Entre Zorro et un Sir Conan Doyle loin de Sherlock, Roger Seiter fait double impact : « Le dessinateur n’est pas au service du scénariste, tous deux sont au service de l’album »

Baroudeur du Neuvième Art et historien de formation, Roger Seiter participe aux cinquante ans de Glénat en enrichissant son catalogue de deux albums aux thématiques très différentes : un polar dans un Hollywood peu reluiZant (avec un Z, comme Zorro) et une adaptation de Sir Arthur Conan Doyle sur fond de guerre de cent ans et d’écolage d’un pauvre noble qui entend prendre sa revanche sur le passé. Des albums toujours très documentés et bien emmenés pour un scénariste multi-récidiviste qui a ajouté des cordes à son arc. Nous en parlerons aussi dans cette longue mais passionnante interview.

Bonjour Roger, si je ne m’abuse (et si j’en crois la base de données Bédéthèque), en 2019, vous fêtez vos trente années de métier comme scénariste. Sacré cap, non ? Qu’en retenez-vous de ces trente années ?

Oulah, mais  c’est que je n’y avais pas  pensé ! Mais c’est vrai, mon premier album est sorti en 1989. Voilà qui ne nous rajeunit pas vraiment. Ce que je retiens dans ces trente ans ?  Beaucoup de rencontres très sympas avec une vingtaine d’éditeurs et une bonne quarantaine de dessinateurs avec qui j’ai pu collaborer. Et bien sûr, le contact avec des milliers de lecteurs dans les festivals et les librairies. Bref, une belle aventure qui a finalement duré beaucoup plus longtemps que prévu … (et qui dure toujours).

Stamford Bridge © Delitte/Seiter/Gine chez Glénat

Pour un dessinateur, l’évolution se voit dans le trait, qui se métamorphose d’album en album, s’affirme. Mais pour un scénariste, c’est forcément moins flagrant. En quoi votre écriture, votre manière d’envisager la BD ont-elles évolué ? En quoi ? Des périodes, des aventures ont-elles fait déclic ?

Le scénario de BD, notamment en ce qui concerne la narration et le découpage, est un exercice très technique. Comme dans la plupart des activités de création, la pratique et l’expérience permettent de gagner en efficacité et de progresser. Après plus d’une centaine d’albums publiés, j’espère que c’est un peu mon cas. Sinon, pour être un peu plus précis dans ma réponse, ce qui m’a réellement permis de progresser, c’est probablement d’avoir eu la possibilité de varier les genres. Si la plupart de mes albums sont des scénarios originaux (FOG, HMS, etc …), j’ai aussi fait pas mal d’adaptations de romans. La reprise d’un personnage comme Lefranc m’a également obligé à travailler différemment puisque ce n’était pas directement mon univers et qu’il y avait un cahier des charges. Enfin, l’écriture et la publication d’un premier roman en octobre 2016 (Retrouvailles à Strasbourg, un « Sherlock Holmes » paru aux éditions du Verger) m’a clairement permis d’évoluer dans mon travail d’auteur.

Trente années dans un monde qui a profondément évolué, non ? Et publié toujours plus d’albums ? Comment analysez-vous cette évolution du Neuvième Art ?

Je me souviens, quand j’ai commencé ma carrière à la fin des années 80, le moindre album, même réalisé par des débutants, se vendait autour de 10 000 exemplaires. Il faut dire qu’à l’époque, la production annuelle du secteur était d’environ 600 nouveautés et il y avait beaucoup moins d’éditeurs sur le marché. Glénat, qui était encore une maison récente, commençait à décoller, surtout après le lancement du magazine « Vécu » (c’est chez eux que j’ai publié « Simplicissimus » en 1994). Mais quand j’ai commencé ma collaboration avec Delcourt à la même époque, c’était encore un petit éditeur. Il m’est arrivé de transporter Guy Delcourt dans ma voiture.

© Mercier/Seiter/Pillot/Guth chez Glénat

Le secteur était clairement porteur et il était facile d’être publié. On a vu rapidement apparaître de nouveaux éditeurs et les titres se sont multipliés. Aujourd’hui, nous en sommes à 5000 nouveautés par an, avec des ventes moyennes entre 2000 et 3000 exemplaires. Cela a changé la donne. Il y a encore 20 ans, un grand éditeur était pratiquement sûr de vendre un album à 10 000 exemplaires, voire plus. Le premier tirage de FOG, par exemple, qui était de 10 000 exemplaires, à été épuisé en deux mois et l’album a été immédiatement réimprimé. Dans ce modèle économique, les ventes pouvaient financer la création. Les éditeurs proposaient des avances sur droits qui correspondaient souvent à des ventes de 20 000 exemplaires (soit environ 20 000 euros). Avec un prix de planches autour de 500 euros l’unité, les auteurs pouvaient vivre de leur création.

En gros, aujourd’hui, un album vendu 15 euros rapporte 1,20 euros aux auteurs. Sur une vente de 2500 exemplaires, cela représente à peine 3000 euros de droits. Comment des auteurs peuvent-ils consacrer huit à dix mois à la création d’un album en gagnant si peu ? C’est juste impossible et à mon avis, si on ne trouve pas très rapidement des solutions financières, beaucoup d’auteurs de BD vont laisser tomber.

© Seiter/Gine

Vous êtes scénariste, mais dessinez-vous ?

J’ai beaucoup dessiné enfant et adolescent. J’ai arrêté vers 14/15 ans, à l’époque de mon entrée en classe de seconde. Pour la première fois depuis la maternelle, j’étais scolarisé dans une classe mixte. Attirer l’attention des filles quand on a quinze ans est un travail à temps complet … Mais cette expérience du dessin me permet encore aujourd’hui de voir les erreurs de dessin et d’en discuter avec mes dessinateurs.

2019, c’est aussi l’anniversaire de Glénat, 50 ans, ça se fête. À votre manière, vous publiez coup sur coup deux albums. Mais, avant de les aborder, que représente cette maison d’édition? 

Comme indiqué plus haut, Glénat a été mon premier éditeur national en 1994 avec «Simplicissimus». Même si j’ai ensuite passé de longues années chez Casterman, y revenir était un peu comme un retour à la maison. C’est un éditeur que j’ai toujours apprécié.

Avant toute chose, la première chose qu’on voit d’un album, c’est sa couverture. Comment ont été élaborées les couvertures de ces deux nouveaux albums ? Se sont-elles imposées naturellement ou y’a-t-il eu beaucoup de recherches ?

Dans les deux cas, je suis peu intervenu. Celle de « Balle Tragique … » a été élaborée par Pascal Regnauld et les graphistes de Glénat. Pour « Sir Nigel », ce sont essentiellement les graphistes de Glénat qui ont œuvré.

Avec Pascal Regnauld ou Christian Gine, les collaborations ont été différentes ? Vous apprenez aussi à leurs côtés ? À quoi faut-il veiller pour l’un et l’autre ?

Non, le plaisir de travailler avec l’un et l’autre étaient identiques. Tous les deux habitent loin de chez moi et le travail se fait donc essentiellement par internet. De manière générale, quand les dessinateurs commencent à travailler, le scénario et le découpage sont déjà bouclés. Nous sommes tous des professionnels et le travail ne pose donc pas de problème.

Balle tragique pour une série Z… comme Zorro

Avec Balle tragique pour une série Z, vous retrouvez Pascal Regnauld après Trou de mémoire seiter (qui a d’ailleurs bénéficié d’une belle intégrale, il y a quelques mois) ? Mais dites-moi comment vous êtes-vous rencontré tous les deux ?

Dans un festival, à Hautvillers. Pascal et moi sommes tous les deux des passionnés de polar. Ça nous a rapproché et donné envie de travailler ensemble.

Trou de mémoire © Seiter/Regnault chez Les Éditions du Long Bec

On connaît le travail de Pascal pour Canardo, avait-il besoin d’une parenthèse, d’autre chose ? Lequel d’entre vous a pris les devants ? Directement pour une histoire de polar, noire ?

C’est une question qu’il faudrait poser à Pascal. Mais je crois qu’il avait effectivement  envie de changer d’univers. D’illustrer un polar plus noir, avec un dessin différent et plus personnel. Canardo est du dessin animalier. Il avait envie de dessiner des humains.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

Naturellement, Pascal a un style particulier, qui n’appartient qu’à lui. De l’or pour un scénariste comme vous ? Comment le décririez-vous ?

Le travail de Pascal est effectivement très particulier, très virtuose. Il donne une véritable spécificité aux trois albums réalisés ensemble. Mais en ce qui concerne « Trou de Mémoire », le scénario était déjà écrit avant que je ne le propose à Pascal.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

C’est presque de l’animation, non ?

Oui, cela se rapproche du cinéma d’animation. Pascal est à ma connaissance le seul dessinateur à travailler comme ça. Il ne fait pas d’encrage. C’est la mise en couleurs qui donne les volumes.

N’avez-vous jamais voulu écrire pour autre chose que de la BD ? Du cinéma ?

Pour le cinéma, on ne me l’a jamais proposé et l’occasion ne s’est pas présentée. Par contre, j’ai beaucoup aimé écrire mon roman et j’ai bien l’intention d’en faire d’autres.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

Le style du dessinateur avec lequel vous travaillez, ça influence votre manière d’écrire ? En quoi ?

Cela peut se produire. C’est le cas actuellement avec un projet que je réalise avec Jéronaton.  Mais de manière générale, les scénarios sont écrits avant de choisir le dessinateur. J’écris avant tout sur des sujets qui m’intéressent, rarement pour travailler avec un dessinateur spécifique.

Il y a aussi la couleur avec laquelle Pascal habille ses albums, entre le sépia et le négatif. Mais, écrivez-vous aussi (pour) la couleur ?

Le choix de la bichromie pour les albums réalisés avec Pascal s’est fait d’un commun accord. On trouvait que cela collait bien à la fois avec le sujet et avec le dessin.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

Avec du sur-mesure, parfois ? Quelles scènes, par exemple ?

Non, ça ne fonctionne pas comme ça. J’écris mon scénario bien en amont et je fais le découpage seul de mon côté. Pascal a ensuite toute liberté pour réaliser les planches comme il l’entend.

Dans ce polar, vous nous emmenez dans le monde pas si radieux du Hollywood des années 50. Vous aimez le cinéma ? Lequel ? Avec quelles références ?

J’aime le cinéma en général (j’y vais beaucoup),  j’aime l’Amérique des années 50/60 et j’aime donc le cinéma américain de cette époque. J’aime également la littérature et les polars américains de cette période. Les références sont donc extrêmement nombreuses … Et puis, pour l’anecdote, j’ai même un lien avec le cinéma américain de l’époque. Mon patronyme est très particulier. Il se trouve que tous les « Seiter » de la planète appartiennent à la même famille (c’est assez rare). J’ai donc très probablement un lien familial assez proche avec le metteur en scène William A. Seiter qui a beaucoup travaillé à Hollywood dans les années 30 à 50. Il ressemblait d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à mon grand-père.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

Quelle est la force de la BD sur le cinéma ? On ne fait pas une BD comme on fait un film, vous le gardez à l’esprit ?

Il y a beaucoup de points communs entre la BD et le cinéma. La différence est essentiellement une question d’échelle. D’ailleurs, il y a de plus en plus de films adaptés de BD. Au cinéma, il y a toute une équipe, l’image bouge, il y a un montage, des séquences qui durent plusieurs minutes et il y a une bande son. En BD, l’image est fixe et il y a un ou deux auteurs. Nous devons utiliser l’ellipse pour densifier le récit et les dialogues sont de la langue parlée qui est destinée à être lue. Les contraintes de la BD sont beaucoup plus importantes que celle du cinéma et c’est donc un mode d’expression beaucoup plus technique. C’est toute la magie de cet art. Je me souviens, dans les années 80, quand je lisais un « Blueberry », j’avais le sentiment, en fin de lecture, d’avoir vu un western hollywoodien. J’espère que les lecteurs de « Trou de Mémoire » et de « Balle Tragique pour une Série Z » éprouveront le même sentiment.

Et le Hollywood de la BD, c’est quoi ?

Comme je viens de le dire, certains albums, à la lecture, donnent réellement le sentiment de voir un film. Blueberry ou Comanche, pour moi, c’est le top.

© Regnauld pour Trou de mémoire

Comment est né cet album, son histoire ? Vous êtes-vous inspiré d’acteurs ?

Après la sortie de « Trou de Mémoire », j’ai fait quelques salons en compagnie de Pascal et nous avons eu l’occasion de discuter du projet suivant. L’idée est venue d’une de ces discussions. La première piste était plutôt de localiser l’action et l’enquête dans le cadre du tournage d’un film célèbre. On avait pensé à « Autant en emporte le vent ». Puis j’ai eu l’idée d’utiliser le tournage d’une série. Et la série la plus emblématique dans années 50, celle que tout le monde connait, c’est « Zorro ».

Les références sont là, en tout cas. Comme Zorro. Mais pourquoi Zorro ?

Parce que c’est la série la plus connue. Une série qui a rencontré un immense succès et qui n’aura pourtant que deux saisons, non pas parce que le public ne l’aime pas, bien au contraire, mais en raison d’une guéguerre entre les studios Disney et leurs partenaires financiers.

Votre héros n’en est pas un. C’est un looser qui se retrouve traqué et victime… ou coupable. Comment gère-t-on ce genre de personnage ? Doit-on du coup corser le tempérament de ceux qui l’entourent ?

Pas forcément. Le héros est un type aigri, envieux, un raté qui en veut au monde entier. Il se croit malin, mais en réalité, il se fait manipuler depuis le début par quelqu’un de vraiment tordu contre qui il ne fait absolument pas le poids. Il est en réalité surtout victime de sa propre médiocrité. Je crois que ce sont des spécimens humains qu’on rencontre facilement dans les milieux artistiques et plus encore dans celui du cinéma.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

Pour le malmener, il faut laisser l’opportunité au lecteur de croire à son innocence ou à sa culpabilité. En dire assez sans en dire trop et laisser de la place pour un éventuel twist. C’est un casse-tête pour le scénariste ? Vous testez votre intrigue ?

C’est clairement pour moi un jeu, un challenge. Je me souviens, pour « Trou de Mémoire », je venais de terminer le découpage d’un album (un « Lefranc ») et je me suis accordé une semaine de repos scénaristique pour lire cinq ou six polars américains. À la fin de cette orgie de lecture, j’ai eu envie d’écrire mon propre polar « US ». Une sorte d’hommage au genre. J’avais fait, il y a quelques années, un grand voyage sur la côte ouest des Etas Unis. Mon passage à San Francisco m’avait marqué. C’est une ville où a envie de s’installer. Du coup, j’avais mon point de départ : Un type se réveille au petit matin sur le vieux port de San Francisco à côté du cadavre d’une femme et réalise qu’il a totalement perdu la mémoire … Le reste a été comme un jeu, un puzzle qu’il fallait compléter. Cela à été pareil pour « Balle Tragique … ». Quand j’écris ce genre d’histoire, je le fais surtout pour moi-même. Je m’amuse et en réalité, le fait qu’elle puisse être publiée ou pas m’importe peu. Quand ça arrive, c’est un bonus et l’occasion de partager l’expérience avec les lecteurs.

Dans Balle tragique… comme Sir Nigel, vous utilisez beaucoup de récitatifs et descriptifs. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça amène. Comment dose-t-on le texte ?

Le récitatif n’est pas une obligation. Par exemple, dans « FOG », il y en a très peu. Cela dépend vraiment du récit. D’ailleurs, je pense qu’il vaut mieux donner les informations au lecteur à travers les dialogues. Dans les deux albums que vous citez, j’utilise les récitatifs pour des raisons très différentes. Dans « Balle Tragique … », comme dans  « Trou de Mémoire », nous sommes en présence de protagonistes qui sont souvent seuls avec eux-mêmes. Le récitatif permet de rendre compte de cette situation. À travers le récitatif, nous découvrons ce qui se passe dans la tête du personnage. C’est aussi un clin d’œil aux polars de l’époque, qui étaient souvent écrits dans cet esprit.

© Seiter/Regnauld chez Glénat

En ce qui concerne « Sir Nigel », c’est un peu différent. Là, il s’agit de l’adaptation d’un roman de Conan Doyle. Le roman est extrêmement dense et je tenais à garder ce ton très particulier de la littérature de la fin du 19e siècle. J’avais déjà fait ça dans « Seule contre la Loi » et dans « Venise hantée », deux albums adaptés de romans de Wilkie Collins.

Seule contre la loi © Seiter/Wagner chez Les Éditions du Long Bec

En fait, à quoi ressemble vos scénarii ? Vous dessinez un peu pour le storyboard ?

Pas du tout. Mon scénario est très écrit. Il se lit comme une nouvelle, mais il n’y a pas de dialogues. Les dialogues viennent plus tard, au moment du découpage. Très souvent, quand le dessinateur commence l’album, il dispose de l’ensemble du découpage. Je pense qu’imposer un storyboard dessiné à un dessinateur est une mauvaise idée. Cela bride sa créativité. Chacun son métier. Et puis, le dessinateur n’est pas au service du scénariste. Tous les deux sont au service de l’album.

À quel point vous documentez-vous ?

Énormément. Je suis historien de formation et me tourner vers la documentation littéraire ou iconographique est pour moi un réflexe naturel. Je fournis également beaucoup de documentation au dessinateur.

Sir Nigel, Sir Conan Doyle et la guerre de Cent Ans

J’imagine que si documentation il y a, elle doit encore être plus conséquente pour Sir Nigel, non ?

Effectivement, elle était déterminante. Mais Christian Gine a fait largement sa part de travail dans la recherche documentaire.

Vous avez adapté Sherlock Holmes façon alsacienne, c’est ce qui vous a mis sur la trace de Sir Nigel, autre roman de Conan Doyle ? Sherlock Holmes occulte-t-il d’ailleurs les autres facettes de son auteur ?

Le rêve de Conan Doyle était de devenir Walter Scott. Devenir un spécialiste reconnu des romans historiques. Sherlock Holmes ne l’intéressait pas plus que ça, mais c’est le personnage qui lui rapportait le plus d’argent. Il a d’ailleurs tenté de le tuer, mais a été obligé de le faire revenir d’entre les morts à la demande du public. C’est le sujet que j’aborde dans mon roman.

© Seiter/Gine/Quaresma chez Glénat

Alors que Conan Doyle était beaucoup plus fier de ces romans historiques. Sa manière d’écrire y était-elle différente ?

Absolument. Personnellement, je trouve ses romans historiques bien mieux écrits que les nouvelles consacrées à Sherlock. Parmi ces dernières, toutes ne sont d’ailleurs pas très intéressantes.

Comment ce roman vous est-il tombé dans les mains ?

À l’époque de « FOG »,  j’avais lu énormément de littérature victorienne. Sans doute une bonne centaine de romans. Les œuvres de Conan Doyle en faisaient partie.

Fog © Seiter/Bonin aux Éditions du Long Bec

Qu’est-ce qui fait qu’on se dit à un moment : ce roman, il faut l’adapter en BD ?

J’avais adapté il y a trois/quatre ans un excellent pastiche de Sherlock Holmes écrit par Jacques Fortier et publié aux éditions du Verger (Sherlock Holmes et le Mystère du Haut Koenigsbourg). Suite à cette adaptation,  j’avais moi-même scénarisé deux autres albums avec Sherlock comme héros et même publié un roman consacré à ce même personnage. Du coup, j’avais été mis en relation avec les milieux holmésiens qui sont tout de même très centrés sur le personnage du détective. J’ai pensé qu’il serait intéressant de montrer que Conan Doyle avait écrit d’autres choses, parfois plus intéressantes.

© Seiter/Gine/Quaresma chez Glénat

Dans Balle tragique… , on règle les affaires par flingue ; dans Sir Nigel, c’est à l’épée. Et vous, en tant que scénariste, quelle est votre arme préférée ? Pourquoi ?

Le stylo ou le traitement de texte. Je pense que les mots sont au final plus efficaces que la violence et les armes.

Des jeunes héros qui tentent de faire leur trou, d’être écolé, dans des quêtes initiatiques, il y en a beaucoup dans les oeuvres culturelles. Ils permettent à tout un chacun de s’y projeter ? Qu’est-ce qu’il a en plus, ce Sir Nigel ?

Sir Nigel est jeune par son âge, mais pas dans sa tête. Au contraire, il défend bec et ongle des valeurs de chevalerie qui sont déjà obsolètes à l’époque où se passe le récit. Il incarne un idéal chevaleresque complètement dépassé, qui parfois, frise le ridicule. Mais c’est justement ça qui fait son charme.

© Seiter/Gine/Quaresma chez Glénat

C’est aussi la première fois que vous travaillez avec Christian Gine, comment vous êtes-vous retrouvés sur ce projet ? Son Capitaine Sabre a connu une belle intégrale au Long Bec, c’est ce qui vous a rapproché ?

Non, j’avais déjà travaillé avec Christian pour « Stamford Bridge », dans la collection des grandes batailles navales chez Glénat. Notre rencontre date de là. J’ai lancé ce projet avec Jean-Yves Delitte et il se trouvait que Christian était disponible à l’époque.

Oh, je l’avais oublié celui-là ! Mea culpa !

Nous nous sommes très bien entendus et nous avons enchaîné avec les deux tomes de « Sir Nigel ». Et comme je suis également responsable éditorial au Long Bec et que cet éditeur dispose d’une belle collection consacrée aux intégrales, nous avons décidé de republier le « Capitaine Sabre », qui au passage, est une pure merveille. Le second tome de ces deux intégrales sort prochainement.

Avec un style réaliste mais pas trop qui permet parfois la caricature et de valoriser les expressions, non ?

Christian a un style bien à lui que personnellement, j’adore. J’ai trouvé que ça correspondait bien au récit.

On a parlé des couleurs de Pascal Regnauld. Celles, certes plus classiques, de Sir Nigel sont très réussies aussi. Vous nous parlez d’Antoine Quaresma ?

Antoine avait déjà fait les couleurs de « Stamford Bridge ». Celles de « Sir Nigel » sont un peu différentes, car il a travaillé en aplats pour donner un côté plus « vintage » aux deux albums. Dans le tome 2, qui est beaucoup plus épique, il traite entre autre la bataille de Poitiers, à laquelle Sir Nigel participe. C’était un travail de titan de mettre en couleurs des charges de cavalerie médiévale avec chaque chevalier équipé d’un harnachement adorné de couleurs spécifiques. Il a fait ça avec énormément de talent. Antoine est à mon avis un des meilleurs coloristes sur le marché.

© Seiter/Gine/Quaresma chez Glénat

L’adaptation en deux tomes s’imposait-elle ? 

C’est un choix éditorial. Il est assez compliqué pour un éditeur de produire un album de 92 pages d’un coup. Le coût de réalisation serait trop élevé (cela représenterait près de 50 000 euros d’avances).

Avec des libertés prises pour la BD ?

Oui, bien sûr. Même en 92 planches, le roman est beaucoup trop dense. J’ai malheureusement été obligé de supprimer certains passages. Mais j’ai pu garder l’essentiel.

© Seiter/Gine/Quaresma chez Glénat

Y’a-t-il des pièges à éviter, un format à adopter quand on s’attaque à la période médiévale ?

Je ne crois pas. Comme je suis historien, c’est une période qui ne me pose pas de problème particulier. Je suis d’ailleurs en train de travailler sur la même période dans le cadre d’une nouvelle série chez Michel Lafon. Et pour le format, tout dépend du public visé. C’est plus un problème éditorial qu’un problème d’auteur.

On sait que Sir Nigel est une sorte de prequel à La compagnie blanche. Il est question de l’adapter aussi ?

C’est une possibilité. J’imagine que ça va dépendre du succès et des ventes de ces deux albums. Et Christian s’est remis à « Neige », avec Didier Convard. Il faudra attendre qu’il soit de nouveau disponible.

Au-delà du Moyen-Âge ou du Hollywood des 50’s, j’ai l’impression que vous êtes curieux de tout, dans les genres (polar, western, historique…), les époques. Votre oeuvre est très diversifiée et c’est ce qui en fait la richesse. Et sans doute, toujours plus ces dernières années. L’aventure commence là, en sortant de sa bulle de confort et en allant toujours ailleurs ? Y’a-t-il des projets fous, des expériences que vous aimeriez tenter ?

Oui, j’aime bien explorer différentes pistes et j’ai eu la chance de pouvoir aborder pratiquement tous les genres, à l’exception de la SF (Mais j’ai actuellement un projet en cours dans ce domaine). Comme précisé plus haut, j’ai une formation d’historien. C’est effectivement ma zone de confort. Mais je suis également un très grand lecteur de romans dans tous les genres. Et j’aime le cinéma, les arts, la culture en général. J’ai récemment pris des responsabilités éditoriales au Long Bec. Je m’occupe aussi d’adapter les textes d’albums étrangers suite à des rachats de droits. C’est un travail passionnant. Mais bon, il y a certainement encore beaucoup de choses à faire. J’ai encore quelques années devant moi pour les réaliser.

Aussi, vous avez toujours gardé un encrage alsacien. En termes de BD, et d’arts en général, c’est une région qui bouillonne, fort active dans le monde culturel ?

Je suis très attaché à ma région et j’ai publié quelques ouvrages sur des thèmes plutôt régionaux. Mais à une époque où la planète est devenue un village, un ancrage régional n’a pas vraiment d’intérêt. Vous imaginez un « Trou de Mémoire » qui se déroule à Strasbourg ? Il se trouve que le Long Bec est installé en Alsace, mais nos publications sont nationales, voire internationales. Nous allons par exemple publier prochainement au Long Bec « Hai Long Tun », le dernier album de Thierry Robin, réalisé en Chine pour le marché chinois. Je suis donc plus tourné vers le marché national que vers le microcosme régional.

Hai Long Tun© Thierry Robin
Hai Long Tun© Thierry Robin

D’ailleurs, Sherlock Holmes reviendra-t-il en Alsace après les trois tomes réalisés avec Manunta ?

Non, ce n’est pas à l’ordre du jour, même si ces albums ont connu un vrai succès. Le tome 1, « Sherlock Holmes et le Mystère du haut Koenigsbourg », en est actuellement à 30 000 exemplaires, traduit en quatre langues (français, allemand, anglais et espagnol).

© Seiter/Manunta chez Le Verger Éditeur

Puis il y a les artistes espagnols (Rubèn) et italiens (Manunta) dont vous semblez assez friand et qui sont mis à l’honneur du catalogue des Éditions du Long Belc dont vous êtes devenu éditeur. Là encore, il faut aller voir ailleurs ? Les artistes étrangers ont des choses à nous apprendre sur la BD, sur sa force, ce qu’elle permet ?

Giuseppe Manunta habite à Strasbourg. Travailler avec lui était donc assez naturel. Mais effectivement, au Long Bec, nous explorons les pistes italiennes, espagnoles et portugaises. Dans ces pays, la bande dessinée est en pleine évolution et certaines créations sont absolument remarquables. Je pense notamment à « El Boxéador », de Man et Rùben. Rùben del Rincon est un formidable auteur. Nous avons financé au Long Bec la série « Max », de Rùben et Salva, qui est pour moi une de nos meilleures séries. Et nous travaillons actuellement avec des auteurs italiens, entre autre avec Riccardo Colossimo, qui a signé chez nous le formidable « Ava Granger ». Il y a une très grande créativité chez ces auteurs. Peut-être même que l’avenir de la BD se situe plutôt dans les pays latins …

© Rubèn aux Editions du Long Bec
© Mercier/Colosimo aux Éditions du Long Bec

Justement, ça veut dire quoi « être éditeur » de nos jours ? Et « être éditeur au Long Bec » ? Le fait d’être scénariste vous y aide ? Et le fait d’avoir trente ans d’expériences chez différents éditeurs ?

Mon investissement au Long Bec est surtout dû à une certaine curiosité. Je connais bien un grand nombre de maisons d’édition, mais là, il s’agissait d’en créer une de toute pièce. C’est un formidable challenge. Ensuite, nos critères sont assez simples : nous ne nous interdisons rien, mais il faut que chaque album ait un sens, une raison d’être. Si nous avons le moindre doute, nous ne prenons pas le projet. Nous tenons à la qualité du dessin, de la narration et du sujet.

Et effectivement, mon expérience de scénariste m’aide dans ces choix. Nous avons actuellement énormément de projets qui nous arrivent toutes les semaines. Nous montons en puissance, puisque nous allons publier quatre ou cinq albums par mois en 2019. Mais nous sommes extrêmement sélectifs et nous refusons pratiquement 90% des projets proposés car, pour nous, ils manquent d’intérêt ou de professionnalisme. Mais nous pouvons également avoir un coup de cœur, comme pour « Strip Tease », d’Emma Subiaco, qui était un premier album.

© Emma Subiaco aux Éditions du Long Bec

Le monde de l’édition ne s’est-il d’ailleurs pas complexifié ? Très récemment, Sandawe a mis la clef sous le paillasson. C’est triste, non ? Le signal d’une « industrie » qui va mal ? Comment le Long Bec, décidément courageux, fait-il pour survivre et proposer des albums épatants et en lesquels il croit par-dessus tout malgré qu’ils soient parfois loin des standards privilégiés ?

Oui, le monde de l’édition de BD est en crise. La plupart des ventes sont aujourd’hui modestes. Il faut en tenir compte et trouver un équilibre financier avec des ventes entre 2000 et 3000 exemplaires. Il faut être extrêmement vigilant. Avoir une bonne connaissance du marché et une idée précise de ce qui pourrait intéresser le public. Et surtout, veiller à la qualité. C’est justement ça, le travail de responsable éditorial et c’est ça qui est passionnant.

En ce qui concerne Sandawe, oui, c’est toujours triste de voir disparaître une structure éditoriale. Mais je crois, pour en avoir discuté avec plusieurs auteurs ayant participé à cette aventure, que c’était un modèle économique qui n’était pas vraiment viable. Je ne crois pas qu’il y ait réellement de l’avenir dans l’édition si on n’est pas totalement intégré dans la chaîne du livre. Après, il y a des pistes à explorer…

Avec aussi des éditions patrimoniales de classiques, parfois oublié, comme les œuvres d’Antonio Hernández Palacios. C’est vous qui vous y collez ? Le travail a l’air monumental !

Oui, refaire les textes de plusieurs centaines de planches est un énorme travail. Mais il faut le faire pour rendre l’album lisible en 2019. Nous n’avons  pas le choix et c’est presque un acte militant. Je suis actuellement en train de travailler sur l’adaptation d’Eloy, de Palacios. Il s’agit de la meilleure BD réalisée sur la guerre civile espagnole par un dessinateur qui avait personnellement  participé aux combats . C’est presque un document historique.

Une page telle que parue en 1981 © Antonio Hernández Palacios

La suite, pour vous, c’est quoi ? Quels sont les projets, les prochains albums à paraître ?

Un nouveau projet avec Pascal Regnauld, normalement chez Glénat, des projets chez Michel Lafon, un nouveau Lefranc en chantier chez Casterman et un autre prévu pour 2022, la suite et la fin des « Fantômes du Passé » avec Luc Brahy chez Paquet, un nouveau western avec Daniel Brecht au Long Bec et enfin, un album avec Jéronaton, toujours au Long Bec.

© Seiter/Regric
© Seiter/Brahy
© Seiter/Jeronaton
© Seiter/Brecht/Lerolle aux Editions du Long Bec

Quelque chose à ajouter ?

On va peut-être arrêter là ? Les lecteurs qui iront jusqu’au bout de cette interview auront bien mérité une bière ou un gâteau en guise de réconfort …

Je ne vous fais pas le dire, bon appétit et santé. Mais je crois que la passion et l’enrichissement valent bien de sauter un repas. Merci beaucoup, Roger.

Titre : Balle tragique pour une série Z

Récit complet

Scénario  : Roger Seiter

Dessin et couleurs : Pascal Regnauld

Genre: Polar, Thriller

Éditeur: Glénat

Nbre de pages: 64

Prix: 17€

Date de sortie: le 06/02/2019

Série : Sir Nigel

Tome : 1/2 – Le preu du Pont de Tilford

D’après le roman de : Sir Arthur Conan Doyle

Scénario  : Roger Seiter

Dessin : Christian Gine

Couleurs : Antoine Quaresma

Genre: Histoire

Éditeur: Glénat

Nbre de pages: 46

Prix: 13,90€

Date de sortie: le 06/03/2019

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