour du Docteur Poche, j’avais l’impression qu’Anspach éditait surtout des histoires avec une référence belge, patrimoniale: L’innovation, Le roi Léopold, le roi chevalier, la guerre. Mais, c’est vrai, Docteur Poche est bien belge! Et moi aussi. Avec cette forme de surréalisme.

D’où cette pluie de parapluies.

Comme Folon, bien sûr. Je l’ai croisé mais ne l’ai jamais vraiment rencontré.

© Wasterlain chez Anspach

Cet album, je le vois comme une manière de résister au monde des grands mais aussi au pouvoir de l’apparence. Parce que finalement Alice reste avec ses bons côtés et distribue ses mauvais côtés à la sorcière, son avatar. Je lisais que Franquin aurait voulu dessiner comme vous?

Franquin était fort gentil, Il ne savait que faire pour aider l’un ou l’autre, À un moment, J’étais quand même désespéré de voir que rien ne marchait. Je voulais me suicider. Et quand je me suis réveillé à l’hôpital, Franquin était là, assis à côté de moi, attendant mon réveil. Il m’a dit: « J’ai parlé avec le médecin, on n’est pas inquiet. Quand vous serez sorti, dans quelques jours, je viendrai vous chercher. On passera une soirée ensemble. »

Modelsheet pour un projet de dessin animé © Wasterlain
© Wasterlain

Il est effectivement passé me chercher au volant, me semble-t-il, d’une DS, et nous sommes allés dans un petit restaurant chinois, qui existe encore aujourd’hui sur  le côté de la grande place de Bruxelles.

Une fois installé, il a sorti toutes les pages, les histoires que j’avais déjà faites. Il a commencé à me montrer ce qu’il aimait bien, m’a parlé du métier. À un moment, je me suis retourné. Tous les autres clients ne parlaient plus, ne mangeaient plus, ils écoutaient ce que Franquin racontait.

Et donc il vous a remis le pied à l’étrier ?

Voilà.

Il collectionnait vos dessins en fait ?

Oui, apparemment.

Vous vous êtes essayé à faire du Gaston, ou plutôt un hommage parodique, dans Baston.

J’avais fait tout le contraire de Gaston. Je l’avais fait sérieux, pensant à sa promotion, s’excusant auprès de l’agent Longtarin qui lui mettait un procès.

Et vous, vous auriez voulu dessiner comme qui ?

Je ne sais pas, je n’ai ambitionné personne. Mon dessin est fort léger.

© Wasterlain

Inimitable! Et vous, avez-vous parfois épaulé des petits jeunes?

J’ai parfois reçu des auteurs débutants, qui voulaient avoir quelques conseils. Alain Maury, par exemple. Nous n’habitions pas loin l’un de l’autre. Il avait été surpris que je corrige son dessin sur son original même.

Comment dessinez-vous?

Je peux commencer dans l’après-midi et aller jusqu’à 2h du matin, si pas 4h, grâce au bac lumineux. Après, il me faut toute la matinée pour me remettre. Maintenant, je commence à le sentir. Mais c’est une habitude.

On a les idées plus claires la nuit?

C’est surtout une habitude. Comme Walthéry.

Rêvez-vous?

Oui, c’était devenu un réflexe, on peut diriger ses rêves quand on s’y prépare. C’est arrivé sur cette histoire. J’ai toujours un petit carnet sur ma table de nuit, pour écrire une idée lumineuse, qui m’a réveillé. J’essaie de me réveiller, sinon, après on oublie.

Mais c’est venu au moment où les enfants de Peyo m’ont demandé de faire des gags des Schtroumpfs pour un journal allemand. C’est comme ça que je sais qu’on appelle le Grand Schtroumpf, Die Grobe Schlumpf (ou Papa Schlumpf) et la Schtroumpfette, Schlumpfine. C’est mieux qu’en italien, où elle devient la Puffetta. Toujours est-il qu’à la fin de chaque mois, je devais rentrer une histoire de 8 pages, une histoire de 4 pages et, si possible un ou deux gags. Donc je faisais comme Peyo, un rapide découpage. Les personnages étaient déjà bien mis à leur place et avaient déjà l’amorce du geste qu’ils devaient faire, comme leur expression. Le dessinateur comprenait ce qu’il pouvait se passer. Pour le reste, il écrivait ce qu’il se passait. J’ai gardé cette méthode qui permettait de gagner du temps. Les dessinateurs du studio trouvaient ça bien fait alors ils mettaient ma page dans une agrandisseuse et avaient déjà une bonne base. Mais je devais tout prévoir et tout expliquer. J’en ai fait plus de 300 pages. Le tout a été rassemblé, mélangé, avec des histoires d’autres scénaristes, dans des albums au format à l’italienne.

Moi j’aime bien cette case, qui peut faire penser au monde minuscule des Schtroumpfs.

J’avais fait un dessin comme ça, pour une dédicace. Comme je les garde toutes dans un dossier, ça m’est revenu à un moment où je cherchais à imaginer ce petit château habité par des souris.

© Wasterlain chez Anspach

Il y a aussi un singe qui éteint les feux follets. Magnifique idée. En lien avec le Petit Prince et l’allumeur-extincteur de réverbères?

En fait, il y a toujours un singe dans l’histoire. Ici, il y en a deux d’ailleurs. Quelqu’un m’avait d’ailleurs fait un jour tout un article en reprenant mes vignettes avec des singes. C’est une sorte d’autoportrait, je crois.

© Wasterlain chez Anspach

Et la suite, alors? La fin est ouverte ici, mais il n’y aura pas de suite directe, avez-vous déjà annoncé.

J’ai une idée, j’en ai parlé avec Nicolas. Il est encore trop tôt pour en parler. Mais je prendrai un peu plus de temps à le réaliser. Deux ans au lieu d’un.

Comment dessine-t-on le personnage de Docteur Poche?

On fait un rond. Tintin, c’est pareil. On fait le chapeau, bien sûr.

© Wasterlain chez Anspach

Pourquoi ce nez à la Pinocchio?

Je ne sais pas. Beaucoup de mes personnages ont un nez comme ça. Pas Monsieur Bonhomme qui avait un gros pif. Comme les bandes dessinées de l’époque, que les Français appelaient BD Gros Nez. Moi, je fais plutôt de la BD fins nez.

J’ai tout de suite compris qu’on peut aller très loin dans la caricature. Mais je me suis rendu compte que j’avais exagéré la longueur du nez du Docteur Poche. Alors, je l’ai raccourci un peu. En plus, ça posait des difficultés pour les coloristes.

© Wasterlain chez Anspach

Vous aimez cet exercice des dédicaces ?

Oui et non. C’est gai quand on a affaire à des gens sympas, gentils. La plupart le sont. Puis, il y a parfois des gens qui font des demandes spéciales.Je refuse. Comme quand on me demande si je peux dessiner tous mes personnages.

Lambil racontait toujours l’histoire de ce gars venu le voir en lui demandant de lui dessiner une charge de cavalerie, de sudistes contre nordistes, avec un chariot qui passe au milieu et, au loin, un train. Sans oublier, des Indiens sur le côté. Lambil lui avait répondu qu’il faisait toujours la tête d’un personnage, Blutch ou Chesterfield.

Quand vous réalisez une planche, tout est traditionnel, alors ?

Non, je corrige parfois l’image complète sur la tablette. Cela arrive quand le dessin est déjà introduit mais que je m’aperçois qu’il y a eu une erreur. Ou bien quand je change d’idée. Je me souviens avoir refait toute cette maison. Elle était toute petite pourtant, à un moment, le personnage devait sortir par une fenêtre. Ça ne fonctionnait pas.J’ai tout recomposé. C’est chouette, parce que si on se trompe, on revient en arrière, on peut refaire le trait. Et au final, personne ne s’en rend compte.

Vous jouez parfois les scènes pour pouvoir les dessiner, les ressentir ?

Il faut. Par exemple, si tu fais un personnage gentil, tu dois sourire toi-même. Jouer les rôles, c’est aussi important pour voir si ça s’enchaîne bien, si ça sonne juste, comme quand un comédien apprend son rôle. On doit pouvoir comprendre le personnage sans trop réfléchir. Celui qui ne respecte pas ça, souvent, n’y arrive pas. Ou alors, il est extraordinairement doué.

Vous avez beaucoup de voitures sur vos étagères.

Oui, à un moment, je les collectionnais. Maintenant, je ne sais plus où les mettre. Mais certaines m’ont servi. J’avais notamment réalisé une histoire de Gill et Georges pour les éditions Bayard. Ça paraissait dans Okapi. Dans un épisode, ils étaient poursuivis par des extraterrestres qui veulent récupérer la petite princesse des sept planètes qui a atterri sur la Terre pour se sauver. À un moment, donc, ils sont poursuivis par ces gaillards qui peuvent se transformer en monstres. Ils ont une camionnette, ils les poursuivent mais ils n’ont pas faim d’essence. Un gars sort alors de sa Ferrari. Ils rentrent dedans à trois. Ils filent à fond la caisse sur l’autoroute, réussissent à semer les autres. Mais ils prennent tout de même le temps de s’arrêter parce qu’ils sont à trois et celui du milieu est assez corpulent. Pour conduire, ce n’est pas facile. Donc, ils s’arrêter, voient un mec en train d’acheter une remorque. Ils font mettre le crochet et mettent le gros dans la remorque et parent avec la remorque et la Ferrari.

En fait, j’ai connu ça. Plutôt, on me l’a raconté quand j’étais en vacances non loin de là où vivait le guitariste gitan Manitas de Plata.Il gagnait très bien sa vie avec ses concerts et ses disques et, donc, il avait installé sa tribu, sa famille, sa maman, frères et soeurs et cousins dans un terrain qu’ils avaient acheté pour planter leur caravane de luxe. Et ils avaient une Ferrari sur laquelle ils avaient mis une attache-remorque pour aller chercher du bois.

Au-delà du dessin, avez-vous d’autres passions ? Vous faites de la peinture peut-être ?

Je sais bien que je ferai quelque chose avec ça, je peins plein de personnages un peu à Picasso. Mais moi, sinon, je jouais de la musique déjà à 14-15 ans. J’avais un orchestre de rock et blues, genre Fats Domino, Memphis Slim, etc. Je jouais du piano et je chantais. On a fait ça quelques années.

Vous n’avez jamais voulu faire du cinéma d’animation ?

Si, c’était mon idée, dès le départ. Mais ça ne se produira jamais.  Chaque fois que j’arrive sur quelque chose, ça se termine. Ça a commencé avec Morris qui me dit qu’un dessin animé Lucky Luke est en préparation. Je me précipite, puisque c’était Dupuis et Le Lombard qui s’étaient associés pour faire ça. Morris était là, avec le chef animateur dans une des salles de l’immeuble Tintin, avec la tête qui tourne vous savez. Ils sont en train de montrer à Morris le dernier rush. Ils décident de ralentir une action et, au contraire, en faire plus rapide une autre. C’est la fin. Le mot « fin » apparaît même sur l’écran. Le chef animateur est un peu désolé pour moi mais il me montre des croquis faits par l’équipe d’animateurs. Des papiers qui n’ont pas tous le même format, avec des trous pour les attacher sur la table lumineuse. Il me fait faire un Lucky Luke qui tire avec ses deux pistolets. J’essaie. Puis il me dit qu’il faut vraiment que le personnage soit tout plié sur ces deux pistolets, qu’il y mette tout son corps. Comment veux-tu faire ça si tu ne fais pas les gestes toi-même ? Alors, finalement, je fais quelques dessins comme ça, j’en reprends même chez moi.

© Wasterlain

Autre séquence, chez Peyo. Un jour, on y voit arriver Pierre Tchernia, avec le projet de faire La flûte à six Schtroumpfs. Ils discutent, ils passent avec Goscinny dans le studio où je travaille, sans doute en train de finir un truc en retard. Je me dis: chouette, je vais pouvoir lui demander pour participer au film d’animation, comme je sais dessiner Les Schtroumpfs. C’était sans compter une importante commande passée à Peyo pour l’Angleterre. Je m’y suis collé.

Il n’y a jamais eu de projet d’adaptation de Docteur Poche, Jeannette Pointu, en dessin animé ?

Si, à un moment, j’étais en contact avec un Australien qui aurait bien voulu le faire. C’était en discussion quand il est venu voir les imprimeries en Europe, les éditeurs. J’ai dit au mien d’aller le voir pour discuter du projet, je lui ai donné des albums, de la documentation pour Docteur Poche. Ils se rencontrent pour négocier et il part avec la femme de l’autre. Il ne m’a plus jamais contacté. 

Mais c’est difficile parce que les gens qui veulent investir comme ça vont vers les personnages déjà bien connus. Ils sont sûrs d’avoir un public qui va venir voir… que c’est raté, parce que ça ne correspond pas à ce dont ils rêvaient. Le dernier Natacha, François ne veut même pas aller le voir.

© Wasterlain chez Anspach

Merci Marc et bonne continuation!

Le tome 17 du Docteur Poche, Les jardins d’Alice, est paru aux Éditions Anspach.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.