
Si le cinéma cherche toujours son nouveau James Bond, en BD, nous n’échangerions contre rien au monde MacGuffin et Alan Smithee. Les deux héros espions des Québécois Michel Viau et Ghyslain Duguay en sont à leur deuxième vie. Créés au Québec et ayant du mal à traverser l’océan, ils ont pu compter sur les Éditions du Tiroir pour rebondir. Et en termes de rebonds et d’action, de clins d’oeil à gogo, le dessinateur est fortiche. Nous avons rencontré Ghyslain lors de sa première tournée sur le sol européen à l’occasion de la sortie du 5e tome, Swinging London! Et quel swing!
(Photo de couverture : Jean-Jacques Procureur)

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Bonjour Ghyslain, sacré voyage, quand même, pour arriver jusqu’au QG des Éditions du Tiroir, ici à Braine-l’Alleud.
Jusqu’à maintenant, le voyage se passe vraiment parfaitement, à tous les points de vue. Généralement, ma conjointe est avec moi. Cette fois, je suis en autonomie. Moi je viens de… Tu vois Montréal et Québec? (il rapproche ses mains)
Ça paraît si près avec les mains mais il y a quand même 260 km entre les deux!
Moi, je suis à Sept-Îles, à 10h de route de Montréal, 8h de Québec. Alors, c’est tout un périple pour venir ici en Belgique. Mais nous sommes habitués à faire du trajet. 8h jusqu’à Québec, 6h de vol. Puis, avant de partir, j’ai mis mes pneus d’hiver sur la voiture. Je ne reviendrai chez moi que vers le 8 novembre comme je resterai un peu dans la région de Québec. L’hiver se sera installé et ce ne sont pas les mêmes températures que chez vous.

Depuis que je suis arrivé, c’est un feu roulant. J’ai eu un congé hier, nous en avons profité pour visiter le musée de la bande dessinée. Il y a eu des dédicaces, une entrevue à un jeune qui fait des podcasts à Liège. C’est un feu roulant mais c’est super agréable.
Un feu roulant?
Ça n’arrête pas. Vous n’avez pas cette expression?


La dédicace, c’est un exercice que tu aimes ?
J’adore rencontrer les gens, surtout recueillir leurs impressions sur la série. Même si, présentement, de la façon dont fonctionnent les séances de dédicace, j’ai souvent face à moi des personnes qui la découvrent. Je leur pose la question. Pour 7 personnes sur 10, à peu près, c’est une découverte, sur conseil en librairie. Les libraires font vraiment un travail magnifique. Puis, parfois, les visiteurs commettent une erreur, ils achètent le dernier tome, ils vont devoir se procurer les précédents (rires).
Ils ne seront pas pour autant perdus.
Non, ce sont des histoires de 62 planches, fermées. Pour moi, il n’est pas question de faire des albums à suivre. On ne sait jamais ce qu’il peut arriver et je ne veux pas prendre le risque que le lecteur n’ait pas la fin. J’ai connu ça avec Lionel et Nooga, l’histoire d’escrocs montréalais. L’éditeur a retiré la prise avant la parution du troisième tome, l’histoire est incomplète. Mais ce sont quand même des albums qui évoluent. Dans le tome 5, il y a des liens à faire avec les épisodes 4 et 3, selon les personnages pas selon la structure de l’histoire.

Selon l’aventure, des personnages apparaissent, deviennent récurrents, et si un lecteur veut mieux les connaître, il peut découvrir leur genèse dans les autres albums. Michel Viau, mon scénariste, est rusé là-dessus, il exploite bien l’univers. Tous les personnages réutilisés permettent d’approfondir une belle psychologie. Il y a tout un microcosme de personnages secondaires. Fernand, qui est apparu dans le tome 2, qui est français et un ancien collègue de Smithee, ben, il réapparaît dans le tome 6 sur lequel nous travaillons. Penny, l’agent du FBI black apparue dans le tome 3, a poursuivi sur sa lancée dans le 4 et nous lui réservons une surprise dans le tome 6. On remodèle un peu les looks, on fait évoluer les personnages.
Les méchants reviennent aussi, parfois. Ou pas. Vous jouez sur ce gag au début du nouvel album.
C’est vrai, nos personnages ne savent pas exactement à qui ils vont avoir affaire. Ils pensent que ça va être Bröski mais, finalement, c’est un autre méchant. Bröski, c’est un peu notre Olrik à nous. C’est peut-être un méchant récurrent. Mais cette fois, il n’est pas de la partie.

J’aime ça, moi, mélanger fiction et réalité. J’avais aimé, quand j’étais jeune, Les Innommables de Yann et Conrad. Il y a du sens à mélanger la fiction et les événements historiques.
Avec des personnages hauts en couleur.
J’adore aussi mélanger l’humour à la fiction. Un humour bon enfant. C’est Morisset qui le convoque le mieux. C’est un peu le faire-valoir qui arrive à désamorcer les situations, qui réussit sans trop s’en rendre compte. Dans une aventure, c’est quand même lui qui est en charge de la mission. Dans Swinging London, c’est un peu lui qui découvre la clé. C’est un peu notre grand blond!

Tiens tiens, du cinéma. Vous l’utilisez beaucoup.
Oui, je m’en inspire. Smithee, c’est une émanation de Lino Ventura mais aussi d’un des gorilles du général de Gaulle, Roger Tessier. Celui qui a écrit un livre. Smithee est donc un mélange des deux.
Un peu de Tarantino aussi?
Ah oui, certains pensent ça à cause du costard noir.

Même sa tête, je trouve.
T’es pas le premier qui en parle. Pourtant je n’ai jamais dessiné Smithee en pensant à lui. Dans un salon, quelqu’un m’a pris le tome 2 en pointant Smithee sur la couverture. Et en disant un seul mot: « Tarantino? ». C’est vrai que le costard noir, c’est Reservoir dog. Tous les héros sont habillés de cette manière. MacGuffin, c’est un mélange de Bardot, d’Emma Peel (incarnée par Diana Rigg dans les Avengers, Chapeau Melon et bottes de cuir). Nous voulions parler des sixties, notre série est une photographie de l’époque.
Si Smithee est toujours en noir, pour MacGuffin, je me fais un devoir de l’habiller toujours différemment. Si tu prends les cinq albums, à chaque changement de scène, MacGuffin porte une tenue différente. Ça fait une garde-robe! Elle n’a jamais le même linge sur le dos, j’ai écouté (ndlr. regardé) beaucoup d’épisodes de Chapeau melon et bottes de cuir mais aussi la série des Champions. Puis Man from Uncle. Les filles, c’est la couleur.
Pourtant, si on connaît un peu la cellule familiale de Smithee, on sait peu ces choses sur MacGuffin, elle est mystérieuse. Son prénom, son orientation sexuelle, etc. C’est elle qui est la plus en évidence mais elle est secrète. On sait qu’elle habite en Écosse, avec plein d’animaux dans sa maison: des perroquets, un mouton, un chien… Comme elle est d’inspiration Bardot, c’est une bonne vivante mais elle est végane.
Alan Smithee, MacGuffin, les deux portent le nom de pratiques bien connues dans le milieu du Septième Art.
Oui, Alan Smithee, c’est le fameux pseudonyme que prennent les réalisateurs qui ne reconnaissent pas leur œuvre.
Le MacGuffin, lui, est ce mot inventé par Hitchcock pour définir l’objet important et mystérieux pour le héros et qui va initier son aventure.
Dans notre nouvel album, le méchant s’appelle Wilhelm Scream. C’est une allusion au cri de Wilhelm, souvent utilisé au cinéma. Il a été utilisé dans Indiana Jones, dans la Guerre des étoiles.

Son origine est un film de série B des années 50 (ndlr. Les Aventures du capitaine Wyatt) dans lequel un personnage tombe à l’eau puis crie. Un fameux cri, un peu bizarre, que beaucoup de réalisateurs hollywoodiens ont piqué et utilisent dans leur film, en guise de clins d’œil. Voilà donc celui de Michel. Moi, j’en ajoute au niveau des images en décidant de placer tel personnage secondaire à cet endroit. Ce sont des surprises pour Michel.
Et les lecteurs.
Wilhelm Scream, par exemple. Michel et moi avons trouvé une manière de faire pour les méchants, par exemple. Je lui demande toujours à qui il ressemble au cinéma. Pour Wilhelm, quand on prend un peu le temps d’y regarder, il y a un petit look de Robert Redford.
Ce n’est pas une caricature, je ne veux pas faire ça, je veux faire des ressemblances.
Dernièrement, de manière assez dingue, tu as repris une demi-planche de Franquin dans ton style. Là où il est compliqué d’échapper au mime, à la copie.
J’étais en vacances en Gaspésie. Lorsque je ne sais pas quoi faire, je dessine. En revenant un soir à l’appartement que nous avions loué, j’ai pris devant moi une demi-planche de Panade à Champignac, pour m’amuser. J’ai dessiné comme si Franquin avait été mon scénariste. J’ai pris son découpage et j’ai créé la planche dans mon style en voyant où il m’amenait. J’ai pris un modèle de voiture équivalent, une Honda. La différence, c’est que Franquin fait de cette Honda un vrai personnage. C’est là qu’on reconnaît un maître.
Alors, qui sont les personnages réels qui apparaissent dans vos planches que nos lecteurs les cherchent un peu pendant leur lecture?
Là, je me suis inspiré de Depardieu. Ici, François Dorléac. Le majordome de Cher Oncle Bill, série très populaire chez nous.
Donald Sutherland. Gainsbourg dans sa période britannique. John Steed. Un soulier rouge, pour la chanson Red Shoes de David Bowie. Clifton. L’univers britannique est tellement riche qu’on avait l’embarras du choix. David Niven. Mr. Bean. Michael Caine dans Alfie. Les Rolling Stones, une allusion au Beatles et la pochette d’Abbey Road.


Walthéry est aussi dans le tome 4, présenté comme le méchant mais… Finalement, ce qui est propice à tous ces clins d’oeil, ce sont les scènes de foule.
Et ce n’est pas un cadeau, ça, Michel! Il a facile lui de me dire de faire marcher un protagoniste dans une ville du moyen Orient, ou de l’Indochine, de faire une scène sur un marché. Je ne trouve pas ça drôle mais bon, on y va, on prend notre temps. Il y a quelques mois, j’ai aussi lancé un concours sur internet. J’ai introduit les deux lecteurs gagnants dans la BD.


C’est comme dans un Astérix.
D’ailleurs, il y a Goudurix, là. Il y a aussi Terry Thomas, et ses dents écartées, vu dans La grande vadrouille. Le Major Plum-Pouding, une émission qui a baigné notre enfance. Nous jouons sur beaucoup de codes avec, cependant, un garde-fou. Nous essayons de rester au niveau des années 60-70, de ne pas faire de clins d’oeil à aujourd’hui. Quant à MacGuffin, je n’irai pas au-delà de la mode et du style de son époque. Je n’irai pas vers le trop sexy.

Ce qu’on doit parfois te demander en dédicace.
Oui, mais je ne vais jamais plus loin que ce qu’il y a dans les albums. Nous voulons vraiment garder le volet grand public et ne pas trahir l’esprit de la série en dédicace. En plus, avec les réseaux sociaux, si je décide de faire plaisir à quelqu’un et que ça finit le lendemain en ligne, cela pourrait vite détruire l’esprit de la série. Et il est important, grand public et dans une époque où on ne se prenait pas trop la tête avec l’environnement, avec les prix de l’énergie. Il y a comme une insouciance que nous voulons conserver. C’est de la détente. Certains comparent MacGuffin et Alan Smithee à Austin Power mais je n’irais pas jusque-là. Austin Powers me semble un peu « pipi caca ». Je préfère qu’on me parle d’OSS 117, dans son volet bon enfant, avec un personnage un peu naïf.
Lors de dédicaces, tu as eu d’autres blagues (comme celles évoquées par Ronan Toulhoat ou Thierry Martin)?
Il m’est arrivé de retrouver une de mes dédicaces, réalisée durant ce voyage en Europe, sur Catawiki. En vente avec les 5 albums. Le vendeur vendait sur ce site plus de 100 séries!
Une des grosses révélations de ce nouvel album, c’est le nom de MacGuffin ! Avec lequel vous jouiez jusqu’ici, Smithee testant à chaque aventure un prénom.
C’est vrai qu’elle va devoir donner son prénom pour s’inscrire à l’école. Il y a un jeu, ici aussi. Tous ceux qui liront le tome 5 décideront si c’est le vrai prénom ou non. Disons qu’on remet les pendules à l’heure.

C’est quelque chose dont on a discuté avec Michel, que faisait-on? Michel connaît depuis le début le prénom de MacGuffin. Enfin, c’est ce qu’il dit. Il ne me l’a jamais dit en tout cas jusqu’ici. Michel, il n’habite pas dans ma région, cette série existe grâce aux réseaux sociaux! Notre relation a évolué. Au début, nous nous parlons 5-6 fois par semaine, en échangeant sur l’histoire. Maintenant, nous sommes plus à l’aise chacun de notre côté, nous nous parlons moins souvent, une fois par semaine peut-être. Je le contacte quand j’envisage d’ajouter quelque chose ou de changer un détail. Michel n’est pas fermé à mes propositions, il les analyse, parfois ça prend une semaine. Il est rigoureux et ça me va, comme je suis un gars qui doute beaucoup. Michel ne laisse pas les choses au hasard, il veille à la cohérence.

Là, sur la planche 27 du prochain tome, Michel faisait danser les personnages sur le pont du bateau. Moi, je lui ai proposé un clin d’œil à Apocalypse Now et sa séquence de ski nautique. Il fallait que ce soit possible avec le bateau que nous avions imaginé. Michel a donc calculé sa vitesse et a conclu que la scène que j’imaginais n’était pas réaliste. Alors, je me suis rabattu sur le surf.
Dès le début, en fait, cette aventure a commencé sur internet. Tout a commencé quand je me suis créé un compte Facebook pour la famille. J’ai commencé à publier des dessins jusqu’au jour où j’ai posté cette représentation d’un duo imaginaire: Lino Ventura et Brigitte Bardot dans l’environnement du film À bout de Souffle, à la place de Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg sur les Champs-Élysées. Michel a vu ça et m’a demandé si je faisais quelque chose avec ces personnages-là. Au départ, c’était juste pour le plaisir.
Michel m’a lancé sur une histoire célébrant les 50 ans d’Expo 67. Un événement majeur au Québec, comme l’est pour vous l’Expo 58. L’Expo 67 était un bon prétexte pour faire un album. Juste un puis on n’en parlait plus… mais nous avons tellement aimé les personnages que Michel m’a proposé de faire un deuxième album autour de la visite du général de Gaulle à l’Expo 67.

J’avais réalisé 12 planches quand nous avons proposé cette suite à notre éditeur Perro. Il a publié ce second tome avant de cesser ses activités.
Mais c’était sans compter les Éditions du Tiroir qui ont relancé la série de ce côté de l’Atlantique.
Nous avons proposé la série sur internet, les gens du Tiroir ont levé la main. Pouvoir continuer cette série bd avec des Européens, c’était quand même important pour gagner plus de visibilité et progresser. Les qualités des albums étaient là, le sérieux de la maison aussi.
Bon, je ne vous dis pas qu’on ne l’a pas proposée à l’ensemble des éditeurs. Mais que la série soit très québécoise au départ, ça a pu faire peur à certains. Entre-temps, nous avions déjà bien entamé le tome 3. Le Tiroir a eu du flair. Nous y sommes arrivés d’abord en répondant à l’appel à dessinateurs de la revue L’Aventure.

(Christian Lallemand, éditeur, est au bureau juste à côté). Christian, qu’est-ce qui vous a séduit?
Christian : Ça m’a tout de suite plongé dans l’époque, l’ambiance américaine de Soda dont j’étais fan. Je retrouvais là une nouvelle série dans le même style de dessin, énergique, avec l’amour des belles perspectives.
On peut dire que MacGuffin et Alan Smithee est un succès: toutes les personnes qui le lisent l’aiment. Nous avons de très bon retour. Notre souci, pour l’instant, c’est de faire connaître plus largement cette série et je trouve que les libraires ne jouent pas toujours le jeu pour lancer une série. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de faire venir Ghyslain pour la première fois pour une tournée de dédicaces. Notamment dans le réseau Canal BD en France. Ghyslain est allé à Paris, à Liège, nous allons au festival de Saint-Malo.
Ghyslain: Ah voilà, j’ai retrouvé le premier dessin de ces personnages qui allaient devenir MacGuffin et Alan Smithee. La démarche, la dégaine, la clope au bec, c’est une représentation de Ventura en Belmondo. Quand nous avons décidé de faire la série, nous avons supprimé la cigarette aussi.


Et leur mettre un brin d’herbe à la place, dans leur environnement urbain, était compliqué.
En effet, je n’irai pas jusqu’à faire le clin d’œil à Lucky Luke. Notre terrain de jeu c’est donc la fin des années 60 mais nous évoluons. Présentement, avec le tome 6, les héros se rendent en Indochine. Et, avec le tome 7, nous avons le désir de nous intéresser aux événements de Mai 68. Nous irions sur continent européen. Pour la suite, Michel a des idées en banque. Tout ce que nous souhaitons c’est que la série puisse trouver son public.
Au Québec, désormais, ce sont aussi les Éditions du Tiroir qui distribuent votre album?
Exact. Avant ça, avec le premier éditeur, nous avons participé à pas mal de salons et nous avons développé une bonne base. Mais le Covid a freiné cet élan, je faisais moins de salons. Mais, il y a 2 ans, j’ai fait le salon de Montréal et j’ai eu une belle surprise. Il y avait du monde et notamment deux jeunes branchés de ton âge qui se sont présentés devant moi avec l’album en main. Ils voulaient une dédicace et m’ont dit que l’album les avait faits… triper – c’est comme ça que vous dites? Ils avaient de l’enthousiasme pour la série, pour MacGuffin, les costumes, l’univers. Que des jeunes branchés s’enthousiasment pour une série qui se passe en 1960 et cette jeune héroïne extravagante que rien n’arrête, c’est génial.

D’autres souvenirs de dédicaces?
À Paris, chez Univers BD, la dernière personne qui s’est présentée devant moi a fait ma soirée. C’était une jeune maman d’à peu près 30 ans qui avait lu les trois premiers albums dans la collection de son frère. Elle est venue chercher les deux suivants… pour elle, cette fois.
Le photographe bédéphile (et culturophile) Jean-Jacques Procureur : et tu ne veux pas faire traduire la série en anglais Christian?
Christian : Ce n’est pas l’idée, actuellement. Mais si nous trouvons un moyen, pourquoi pas? Le problème, c’est que nous n’avons pas de distribution sur les États-Unis ou l’Angleterre. En revanche, MacGuffin et Alan Smithee a déjà été traduit en néerlandais.

Jean-Jacques: Je dis ça comme le pays de Ghyslain est à moitié anglophone…
Christian: Mais les Anglais n’aiment pas trop ce format, ils préfèrent les graphic novel, le comic book. Il faudrait sans doute changer le format de la série et la présenter comme un graphic novel souple. Résolument, ce n’est pas le même marché
Ghyslain : Le Canada anglais serait-il intéressé? Je ne pourrais pas te dire mais le festival de Montréal mélange de plus en plus les genres. Avant, il était uniquement francophone. Désormais, il s’élargit en conviant ceux qui font de la bédé en anglais. Une porte est ouverte.
En tout cas, ici, le voyage en Europe va faire du bien à la série.
Christian : Nous en avons aussi profité pour mettre une pub dans le magazine Canal BD et dans le Zoo magazine, il y a le Comicbook offert en bonus à ceux qui commandent le nouvel album chez Canal BD. Il y a aussi une vidéo qui tourne dans les magasins Canal BD. Notre objectif, c’est vraiment de nous faire connaître en France. Les gens commencent à nous connaître en Belgique, les libraires comptent avec nous. Mais en France nous avons encore du mal.

Ghyslain : Ceux qui n’aiment pas ne viendront pas me voir en dédicace mais avec ceux qui l’ont lu, j’ai pas fini. Je les invite à en parler autour d’eux, à prêter les albums pour faire découvrir la série. Puis, moi aussi, j‘ai fait imprimer des trucs pour le voyage, j’aime bien prendre soin de de ceux qui découvrent. Ma grande crainte, c’était d’arriver ici et qu’il n’y ait personne devant mes stands.
Là, combien de dédicaces ont été faites ?
Je suis débordé (il rit). Au Dépôt, à Liège, j’ai eu une autre belle surprise. Quand on arrive devant moi, je demande toujours si c’est une découverte. Une personne m’a dit que c’était une découverte mais, quand j’ai eu fini la dédicace, elle est partie pour mieux revenir avec un autre album. Un libraire m’a aussi dit: « si je n’avais pas lu cette série et si je n’y avais pas cru, je ne t’aurais pas invité ». À Paris, j’ai même eu des gens qui ont fait une station, le lundi, et que je revoyais le mardi dans la librairie suivant.
L’avantage avec cette série, c’est que chaque album peut s’exprimer sur 64 pages, là où les albums traditionnels ont droit à 48 ou 56 pages.
C’est un peu grâce à l’éditeur par ce qu’il n’a jamais discuté du nombre de pages qu’on faisait. Moi, par contre, j’ai déjà proposé à Michel de diminuer à 52 planches, parce que c’est beaucoup de travail pour moi! 10 planches couleur en plus, c’est à peu près 3 mois de travail de plus.

Tu travailles toujours chez HydroQuébec en parallèle?
Non, j’ai pris ma retraite il y a 3 ans. Aujourd’hui, je me consacre à la BD maintenant. Enfin, je suis retraité mais ma compagne l’est aussi. Je ne veux pas mettre tous mes oeufs dans le même panier. Je travaille le matin sur la BD, je garde mes après-midis pour aller promener avec nos animaux et, le soir, je peux retravailler dessus. Donc à cette proposition de diminuer la pagination, Michel m’a proposé de faire des histoires à suivre. Comme expliqué, je ne veux pas faire ça parce qu’on ne sait jamais ce qu’il peut se passer: l’un tombe malade, a une proposition qu’il ne peut pas refuser, ou l’éditeur décide de mettre fin à la série. Pour le lecteur, je ne veux vraiment rien laisser en plan. Donc, nous continuons à faire des albums sur 62 planches, ça permet à Michel d’avoir des belles conclusions. Quand l’action se finit mais qu’il reste encore deux planches pour relâcher la pression et faire une petite conclusion, l’un ou l’autre gag. Sauf dans Summer of Love dont la fin est différente.
Parlons un peu du Squid, l’organisation criminelle à laquelle nos héros sont confrontés.
Le Squid, c’est le pendant de la grande organisation contre laquelle se bat James Bond: Spectre. Le Squid possède des ramifications dans plusieurs pays. Son but est de semer l’anarchie. Ce sont des criminels qui cherchent à déstabiliser le gouvernement. Ils ont leur logo, leur manière de se saluer qu’on découvre dans Swinging London.

C’est une idée de Michel. Pour se reconnaître, les membres se font le signe de la pieuvre, la main basse et molle secouée face à celle de l’autre. Au début, il était question d’un tout autre signe distinctif: j’avais fait sous la semelle de chacun le logo du Squid. Ils levaient donc leur semelle pour se reconnaître. Après un certain temps, nous nous sommes rendu compte que ça ne marchait pas. J’ai dû corriger toutes les planches que j’avais réalisées jusque-là. Mais j’ai encore les originaux.




Michel ne me fournit jamais l’histoire au complet. Nous travaillons par blocs. Là, une vingtaine de planches, mais avant nous procédions par trois ou cinq. Je ne sais pas ce qui s’en vient. Ce qui permet aussi des ajustements. Le personnage de Morisset, au départ, ne devait apparaître que dans un tome pour présenter les choses et prendre le contrôle des opérations. Mais il nous a plu. Je le vois un peu comme notre Forrest Gump.
Vos héros ont les couvertures les plus folles! Ici, MacGuffin retrouve le chemin de l’école et Smithee et Morisset celui des cuisines de ce collège.
J’aimais les enfermer dans un lieu, comme en huis clos. Michel a eu du flair là-dessus: les écoles britanniques recèlent beaucoup de mystères. Ce sont de gros bâtiments, vieux, avec des portes cachées, des souterrains.
Et la possibilité d’accéder au Swinging London.

Cela dit, vous ne faites pas une bonne pub à la poutine!
(il se défend en riant) C’est une idée de Michel. Smithee étant français, il a amené sa cuisine, des raviolis je sais pas trop quoi au début. MacGuffin étant écossaise, je ne peux pas vous dire ce qu’elle pourrait servir. Morisset, lui, est québécois. Il a sa cuisine à lui.

Donc Michel a décidé d’introduire la poutine. Au Québec, vous en trouvez dans plein de restaurants. Mais encore faut-il en trouver les ingrédients au Collège Saint-Ogan – comme le créateur de Zig & Puce; d’ailleurs si vous regardez le logo de l’école, c’est un pingouin. Et comme il ne pouvait pas trouver de fromage pouic pouic, je lui ai mis entre les mains du Vache qui rit.

La BD est tout de même actuelle dans l’idéalisation de la célébrité.
Parce que les jeunes filles sont vite tentées par la popularité instantanée. Michel a trouvé un filon actuel, le fait de vouloir la célébrité rapidement qui va conduire certaines collégiennes à être manipulées. Cela dit, dans le tome 4, en plein Covid, nous parlions d’un pigeon qui allait empoisonner les États-Unis. Dans Summer of Love, nous avons déboulonné un Général avant que le mouvement ne s’intensifie, entre MeToo et Black Lives Matter. À la planche 36, Michel m’a dit de faire marche arrière avec la voiture et ils ont touché la statue qui, sous le choc, est tombée. Ce sont des beaux et surprenants hasards.
Finalement, vous n’êtes pas si hors du temps, l’histoire vous rattrape ou se répète.
Dans Swinging London, nous parlons de la reine d’Angleterre. Lors d’une cérémonie, elle est d’ailleurs entourée d’un personnage de chez nous, le Capitaine Bonhomme – c’était un personnage qui partait en missions totalement folles partout sur la planète et qui disait à la fin de ses histoires que les sceptiques seraient confondus.
Mais j’ai aussi réuni d’autres espions comme Blake et Mortimer et le grand Sean Connery! Puis, il y a le prince Charles qui s’emmerde. Pendant toute la planche, la reine d’Angleterre lui lance des regards noirs. Juste après que j’aie dessiné ça, la reine décédait et l’autre devenait… roi. C’est comique.

On a parlé de tout le côté humoristique. Mais quelle dynamique tu arrives aussi à insuffler à tout ce que tu touches! C’est incroyable comme ça bouge?
Je ne pourrais pas te dire comment je fais, j’ai appris en autodidacte. Et tout ça me vient sans doute plus de la culture cinéma, j’essaye en tout cas de rendre les planches les moins ressemblantes lorsqu’elles sont en vis-à-vis. Je veux toujours varier au maximum les plans. Michel me complique la tâche aussi parfois. Il m’a fait descendre MacGuffin sur des patins à roulettes, dans les rues de San Francisco, avec un panier d’épicerie dans les bras. Il m’a fallu rendre l’action la plus claire possible.

Dans la couleur, il y a plein de contrastes aussi.
Oui, parfois il pleut, parfois on est dans l’ambiance un peu lugubre puis on arrive en boîte de nuit et là, ça explose. Dans chaque album, au centre (en fonction du scénario de Michel), je m’efforce de réaliser des planches un peu éclatées. Pour faire vivre vraiment l’action, en immersion. Dans la boîte de nuit, à un moment, en pleine bagarre, j’ai fait l’économie de certains personnages secondaires, pour être le plus clair possible dans ce micmac.

Comment travailles-tu?
À la tablette graphique. J’ai 58 ans, ça me fait gagner un peu de temps mais c’est surtout pour l’ergonomie. Je me suis fait mal aux cervicales, l’année passée, je suis resté deux mois sans travailler. La tablette me permet de travailler plus droit.
En Indochine, que va-t-il se passer?
Nous allons faire un mélange des essais nucléaires de l’époque dans les mers bordant cet endroit. Il va peut-être y avoir un petit volet environnemental aussi. Je suis à la page 27. Avant, je faisais trois-quatre planches, je les encrais et les mettais en couleurs. Cette fois-ci, je ne travaille plus de la même façon. Je suis en train de dessiner l’album au complet au crayonné, j’enchaînerai sur l’encrage puis la colorisation.



Pourquoi ce changement?
Parce que j’éprouve du plaisir à le faire. J’ai plus de difficulté avec la mise en couleur, les ombrages, les ambiances. Et passer d’une étape à l’autre n’aide pas. Je vais faire tout d’une traite.
En attendant, il y a quand même des récréations. Comme non pas l’Inktober mais le Pentober! Challenge auquel tu essaies de participer chaque année.
Oui, là, j’ai préparé les 31 dessins avant de venir en Europe. Je savais que je n’allais pas avoir le temps. Depuis un an et demi, je retrouve le plaisir du crayon puis j’ai besoin de cette récréation-là pour lâcher la tablette graphique. Et je termine par un dessin pour Halloween, dans lequel je transpose mes héros dans le monde d’Edgar Allan Poe.
Ça fait de l’exercice aussi.
Le dessin n’a pas le droit de diminuer de qualité sur une série. Le dessin permet de vendre le premier tome, le scénario. La suite, c’est le scénario qui la fait vendre. Mais le dessin n’a pas le droit de réduire de qualité.
Merci Ghyslain, bonne route et joyeuses fêtes!
Les cinq albums de MacGuffin et Alan Smithee sont à découvrir aux Éditions du Tiroir et possèdent leur page Facebook.
Résumé et preview du tome 5:
« Début 1968. Les coalitions nouées lors de la Deuxième Guerre mondiale se sont dissoutes et les alliés d’autrefois se livrent maintenant à un affrontement larvé et secret. Tandis que Londres vibre au rythme des Swinging Sixties, une série de scandales impliquant de hauts fonctionnaires ébranle le gouvernement britannique. Entre les murs d’une école pour jeunes filles respectables se trame une machination qui pourrait semer le chaos au Royaume-Uni. Les agents spéciaux de la S6, MacGuffin et Alan Smithee, mènent l’enquête avec le doigté qu’on leur connaît… »






















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