T’zée : Appollo et Brüno, le long du fleuve, entre maudite sirène et les cadavres laissés par Mobutu, à la frontière du réel et de la fiction

© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud

Habitué à collaborer avec des dessinateurs à forte identité, Appollo (et son nom de fusée, il sera d’ailleurs question d’un prototype déglingué dans cet album) retrouve le fabuleux Brüno pour T’Zée, une tragédie africaine. Douze ans après leur dernier album (l’ultime tome de Commando colonial, après Biotope), les deux compères font ce qu’ils font de mieux avec une histoire qui leur a donné du fil à retordre mais qui s’est finalement trouvée, à la frontière du réel et de la fiction. Au fond, la réalité ne dépasse-t-elle pas souvent la fiction? Encore plus dans le monde des dictateurs africains. Comme Mobutu Sese Seko. Mais dites T’zée, puisqu’on entre dans l’intimité de son ersatz non moins sans concession (comme les couleurs de Laurence Croix, incroyable). Un album à choisir en couleurs ou en noir et blanc.

© Appollo/Brüno chez Dargaud

Résumé de l’éditeur : Au fond de la forêt équatoriale, dans le palais de T’Zée, la rumeur enfle. Le vieux dictateur aurait été tué. Alors que le pays s’enfonce dans le chaos d’une guerre civile, les membres du clan présidentiel vivent les derniers moments d’un régime corrompu qui disparaît. Le destin d’Hippolyte, fils de T’Zée, croise une ultime fois celui de Bobbi, la jeune épouse du dictateur porté disparu : se révèle alors un amour impossible et monstrueux. Dans la touffeur de la nuit africaine, voici le crépuscule d’un pays imaginaire.

© Appollo/Brüno chez Dargaud
© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud

Au début, en 2008, il y avait une envie de super-héros africain, un brin catcheur. Sur plus de dix ans, cet élément est resté (au point de donner l’une des scènes les plus scotchantes, suspendues et maraboutées de cet album) mais s’est mêlé à beaucoup d’autres dans une fiction qui ne cherche pas à cacher les pans de l’Histoire qui l’inspire et débride sa créativité. Au tournant des mondes, depuis le balcon d’un palais royal installé despotiquement et de manière délirante au beau milieu d’une jungle, quelques-uns regardent leur monde de prestige, consolidé au détriment des autres, s’écrouler. Le bruit court que le président auto-proclamé est mort, au bout d’un suspense qui sentait l’oignon. Ici et là, dans les propriétés de T’Zée, les vivres et les liquidités étaient coupées. Mais lui ou un autre peut tout à fait continuer son oeuvre autoritaire.

Projet de couverture, il y a dix ans

Le président est mort, comme tant de citoyens de ce pays, imaginé sur les bases du Zaïre, sacrifié sur l’autel d’une guerre civile qui continue de plus belle. Ici, c’est sauve-qui-peut, et récupère ce que tu peux. Il y a Hippolyte, le fils de T’Zée qu’il ne considère pas comme Zeus et qu’il a peut-être plus subi qu’adulé depuis son enfance, perdu dans ses pensées. Héritier du trône? Pas forcément, peut-être même est-il l’ennemi public n°1 (et dernière victime de la malédiction que son père a déclenchée en acquérant le pouvoir au prix de combien de vies), puisque Bobbi, la dernière épouse de T’Zée, risque de prendre la main sur les affaires courantes. Et elle pourrait avoir envie de se débarrasser du fils. Hippolyte pense qu’elle l’a toujours détesté… alors qu’elle lui porte un amour impossible, qui l’a obligée à mettre de la barrière et de la froideur. Mais maintenant que les cartes sont rebattues dans un climat de sueurs et de terreur?

Une case supprimée © Appollo/Brüno chez Dargaud
© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud

« Tous les personnages de Racine sont Zaïrois », explique Appollo dans sa postface. Alors, entre la réalité historique et l’illustre dramaturge, le scénariste de T’Zée se l’est-il coulée douce le long de ce fleuve tellement important et dans les eaux duquel se trouve la sirène qui ne relâchera son étreinte que quand mort se sera ensuivie ? Assurément, non, il faut être un vrai maestro pour composer une telle fresque, infernale et ahurissante, tellement précise et intime des personnages au bord du gouffre qui sont les « héros » malgré eux.

© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud

Adaptant le passé et le désastre de l’entreprise politique et véreuse zaïroise, Appollo et Brüno se sont retrouvés devant une histoire très dense, un vrai puzzle (dieu que cette expression convient bien quand on voit avec quelle grâce le dessinateur fait sien le célèbre gaufrier du Neuvième Art) qui pourtant coule de source et nous emporte, nous dépayse, nous fait halluciner et nous horrifie. Au détour des cases (où passe aussi Lieve Joris), d’action, de latence, de compromis et de discussion, dans les couleurs toujours aussi tranchantes et habitées de Laurence Croix, Brüno est pointu, réussit à être impressionniste et expressionniste à la fois, toujours surpuissant et cinématographique. Magistral et suffocant, aussi divertissant qu’édifiant et utile. Pour que les fous d’argent et foudres de guerre ne l’emportent pas au paradis.

© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud
© Appollo/Brüno/Croix chez Dargaud

Titre : T’zée

Récit complet

Scénario : Appollo

Dessin : Brüno

Couleurs : Laurence Croix

Genre : Drame, Histoire

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 160 (168 pour l’édition spéciale noir et blanc)

Prix : 22,50€ (27 €)

Date de sortie : le 06/05/2022

Extraits : 

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