Les Contes de notre enfance façon Lavoisier : rien ne se perd tout se transforme !

Père castor, raconte-nous une histoire ! Oui mais une belle, alors ! Et pourquoi pas une sauvage, une réinventée. Comme les idées reçues, les contes de notre enfance ont la vie dure et sont protéiformes. C’est ainsi qu’on retrouve des mythes, des légendes dans des histoires de super-héros, aujourd’hui; qu’Alice au pays des merveilles a vu son univers tentaculaire rejoindre des genres très différents (dont nous vous avons fait écho à plusieurs reprises). Véritablement, comme le prônait Lavoisier, rien ne se perd tout se transforme, la preuve avec trois albums parus il y a peu.

© Ersin Karabulut chez Fluide Glacial

Contes saumâtres :le chat botté est amoureux de Catwoman

Résumé de l’éditeur : Parus il y a vingt ans de cela dans l’éphémère collection « Humour Libre » de Dupuis, ces quatorze contes saumâtres, inspirés des récits mythiques ou des personnages célèbres appartenant à notre folklore, tournent en dérision les figures légendaires de notre enfance. Ces fables délicieusement mordantes furent autrefois publiées en deux volumes, en 1997 et 1998, et réunissaient alors la fine fleur de la bande dessinée: Juillard, Zep, Boucq, Dupuy & Berberian, Hermann, Clarke, ou encore Jean-Claude Denis, auteurs émérites et reconnus aujourd’hui, dont certains sont devenus Grands Prix d’Angoulême entre-temps.

© Yann/Rossi chez Dupuis

Meilleur exemple de notre sélection qu’une histoire peut avoir plusieurs vies, les Contes Saumâtres de Yann et co se taillent une jolie part dans le catalogue des trente ans de la collection Aire Libre. Autrefois connues en deux albums parus sous le titre de Sales petits contes et prenant pour cibles Andersen et Perrault, voilà l’intégralité des histoires revisitées avec délice et folie par Yann et une sacrée bande de dessinateurs encore plus légendaires aujourd’hui qu’à l’époque : Hermann dans un genre manga pour donner un air bien moins candide à Cendrillon et ses deux citrouilles bien en place, un Rossi divin pour faire du barbe bleue à la sauce Tarantino; Robin emmenant le vilain petit canard sur la banquise voir Bardot et puis mourir; Boucq offrant au petit soldat de plomb et obsédé encore quelques munitions ou encore, entre autres, un Zep en forme olympique pour emmener le chat botté sur les traces de Catwoman !

© Yann/Zep chez Dupuis
© Yann/Hermann chez Dupuis

Avec audace et se foutant bien d’être consensuel sans pour autant tomber dans la facilité et la vulgarité, Yann réussissait un joli exercice d’auteur en croisant les influences et en offrant un regard complètement barré sur un pan de notre patrimoine littéraire. Attention les enfants, bouchez-vous les oreilles et fermez les yeux. Les autres, régalez-vous !

© Yann/Wendling chez Dupuis

Série : Contes saumâtres

Intégrale

Scénario  : Yann

Dessin et couleurs : Charles Berbérian, Denis Bodart, François Boucq, Clarke, Jean-Claude Denis, Philippe Dupuy, Pierre-Yves Gabrion, Hermann, André Juillard, Michetz, Robin, Christian Rossi, Claire Wendling, Zep

Couleurs : Cerise, Éric Dérian, Bruno Marchand, Évelyne Tran-Lê

Genre: Contes, Humour, Parodie

Éditeur: Dupuis

Nbre de pages: 96

Prix: 20,95€

Date de sortie: le 01/06/2018

Extraits : 

Les concontes: circulez, chevalier, il n’y a rien à voir

© Nena/Witko chez Fluide Glacial

Résumé de l’éditeur : Quand il débarque dans sa piaule alors qu’elle n’a rien demandé, la belle au bois dormant n’a qu’une devise : balance ton prince ! Alors qu’à l’autre bout du royaume, avec son gros haricot magique, Jacques sera plus chanceux : les ogresses aussi aiment la chair fraîche. Oubliez tout ce que vous savez sur les histoires de princesses et de chevaliers : tout était faux ! En réalité, Barbe Bleue écume les speed dating, Planche-Neige ne pense qu’à se remplir le soutif, et le Petit Chaperon Rouge a une cirrhose carabinée…

Crayonné © Witko chez Fluide Glacial

Jouant là aussi le jeu du « revu et corrigé », Les concontes de Nena et Witko (bien plus à son affaire dans Space Serenade) ont bien du mal à passer après la maestria d’un Yann au sommet de son art et bien entouré. Et toute la facilité et la vulgarité que Yann et son équipage contournaient avec brio reviennent au galop ici. C’est simple, tout est dans le titre et sous prétexte d’amener un peu de contemporanéité à Blanche-Neige ou au Chaperon Rouge, le duo d’auteurs réussit à faire des gags de quatre à six planches complètement cons… et c’est tout. Ah non, ils sont obsédés (grivois, dit-on, pour faire poli), aussi.

© Nena/Witko chez Fluide Glacial

On rigole bien un peu devant la révision sex and drugs de Boucle d’or et les trois ours (« Bouffe et dort chez les ours »), mais pour le reste c’est d’un ennui et d’une connerie qui laisserait penser que Raiponce, du haut de sa tour exiguë, n’est finalement pas si mal lotie. Fluide nous a habitués à bien mieux. Encore plus quand on savoure la manière dont ces contes ont été réinventés ces dernières années. La preuve, encore, ci-après.

Titre : Les concontes

Recueil d’histoires courtes

Scénario  : Nena

Dessin et couleurs : Witko

Genre: Contes, Humour, Parodie

Éditeur: Fluide Glacial

Nbre de pages: 46

Prix: 10,95€

Date de sortie: le 29/08/2018

Contes ordinaires d’une société résignée : ça sert à quoi de conter les moutons ?

© Ersin Karabulut chez Fluide Glacial

Résumé de l’éditeur : Avec la poésie, la noirceur et l’imaginaire d’un Edgar Allan Poe, Ersin Karabulut nous dresse le portrait d’une société qui a renoncé à ses illusions face au carcan familial et aux pouvoirs politiques et financiers. Un recueil de fables d’anticipation poétiques et troublantes qui témoignent de la vivacité de la bande dessinée turque. À 37 ans, Ersin Karabulut s’impose comme le chef de file de la bande dessinée turque, tant par la qualité de son graphisme que par la singularité de ses récits fantastiques ou humoristiques. Rédacteur en chef de Uykusuz, revue satirique qu’il a cofondée, il use de l’allégorie pour illustrer les angoisses d’un auteur et d’une génération prisonniers d’un système de plus en plus répressif et oppressant.

© Ersin Karabulut chez Fluide Glacial

Autre parution chez Fluide Glacial et éminemment plus intéressante que les Concontes, Contes ordinaires d’une société résignée est avant tout l’immense révélation de Ersin Karabulut dont c’est le premier album publié en français et qui en impose de par le fracas de son trait sur le papier et la pertinence de son propos. L’auteur turc a ainsi imaginé quinze contes convoquant la puissance fantastique de Poe pour la combiner avec le constat de nos sociétés (celui horrifiant de ce qui se passe dans la Turquie d’Erdogan mais aussi plus largement) ne manquant souvent de rien et pourtant résignées… résignées mais pas totalement cuites tant que des auteurs comme celui-ci voudront ébranler leur morosité et créer le sursaut qui remet du carburant dans la machine à espoir.

© Ersin Karabulut chez Fluide Glacial

Ersin marche ainsi sur les traces de Foerster ou de Prado, avant lui; établissant de son trait grave et torturé la fascination autant que l’horreur, nous bousculant avec le ressort qui fait qu’à chaque fois qu’un élément fantastique prend ses aises dans nos quotidiens monotones, c’est pour l’emmener voir le pire plus que le meilleur. Les visages sont chargés de cernes, de rides; les personnages ne tiennent debout que par automatisme, des moutons, et le sort que leur réserve Karabulut est peut-être pourtant la meilleure chose qui puisse leur arriver pour reprendre le contrôle, pour se battre, bec et ongle, même si tous n’y survivront pas.

© Ersin Karabulut chez Fluide Glacial

Ainsi nous voilà en face d’un vieil homme qui l’est de moins en moins et refuse de mourir quitte à rendre zinzin son petit-fils; d’un autre vieux qui refuse de mourir malgré l’héritage (des unités de vie!!!) que pourrait toucher sa progéniture; d’un drôle de membre qui pousse au plafond et perturbe les nuits d’un couple ou encore de messages galants disséminés dans des fruits et légumes et encourageant l’heureuse élue qui le reçoit à reprendre du poil de la bête. En fonction de ce qu’il raconte, Ersin passe du presque noir et blanc aux couleurs mais réussit toujours à déployer une ambiance cathartique et étrange, immorale et pourtant bien plus profonde qu’il n’y paraît. Ces jours sombres que l’auteur nous raconte accouchent et taillent dans l’obscurité un bijou qui aide à la rédemption, à trouver la force pour ne pas se laisser aller comme tous ses personnages à l’image.

Titre : Contes ordinaires d’une société résignée

Recueil d’histoires courtes

Scénario, dessin et couleurs : Ersin Karabulut

Adaptation et traduction : Didier Pasamonik

Genre: Contes, Fantastiques, Horreur, Parodie

Éditeur: Fluide Glacial

Nbre de pages: 80

Prix: 16,90€

Date de sortie: le 21/02/2018

Extraits : 

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