Vanikoro, enfer et paradis sublimés par Patrick Prugne : « J’en avais tellement envie, d’étudier des personnages déboussolés qui restent là pendant des mois »

Lundi, début de semaine pluvieux et ça ne risque pas s’améliorer au vu des prévisions. Mais la pluie, ça transporte aussi. Que diriez-vous d’une sombre nuit perdue dans la Mer de Corail. La tempête malmène deux bateaux d’une grand expédition bientôt ramenée à l’épave de peu de choses. Qu’est devenu l’équipage emmené par Jean-François de La Pérouse ? Ont-ils perdu un trésor sur une île du Pacifique sur laquelle nul homme moderne (et c’était tant mieux) n’avait posé le pied ? Entre indigènes fascinés et autres coupeurs de têtes, Patrick Prugne éclaire le mystère avec profondeur et talent graphique inégalable. C’est parti pour un voyage commencé, il y a quelques semaines, dans le coin jeu de société de Slumberland Namur. Là où nous avons rencontré l’auteur de ce drame entre paradis et enfer, au coeur du Pacifique.

Bonjour Patrick. Avant toute chose, je suis retombé sur des albums de Nelson et Trafalgar et Fol, dites donc quelle évolution. A-t-on toujours affaire au même auteur ?

Ça va vite vingt ans. Ce sont des heures de travail. Mon dessin est aujourd’hui plus évolué. Mais je ne renie pas ces albums, du tout.

Avec Vanikoro, on repart dans une thématique que vous aimez bien, faite de voyages et d’Indiens. Et dès la couverture, on est absorbé.

La couverture, c’est très compliqué? Je soumets des projets, l’équipe pèse le pour et le contre. Il importe toujours de situer les lieux. C’est un exercice difficile, plus difficile que l’illustration. Il faut penser à l’oeil du potentiel lecteur, qui tourne de gauche à droite. Il faut se servir de la typographie. J’ai remis quatre-cinq projets, cette fois-ci.

© Prugne chez Daniel Maghen
© Prugne chez Daniel Maghen

J’ai toujours fait beaucoup de projets. Si ce n’est pour Iroquois. Là, je suis tombé sur une case et ça a tilté, j’avais ma couverture.

Couverture du tirage de luxe pour la librairie Bulle

Ici, vous plantez le décor en mettant déjà le lecteur, j’allais dire le spectateur, sur l’île.

Un peu voyeurs. Le lecteur peut voir arriver le bâteau. La tempête est bien là, deux Indiens aussi. Le danger est déjà présent, que va-t-il se passer ?

© Prugne pour l’affiche du Festival d’Ancenis

Une histoire vraie, celle de La Pérouse qui, pourtant, disparaît très vite.

Jean-François de La Pérouse, commandant en chef et mort dans le naufrage. J’en suis certain. C’est pourquoi je le tue. Il avait 48 ans, c’était le plus âgé de l’équipage – et un âge honorable dans les conditions de vie de l’époque. La dernière trace qu’on a de l’Astrolabe et de la Boussole, c’est deux navires d’exploration, c’est à Botany Bay, en Australie, où ils ont appareillé. Déjà là, on ne le reconnaît plus, il n’a plus de dents, il a maigri. Je l’imaginais plus jeune La Pérouse. Je pense que si je l’avais intégré à cette histoire, il m’aurait gêné aux entournures.

© Prugne chez Daniel Maghen

Cet album, il commence fort.

Je voulais un début de film, que rien ne vienne parasiter le naufrage, que le lecteur ressente ce qu’il se passe. Un naufrage, ça ne dure pas très longtemps. Il y a les requins et les crocodiles aussi. Je voulais envoyer un vent saccadé, violent. Peut-être ai-je été plus loin que la palette technique que je pensais avoir.

© Prugne chez Daniel Maghen

La mer turquoise, pour le rendu, j’ai utilisé de l’aquarelle, j’ai toujours aimé les petites illustrations à l’aquarelle, mais de là à en faire un album. Je me suis retrouvé comme dans l’Auberge du bout du monde, à penser en ambiances. Je voulais approfondir, être limpide, efficace.

© Prugne chez Daniel Maghen

Le tout dans une méthode de travail classique.

Oui, sur papier, pour la succession d’accidents auxquels il peut donner lieu. À l’ordinateur, on peut se perdre en retouches. Moi, je fais des choix de mélange, de papiers. Ça influence le rendu. Le ciel? Vous ne le maîtrisez jamais. Les nuages, l’eau, je leur donne le charme du coup de pinceau. Le budget ? Celui d’une gomme et d’un crayon. Bon, c’est beaucoup de travail.

Puis, je suis amené à essayer toutes les techniques. Jusqu’à la brosse à dents pour l’écume. Le pinceau peut être lourd et pompier. Je combine, j’utilise de la gouache.

© Prugne chez Daniel Maghen

Cette histoire, vous l’avez en tête depuis longtemps ?

Depuis des années ! Déjà en 2008, quand j’étais allé au Musée de la Marine, c’était superbe. Depuis, j’ai lu, j’ai approfondi, le temps est passé et je me suis passionné pour le Nouveau Monde, les Indiens. Est venu le temps de la parenthèse, j’en avais tellement envie.

Dans un changement d’environnement, tout de même.

Oui, ce n’est pas la même végétation. J’adore dessiner et j’ai été frustré en « arrivant » à Vanikoro. En ce moment, je planche sur mon prochain album, Tomahawk, dans un milieu foisonnant, avec des animaux. J’aime me documenter sur la faune, la flore, en annexe. Un wapiti, un grizzly, par exemple.

Sauf qu’à Vanikoro, il n’y avait rien ! Quelques oiseaux, une perruche. C’était frustrant. J’y ai mis un cochon de brousse ou l’autre, mais il n’y a rien d’autre.

© Prugne chez Daniel Maghen

L’enfer ou le paradis ?

Évidemment, c’est l’enfer, surtout au début, après le naufrage quand on se retrouve face à des guerriers. Mon handicap était qu’on connaissait la fin, qu’on savait qu’il n’y aurait jamais de survivant, de rescapé de cette île. Je voulais étudier des personnages déboussolés qui restent là pendant des mois. La violence qu’ils vont ressentir, physique mais aussi mentale. Le choc de civilisations, c’était ça le leitmotiv, cette rencontre improbable. Le hasard a voulu que ces marins échouent sur une île où les Micronésiens n’avaient jamais vu de blanc.

© Prugne chez Daniel Maghen

Et vous nuancez le trash et la violence, passage obligé de cette rencontre.

Avec des ombres chinoises. Je ne pouvais pas tout escamoter. Il y a sur cette île des coupeurs de tête, tout en étant grand public, je devais les montrer à l’oeuvre. Mais ce n’est pas sanguinolent non plus.

Vous amenez les vrais méchants, les coupeurs de tête, petit à petit dans cet album.

J’ai voulu les faire sortir du bois. De manière à ce qu’au début, on ne les voie pas mais on les sente, on les devine. Puis, ça s’intensifie, on découvre une tête coupée, on ne voit que leurs pieds sur des troncs d’arbres. Je voulais montrer qu’ils étaient là avant de les faire apparaître.

© Prugne chez Daniel Maghen

L’espoir est là pourtant.

Bien sûr, ces naufragés refusent de se voir condamner. Ils espèrent remettre sur pied un voilier de fortune. Puis il y a le trésor. Un coffre-fort, une malle face à laquelle le naturel va revenir au galop, nourrir les convoitises. Je me suis emparé de la légende du trésor de La Pérouse. C’était la brèche pour entretenir l’espoir.

Tout en divisant.

Certains vont construire un bateau et s’en aller. Leur seule chance, pensent-ils. Ils savent que, sur cette île, ils sont aux abords d’une route maritime où personne ne passe. Et comme il y avait des charpentiers dans l’équipe. Les fouilles le prouvent. Et rejoint la tradition orale des autochtones.

© Prugne chez Daniel Maghen

Il y a quand même un bateau qui passe au loin sans rien voir.

Oui, le HMS Pandora, ce bateau qui cherchait les mutins du Bounty. Bon, j’ai triché de deux-trois ans pour forcer le concours de circonstances, mais c’était la même région.

Ces personnages, vous les dispersez.

Pour gagner du temps et raconter l’histoire en deux lieux différents, tout en me permettant de me pencher sur les autochtones que les naufragés vont rencontrer sur place. Avec matière à jouer sur des ellipses, à instaurer du suspense. Passant d’un groupe à l’autre, aux moments cruciaux.

© Prugne chez Daniel Maghen

Et comment créez-vous cela ?

C’est un jeu de Légo. De temps en temps, je fais relire et je retouche. Je colle parfois. J’ai fait un storyboard très poussé pour y arriver.

© Prugne

Avec le risque et l’impression de faire deux fois l’album?

Exactement. Avec l’impression d’avoir fini avant d’avoir commencé. Ça peut être frustrant.

© Prugne chez Daniel Maghen

Ces peuplades qui résidaient sur l’île Vanikoro avant le naufrage, comment les avez-vous approchées graphiquement ? 

J’ai fait des recherches, ils n’ont pas la même morphologie que les héros de mes précédents albums. Je me suis inspiré de photos actuelles, des Mélanésiens, des Papous de la Nouvelle-Guinée. Mais, les photos, graphiquement, ça n’amène rien du tout si on les décalque. Je leur ai donné l’aspect crépu, un pagne. Je voulais amener de la couleur pour que ce soit vivant.

© Prugne

Un bâteau, c’est dur à dessiner ?

Je ne suis pas marin, je suis juste en admiration face à la beauté de ces ouvrages. Je ne pourrais pas faire une histoire se passant intégralement dans un bateau, je me sentirais piégé, cloisonné. Il y a des bateaux bien mieux dessinés que les miens mais je suis assez autiste face à un tel ouvrage, je fais au mieux. Puis, il y a la houle, les mouettes, l’aventure. J’aime quitter le pont et m’enfoncer dans la forêt.

© Prugne

Il paraît que Napoléon aurait pu être dessus. Comme quoi, l’Histoire et son cours se jouent à peu de chose.

Oui, dingue, hein ? Comme ce curé qui a sauvé un gamin de la noyade. Gamin qui s’est révélé être… Hitler.

À notre époque, y’a-t-il encore de l’espace pour faire des grandes découvertes comme celles que La Pérouse cherchait ?

Bien sûr, on pourrait faire des grandes découvertes, mais pour soi. Cela dit, on découvre encore des choses, des indigènes qui n’ont pas été colonisés. Mais qu’on leur foute la paix plutôt que d’essayer de leur vendre des t-shirts. Hélas, la Terre est devenue trop petite pour l’Homme.

© Prugne chez Daniel Maghen

Il y a 200 ans, on ne savait pas ce qu’il y avait au-dessus de nous, le ciel. Il n’a pas fallu longtemps pour que des milliers d’avions l’envahissent.

Vous parlez de la réalité historique à laquelle vous essayez d’être le plus fidèle. Vous avez déjà eu des retours d’historiens ?

Globalement, les retours sont bons. Les Presses de la cité m’ont même demandé s’ils pouvaient utiliser une case de Frenchman dans un livre scientifique. La consécration. Récemment, j’ai fait deux ex-libris sur la guerre de sept ans aux côtés d’historiens. J’essaie de coller à l’histoire, je n’en ai pas la formation. Je me documente. Je n’ai pas fait de thèse sur les Îles Salomon. Il ne faut pas prendre Vanikoro pour une BD historique. J’ai fait des grosses fautes dès le début.

Mais l’essence est là ! Quand vous travaillez, le faites-vous en musique ?

Pas quand j’écris, ou alors quelque chose qui ne me parasite pas, une musique d’ambiance. Quand je dessine, par contre, c’est en fonction du moment. Je suis allé jusqu’à m’acheter des albums sur lesquels on n’entend que les bruits du ressac ou le chant des oiseaux. Puis, il y a de la musique de films, pour faire appel à des souvenirs, sur certaines pages maritimes. J’ai aussi découvert les Red Hot Chilli Pipers, de la cornemuse rock.

Cet album est sorti aux Éditions Daniel Maghen. Ce n’est pas le premier ! Un éditeur auquel vous êtes fidèle depuis longtemps ! 

Je l’ai connu quand il était encore galeriste. Après quoi, j’ai eu la chance d’être parmi les premiers titres qu’il a édités. Il en édite peu mais avec la certitude que le bouquin sera soutenu et visible. Ce sont des beaux albums fabriqués par des passionnés, avec une belle diffusion. Pourquoi aller ailleurs ? Ils accueillent aussi des expositions sans avoir édité forcément quelque chose. Ce n’est pas ça leur moteur.

© Prugne chez Daniel Maghen

Un nouvel album est-il déjà en projet ?

Oui, justement, je cogitais ça dans le train qui m’amenait chez vous. Je tourne en rond. Mais je sais que je vais repartir en 1647 dans le Nouveau Monde, entre Trois-Rivière et Ville-Marie.

Le monde moderne ne vous intéresse décidément pas.

Je n’ai pas envie qu’il y ait des voitures dans mes histoires, ou des gratte-ciels. Je veux du dépaysement. Je vais jusqu’en 1800, grand maximum.

© Prugne chez Daniel Maghen

Merci Patrick et excellente année 2019 en pays indien et ailleurs.

Titre : Vanikoro

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Patrick Prugne

Genre : Aventure, Histoire, Survival

Éditeur : Daniel Maghen

Nbre de pages : 84

Prix : 19,50€

Date de sortie : le 18/10/2018

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