Car il ne faut pas vendre la peau de l’homme avant de l’avoir tué, dans la dernière reine, Rochette change de versant et s’interpose pour sauver l’ours

© Rochette chez Casterman

Jean-Marc Rochette ne quitte pas son refuge, à l’air libre, la montagne toute entière, celle qui surplombe Grenoble, dans laquelle il reste parfois bloqué, de son plein gré, pour plusieurs semaines, le temps que la saison des avalanches passe. Prisonnier, privilégié volontaire. Et après avoir raconté une partie de sa vie dans Ailefroide, avoir pris le parti du Loup et nous avoir donné les Vertiges avec son art-book regroupant études et pensées autour de la montagne, le voilà qui s’attaque à l’ours. Enfin, d’autres s’y attaquent mais s’il ne devait rester qu’un homme pour faire barrage entre les fusils et La dernière reine, ce serait lui!

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WIP © Rochette

Résumé de Casterman pour La dernière reine : Gueule cassée de 14, Édouard Roux trouve refuge dans l’atelier de la sculptrice animalière Jeanne Sauvage. Elle lui redonne un visage et l’introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. En échange, Édouard lui fait découvrir la majesté du plateau du Vercors et l’histoire du dernier ours qu’il a vu tué quand il était enfant. Au cœur du Cirque d’Archiane, il lui dévoile la Dernière Reine et incite Jeanne à créer le chef-d’œuvre qui la fera reconnaître.

© Rochette chez Casterman

Cette fois, c’est dans le Vercors, voisin de ses chers Écrins, mais aussi dans le Paris des artistes qui tentent de réenchanter un monde perdu à la guerre (quitte à prendre exemple sur la nature) que l’auteur nous invite. Mais aussi à travers les temps immémoriaux, amenés par bribes, éclipses, qui chantent la symphonie du respect du monde qui nous entoure et dont les purs représentants sont mis à rude épreuve, en voie de disparition.

À travers l’histoire d’Édouard, le géant à la gueule cassée, et de Jeanne, la sculptrice du plus vrai que nature, Jean-Marc Rochette trouve des âmes soeurs, douces, naïves dans une civilisation qui n’a pas que de bons côtés, recèle ses crabes, surtout quand il s’agit de profiter, de s’enrichir à moindre coût, profitant parfois des rêves de gloire des autres. L’entre-deux-guerres (ambiance Couleurs de l’incendie), c’était pas encore notre monde, que l’on dit moderne, mais la graine du mal était plantée depuis longtemps. Alors Jeanne suit Édouard pour prendre de la hauteur, rentrer dans le monde de cet homme simple et secret. Peut-être parce qu’il en garde justement un, de secret, le plus important du monde, garant de sa survie. Si la dernière Reine venait à disparaître.

© Rochette chez Casterman
© Rochette chez Casterman

Oui mais, en attendant, ce sont les chèvres et autres troupeaux qui sont décimés, clament certains bergers et villageois. Une bête par ci, une bête par là, et la chasse au prédateur est vite lancée plutôt que de faire un compromis pour cohabiter en harmonie. Édouard et Jeanne y arrivent bien, pourtant. Ils suivent leur instinct. Mais ils ne sont pas la norme par rapport aux mouvements de foule, et aux droits que s’offre le pouvoir. Une arme entre les mains, ça change le rapport au monde.

© Rochette chez Casterman
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Comme Servais (avec le loup) ou Prugne (avec l’ours, mais sur un autre continent) ces derniers temps, Jean-Marc Rochette croise les arts, les ressentis et les émotions, livre ici le testament de son héros, trahi par les hommes mais pas par les siens, peuple des cimes et des neiges, dont sa « sorcière » de mère lui a transmis l’amour et le respect.

© Rochette chez Casterman

Comme Jeanne, il amène de la matière à son dessin, sculpte son histoire, son récit, tout en sachant que si des individus sont malléables, ses deux anges, eux, ne seront pas corrompus.

Avec Édouard, Jean-Marc infuse tout son sens de l’observation de la montagne et ses humeurs, de sa découverte pas à pas, piton après piton. Découverte de ses habitants aussi. L’Afrique a son big five mais la montagne n’est pas en reste, et le sien s’offre au regard de ceux qui sont patients, ne veulent pas tout tout de suite.

Couverture édition de luxe

La dernière Reine est un récit fascinant, réaliste, transcendant, qui prend lui aussi le temps de se déployer pour continuer d’appuyer à quel point notre société fait fausse route, dans sa conception de l’humain et puis des autres, plus bas que terre, au point d’avoir parfois planté des forêts inappropriées, obligeant les bêtes que l’on a nommées sauvages, pour ne pas voir notre visage en face, à s’aventurer plus loin, plus près des activités humaines. Et si tout devient désormais discours politiques et questions de point de vue quand on agite les avertissements selon lesquels on va droit dans le mur, peut-être que la dernière balle, celle qui crée la vie pas qui la détruit, est dans le camp des artistes éclairés. Rochette en fait partie et fait honneur a cette cruciale mission.

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