Lucky Luke faisait diligence avant d’être un lonesome cow-boy: avec Appollo/Brüno et Bouzard, la réalité dépasse la légende et le petit écran

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

Immortalisé en bande dessinée par Morris dès 1946, Lucky Luke fêtera ses 80 ans en cette année 2026. Forcément, il tirera plus vite que son ombre à plusieurs reprises cette année, au fil d’une actualité chargée. En attendant le troisième opus de Matthieu Bonhomme prévu en avril et un nouvel album de la série-mère scénarisé par Jul et dessiné par Achdé en fin d’année, Dargaud/Lucky Comics a déjà dégainé, ces dernières semaines, deux albums d’auteurs, particuliers dans l’histoire du cow-boy. Dakota 1880 d’Appollo et Brüno et L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre (presque journal d’un tournage) de l’inénarrable Bouzard. Voilà notre avis et le programme de cette année anniversaire pour le justicier.

La longue marche de Lucky Luke © Bonhomme chez Lucky Comics

Dakota 1880: Luke avant Lucky, les drames de l’Ouest avant la comédie

Résumé de Dakota 1880 par Dargaud/Lucky Comics : Dakota, 1880. Accompagné par Hank Bully et le jeune Baldwin, Lucky Luke escorte une diligence jusqu’en Californie. Un voyage du nord à l’ouest des États-Unis, conté en sept histoires pour autant de rencontres. Esclaves affranchis, femmes romantiques ou incendiaires, photographe visionnaire, as du revolver, poètes et indiens croisent ainsi la route de Lucky Luke et de ses compagnons.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Septième album de la collection « Vu par/Un hommage à Lucky Luke par… », Dakota 1880 se range plutôt côté réalisme, dans la maturité et le drame, près des réinterprétations de Matthieu Bonhomme, plutôt que des récréations plus ou moins décalées opérées par Bouzard (déjà lui), Mawil, Ralf Konïg ou Blutch. Avec cet album à part, introspectif, les deux collaborateurs de longue date que sont Appollo et Brüno imaginent la vie de Lucky Luke avant ce qu’on pensait être jusque-là sa toute première aventure (reprise dans le 3e album de la série), Arizona… 1880.

Lucky Luke – Arizona 1880 © Morris

Bien sûr, le procédé est connu mais Appollo et Brüno ont une manière bien à eux d’amener les choses, façon puzzle. Pas question d’assister à la naissance de Luke, ni à son enfance (Kid Lucky nous la raconte tout relativement), ce prequel ne remonte le temps que de quelques semaines, quelques mois et, surtout, se révèle être une collection de 7 histoires courtes, avec un prologue et un épilogue, comme autant d’éclairage sur ce taciturne personnage… qui a réellement existé!

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Hé oui, ce qu’on a pris pour une fiction, nourrie par Morris, Goscinny et les autres, serait en fait une libre adaptation d’un cow-boy tombé dans l’oubli… jusqu’en 1946 et sa renaissance dans Spirou et en Arizona.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Mais c’est donc bien dans l’état voisin par le nord-est que Lucky Luke, a fait ses premières armes en tant qu’accompagnateur de diligence, croisant ses premiers ennemis, se liant à des amitiés éphémères, comprenant le monde sans pitié, mais laissant parfois poindre un peu d’humanité, qui l’entourait. Le résultat est magnétique et contemplatif, chargé en climats, de la dureté de la neige au fracas d’un incendie. Sans oublier ces duels qui prennent des airs de fête pour un village tout entier. Là déjà, gare aux tricheurs, encore plus aux scélérats face auxquels Luke-l’eau qui dort peut se déchaîner.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Dans ces aventures intimes, sur le bord de la route ou dans la calèche, Appollo et Brüno font défiler une galerie de personnages troublants et qui vont forger notre cow-boy. Figures réelles (l’instituteur Louis Riel et ses airs de Jonas « Undertaker » Crow, la tireuse d’élite Annie Oakley) ou reprises de westerns cinématographiques (Vinnie Harold, le pistolero « invincible » de La première balle tue; Jubal Hooker des Collines de la terreur ou Curly Wilcox, marshall dans La Chevauchée fantastique). Sans oublier Hank Bully (lui-même caricature de l’acteur Wallace Beery sous le crayon de Morris), personnage que Lucky Luke recroiserait dans quatre de ses aventures classiques.

Une autre incarnation de Hank Bully, avec une moustache (Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics)

Dans ce jeu de piste, entre le vrai et le faux, les personnages sont tous bien incarnés, avec ce petit quelque chose en plus, inexplicable, qui nous laisse penser qu’ils ne sont pas de simples créatures de papier. Qu’ils ont une existence autonome, comme Luke. Ou comme Baldwin Chenier, le narrateur de ces histoires, protégés de Luke après l’avoir sauvé de la pendaison. L’histoire a failli tourner court.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics
Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Dans ces bribes, différentes facettes du héros, tel qu’il a inspiré Morris, se dessinent, y compris celle de la vulnérabilité. Dans ce gaufrier classique et percutant, Brüno excelle et subjugue dans ses trognes, sa nature esthétisée, son vertige mais aussi ses actions retranscrites sous forme d’arrêts sur images, laissant le soin au lecteur de s’imbiber, de s’immerger un peu plus. Les couleurs, les aplats de Laurence Croix sont toujours impressionnants, donnent un surplus de relief.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

Ces histoires courtes, Appollo les raconte en voix off, dans une abondance de récitatifs qui sondent le désormais octogénaire (en fait il a plus de 150 ans, donc), avec finesse, beaucoup d’intimité et de pudeur à la fois. C’est un album résolument à part dans cet univers western franco-belge, profondément humain, mélancolique, percutant mais d’une autre manière que d’habitude.

Dakota 1880 © Appollo/Brûno chez Lucky Comics

À lire chez Dargaud/Lucky Comics.

Preview:


Avant l’arrivée de la série Lucky Luke avec Alban Lenoir, Bouzard en fait le making vraiment off, façon Lurky Luke

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

Résumé de L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre (presque journal d’un tournage) par DargaudAvez-vous déjà rêvé d’assister au tournage d’une série télé ? Guillaume Bouzard, lui, l’a fait ! Et c’est Julien Vallespi, le producteur de la série, qui en parle le mieux : « Lorsque Bouzard a accepté d’accompagner le tournage de la série Lucky Luke à sa manière, nous savions que nous ne serions pas dans un making of traditionnel. Il aurait pu livrer un carnet de bord classique, sobre, linéaire. Mais on parle de Bouzard ! Il a préféré se mettre en scène lui-même — râleur, maladroit, curieux, sensible, et parfois un peu dépassé — suivant les coulisses de ce drôle de western tourné pour de vrai, avec de vrais chevaux, de vrais décors, de vrais comédiens… et quelques vraies galères, évidemment. » mais aussi des croquis glanés pendant ce tournage. 

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

Avant toute chose, arrêtons-nous net sur la couverture de cet album insolite, inclassable. Avec comme premier gag, ce titre à rallonge et à répétition, inspiré, et qui doit directement se placer parmi les plus longs que le neuvième art ait connus. Et en second gag, le dessin présentant non pas un mais deux Lucky Luke (et donc deux ombres). L’un est sous le feu des projecteurs et le soleil brûlant du désert espagnol de Tabernas. Entre les deux, il y a les équipes du film qui ne perdent rien de la scène. Pas comme l’autre Lucky Luke qui fait le pitre, mimant avoir tué Rantanplan, en arrière-plan, et pourtant en avant-plan. Vous n’avez rien compris? Bref, regardez cette couverture, parfait résumé de l’album qui va suivre, iconoclaste. Bouzard est un sacré metteur en scène et directeur d’acteurs de papier.

Forcément, le gugusse, ce « lurky » Lucke c’est Bouzard! Qui s’est pris au jeu et raconte dans les premières planches s’être engagé physiquement et financièrement (enfin, l’argent de son éditeur, on ne compte pas la dépense) pour devenir un vrai cow-boy. Acquisition d’une selle, de bottes mais aussi stage de cow-boy, plus ou moins concluant. Soit une étape supplémentaire pour celui qui avait signé il y a près de dix ans Jolly Jumper ne répond plus, un hommage d’une efficacité redoutable et un vrai déferlement d’humour. Le voilà donc désormais dans les coulisses de la nouvelle série Lucky Luke en live-action. Après Terence Hill, Jean Dujardin mais aussi le second-rôle Til Schweiger (dans Les Dalton avec Eric et Ramzy), c’est Alban Lenoir qui se lancera, dès le 23 mars sur Disney + (avant France Télévisions), à la poursuite de Calamity Jane (Camille Chamoux), Billy Le Kid (Victor Leblond) ou encore les Dalton (Jérôme Niel sera Joe) dans huit épisodes d’une trentaine de minutes. 

Disons-le, plus que bien d’autres éditeurs, Dargaud a une certaine expertise dans les making-of, les coulisses de film ou d’événements, notamment avec Mathieu Sapin en chef de file. Pourtant, ce n’est pas lui qui a été engagé ici, mais Bouzard qui passe à côté de son sujet, et c’est tant mieux.Si la bande dessinée Lucky Luke a toujours aimé, depuis son Ouest badass, utiliser ses aventures pour chroniquer, critiquer nos sociétés, ses modes, ses personnalités… Flinguer le chapeau ou l’arme du méchant d’en face mais aussi faire ricocher la balle dans notre actualité. Et c’est exactement ce que va faire Guillaume Bouzard, ici. Porté par son naturel, le forçant un peu, il fait des gaffes et oublie à plusieurs reprises ce pour quoi il est venu mettre ses bottes dans le sable. Ce n’est pas pour rien qu’il passe le plus clair de son temps avec Rintin… Rantanplan, pardon – mais après 80 planches, Bouzard se trompe toujours, donc je suis excusé. 

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud
L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

J’aurais tendance à dire que le tournage de la série créée par Thomas Mansuy et Mathieu Leblanc (Panda) et réalisée par Benjamin Rocher (Goal of the dead, Antigang) se passait bien jusqu’à l’arrivée de Bouzard, qui va mettre le brin, que dis-je le tumbleweed! Et faire dévier le making-of en autofiction. L’auteur part moins à la rencontre des stars de la série (qui deviennent ici des figurants!), du clinquant, que des petites mains, des coupés au montage et de l’anecdotique qui fait finalement le sel et le miel de cet album imparable… pour peu qu’on accepte d’avoir été dupé sur la marchandise, comme si un certain docteur Doxey nous l’avait refourguée.

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud
L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

Parfois, dans ce genre d’album, l’auteur dépêché sur la couverture d’un événement se fait avaler par la machine, l’esprit et la magie BD passent en second plan. Ici, Bouzard réalise un pur album de BD, avec plein de trouvailles, pour refaire l’histoire, pour inviter des amis comme Fabrice Erre et Fabcaro mais aussi Clint Eastwood, un vrai jeu avec le lecteur, du potache mais surtout du vrai, des planches et des croquis faits par IA, enfin peut-être. Bref, au final, on n’a pas appris grand-chose sur la série télévisée mais on a passé un excellent et surprenant moment BD. Ah, et restez jusqu’à la fin pour une case post-générique qui résout la dernière énigme de ce livre.

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud
L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

Bon, allez, je vous donne quand même le synopsis de la série : « Dans cette série inédite, Lucky Luke, le légendaire cow-boy solitaire, doit aider Louise (Billie Blain), une jeune fille de dix-huit ans aussi attachante qu’imprévisible. Ensemble, ils se lancent dans une quête à travers l’Ouest sauvage pour retrouver la mère de Louise (Alice Taglioni), mystérieusement disparue… tout en déjouant un complot qui pourrait changer le cours de l’histoire des États-Unis ! Entre duels, courses-poursuites, furieux coups de boule et alliances inattendues avec les Dalton, Billy the Kid ou Calamity Jane, notre improbable duo découvrira que le plus grand défi n’est pas de sauver l’Amérique… mais bien de faire équipe ! Une aventure palpitante où l’homme qui tire plus vite que son ombre devra affronter les fantômes de son passé et se confronter aux origines de sa légende. »

L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre © Bouzard chez Dargaud

À lire chez Dargaud.

Preview : 


Un multi-Lucky-verse

Outre la sortie de cette série télévisée dans les premiers jours du printemps, Matthieu Bonhomme dégainera, le 17 avril (et prépublication dès le 4 mars dans Spirou), un troisième album (après L’homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke): La longue marche de Lucky Luke, dont voici le résumé donné par l’éditeur: « Dans les étendues enneigées du Minnesota, Lucky Luke est à la recherche d’un garçon blanc enlevé par les Indiens Pieds-Bleus. C’est l’oncle de l’enfant, le richissime M. Cramp, patron de la Cramp Company, qui lui a confié cette mission. Luke se met en route en direction du camp des Indiens, où il découvre une réalité alternative : le garçon n’a pas été séquestré, mais recueilli et sauvé par les Pieds-Bleus. Âgé de 10 ans et rebaptisé Nuage Rouge, il est aujourd’hui en danger. Cramp redoute qu’il devienne l’héritier de la Cramp Company et a chargé quatre desperados légendaires de l’éliminer. Luke décide alors de mettre Nuage Rouge à l’abri au Canada. Leur périple ne sera pas de tout repos… »

Enfin, fin d’année, on attend une nouvelle collaboration Jul-Achdé sur la série classique. Rien n’a encore filtré sur le sujet, mais Dargaud annoncé qu’il va faire parler de lui. Notons qu’en partenariat Lucky Comics/Dupuis, les premiers albums du lonesome cow-boy vont reparaître dans leur format souple originel (en mai), tandis que cet automne, une nouvelle première intégrale restaurera les premiers albums tout en agrandissant les planches (novembre) et se fera accompagner d’une monographie sur Morris, fruit d’une décennie de travail de Clément Lemoine et Michaël Barril qui montreront pour la première fois des dessins, des archives familiales inédites.

Comment faire vivre plus le patrimoine? En trouvant de nouveaux formats. C’est ainsi qu’en mars, Lucky Luke pourra aussi s’écouter dans cinq adaptations audio, d’une heure chacune, de ses aventures: Des rails sur la prairie, Calamity Jane, La Diligence, Ma Dalton et Un cow-boy sous pression. Voulues immersives avec bruitage et accompagnement musical, elles seront disponibles sur toutes les plateformes d’écoute comme Audible, Spotify Livres Audio ou Nextory. 

PS: il y avait déjà eu des livres-disques.

Puis, une comédie un western musical arrivera en octobre, avec 12 comédiens/chanteurs « qui feront honneur aux codes sonores des grands classiques du western
entre sifflements et trémolos de guitares, inspirés par les partitions d’Ennio Morricone, et ambiances western teintées de blues et de bluegrass. Le tout sera enrichi par un ensemble de violons et de violoncelles afin de renforcer la dramaturgie. L’ensemble privilégiera les instruments acoustiques, du banjo à l’harmonica, de la guitare sèche à la mandoline et du piano au violon. Et si l’humour, ingrédient fondamental de la série de Morris et Goscinny, sera bien au rendez-vous, l’émotion sera aussi de la partie ! Sans oublier le message en faveur de la non-violence (« Choisis la guitare au lieu du fusil », comme le dit la chanson du même nom), en parfait accord avec l’esprit originel de la série de Morris et Goscinny. » Ce spectacle sera présenté sur scène à partir d’octobre 2026 dans un grand théâtre parisien, Lucky Luke, le western musical est produit par Un Pour Tous Productions, écrit par Jean-Jacques Thibaud (parolier pour Romain Didier, Catherine Lara  mais aussi de sketches, de génériques mais aussi de BD… comme Lulu et Fred) et mis en musique par Julien Vallespi (également producteur de la série). L’histoire? « Dans l’album La Guérison des Dalton, le professeur Otto Von Himbeergeist prétend débarrasser les Dalton de leurs pulsions criminelles grâce à la science. Dans Lucky Luke, le western musical, un shérif mélomane nommé Sam Jackson se fait fort de les ramener dans le droit chemin grâce à la musique. Voilà pourquoi Lucky Luke, missionné par le gouverneur du Texas, se rend à Little Big Town pour rencontrer ce shérif pour le moins optimiste… »

Enfin, le plus grand cow-boy de l’Ouest BD voyagera en Allemagne (au musée de Dortmund), en Belgique (au Centre belge de la bande dessinée), en France (Amiens, Saint-Malo, Le Havre) et en Suisse (au château valaisan de St-Maurice), au fil d’expositions présentant des planches de Morris, d’Achdé mais aussi d’autres auteurs ayant un jour fait leur Lucky Luke.

Bref, il a 80 ans mais plein de vigueur et sera là où son ombre ne s’y attend pas.

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