Comme un ours (de Ceausescu) en cage : au crépuscule d’une dictature aussi absurde que révoltante, 7 anonymes se demandent à quelle sauce ils seront mangés

« Tout le monde voulait être à notre place à l’époque. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas pour personne. », telle était la confession du parachutiste Ionel Boyeru au Guardian, en 2014, au moment de revenir sur la mort, par condamnation à être fusillé, du dictateur Nicolae Ceausescu et sa femme. Ils étaient trois en guise de peloton, mais Ionel est sûr que ce sont ses balles qui sont parties et ont fait le travail. Le mystère perdure pour la cause, alors que la médiatisation extrêmes des corps sans vie, des têtes sans âme de Nicolae et Elena Ceausescu continue d’interroger. Dans l’Ours de Ceausescu – l’animal était apparemment une des proies fétiches du dictateur et ses sbires -, Aurélien Ducoudray s’associe à Gaël Henry et Paul Bona pour revenir, de manière chorale, avec des anonymes qui se demandent encore ce qu’ils font là, sur les derniers jours, les dernières heures des tyrans de la Roumanie.

© Ducoudray/Henry

Résumé de l’éditeur : Que peuvent bien avoir en commun une petite fille à qui l’on confisque sa barrette, un étudiant qui manque de vocabulaire, un écrivain primé dont la machine à écrire n’en fait qu’à sa tête, une femme de ménage qui essaie les chaussures de sa patronne ou un flic qui aime les cigarettes américaines ?

© Ducoudray/Henry/Bona chez Steinkis

Alors que le T’Zée de Apollo et Brüno est dans toutes les mémoires et que le Turc Ersin Karabulut tire vers le fantastique surréaliste sa vision de son pays, voilà un nouvel album, entre les deux précités, consacré de près et de loin à une dictature. De près parce que certains faits présentés ici sont véridiques, de loin parce que d’autres sont pure fiction. Encore que, nul doute que parmi les personnages mis en scène ici, à l’heure cruciale de l’interrogatoire, certains anonymes ayant réellement existé aient pu leur ressembler. Car ce sont des vivants, des gens qui tentent de survivre, un peu libres, comme vous et moi. Chacun avec ses excentricités et ses rêves.

© Ducoudray/Henry/Bona chez Steinkis

Toujours est-il que par enlèvement ou par convocation à un entretien (pour voir s’ils sont bons citoyens, imagine-t-on), par un geste qui les trahis ou une tentation trop grande qui les met en défaut : les sept inconnus se retrouvent dans l’antichambre d’… ils ne savent pas trop quoi! Mais sans doute les enverra-t-on en prison ou à la mort pour non-respect de la grandeur et des bienfaits du régime roumain, quand bien même despotique.

© Ducoudray/Henry/Bona chez Steinkis

En passant d’un moment à un autre, examinant comment ce poète, cette femme de ménage ou encore cet ouvrier reconverti en clown ont vrillé, Aurélien Ducoudray réussit à faire de courtes histoires courtes qui se tiennent et témoignent de la violence absurde d’un régime tel que celui de Roumanie en 1989 tout en liant les planches pour un récit au long cours, interrogeant sur sa finalité. Car, si on a un doute, l’auteur nous tient dans le suspense, à nous demander pourquoi ces protagonistes n’ayant rien en commun sont ainsi réunis et à quelle sauce ils vont être cuisinés. Car des gardes et de leur chef, on peut semble-t-il s’attendre à tout, tant ils semblent à côté de leurs pompes mais tout de même dangereux.

© Ducoudray/Henry/Bona chez Steinkis

Si les histoires, bien que différentes, auraient pu se ressembler, Gaël Henry a eu l’occasion de les investir de son imagination, de son talent à convoquer l’absurde et le muet et les attitudes, de la tête aux pieds, de ces héros qui se livrent parfois à un moment d’égarement. Les couleurs de Paul Bona font le reste dans cette farce sous tension qui bascule dans le drame, de manière inattendue et imprévisible. Un album qui nous interroge nous-mêmes aussi, nous demandant ce que nous aurions fait, au retournement de situation final.

© Ducoudray/Henry/Bona chez Steinkis

Les astres s’alignent parfois sur un même sujet. Il y a quelques mois, Paul Bona avait participé à un album abordant un thème similaire.

L’ours de Ceausescu, à lire chez Steinkis.

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