Pocahontas, plus qu’une princesse Disney, témoin pour Patrick Prugne d’une sauvagerie qui n’est pas celle qu’on croit, qui fait de l’harmonie un désastre

« Tu crois que la Terre t’appartient toute entière
Pour toi, ce n’est qu’un tapis de poussière
Moi je sais que la pierre, l’oiseau et les fleurs
Ont une vie, ont un esprit et un cœurPour toi l’étranger ne porte le nom d’Homme
Que s’il te ressemble et pense à ta façon
Mais en marchant dans ses pas, tu te questionnes
Es-tu sûr, au fond de toi, d’avoir raison ? »
(L’air du vent, Native/Stephen Schwartz/Alan Menken – Pocahontas)
© Prugne

On le sait, la magie de Disney opère toujours, gravant sur nos rétines des images animées incroyables, émotionnelles, et sur nos langues des a priori édulcorés des mythes, légendes, histoires vraies qui ont servi de matériaux de base à la firme aux grandes oreilles. Car la souris sélectionne les meilleurs morceaux du fromage… et renvoie vers l’ombre ses aspérités. Comme Pocahontas, le 33e « classique » des studios Disneys, sorti au milieu des années 90. Aujourd’hui, c’est en BD, et après un véritable travail de fouille et de documentation, de vrai ou faux, que Patrick Prugne approche une vérité bien plus terrible et fratricide.

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© Prugne chez Daniel Maghen

Résumé des Éditions Maghen pour Pocahontas : Pocahontas est inspiré de la véritable histoire de cette jeune indienne devenue mythe malgré elle. Un récit où la documentation historique est méticuleusement respectée. 1607 : Trois navires anglais accostent en Virginie. Une centaine de colons débarquent et construisent le premier fort anglais en Amérique qui deviendra Jamestown. Les indiens Powhatans n’auront de cesse de vouloir rejeter à la mer ces nouveaux venus bien inquiétants. Dans ce conflit latent, seule Pocahontas, fille du chef Powhatan tentera de rapprocher les deux peuples. La narration commence en 1621 par une tentative de traité de paix entre tribus indiennes et colons du fort et se poursuit par des flash-backs sous forme d’un dialogue entre Pamouic, le fils du chef Powhatan et le narrateur. Leurs interventions rappellent constamment la place centrale jouée par Pocahontas sur la destinée des colons. Basée sur la légende, l’histoire souligne crescendo les rapports amoureux entre le capitaine Smith et la jeune indienne… D’eux dépendra l’avenir de la colonie.

© Prugne chez Daniel Maghen

Patrick Prugne continue d’arpenter les territoires américains, amérindiens, surtout. Avec Pocahontas, c’est la nation des Powhatan que l’auteur français met en lumière, à travers l’histoire immortelle qu’en a ramenée un certain Smith, capitaine de son grade et surtout condamné à une mort certaine pour mutinerie, au moment d’accoster les côtes sauvages de la Virginie, bientôt promise à un avenir éclairé par le savoir des Européens. Tu parles… Ces Européens qui se livrent une véritable course-contre-la-montre, à la mort même, pour être les premiers à conquérir toujours plus de territoire et y implanter leur langue et leur dieu.

© Prugne chez Daniel Maghen

Profitant d’une nouvelle rencontre, peut-être plus apaisée, ça reste à voir, entre les Anglais et les Powhatans, en 1621; Patrick Prugne plonge dans les souvenirs et la douleur encore fraîche du premier rendez-vous qui a vite tourné au fiasco. Alors qu’il y avait matière à une belle histoire d’amour et de fraternité. Car il suffit parfois du caractère de deux êtres qui agissent envers et contre les ordres, martiaux, reçus dans un camp et un autre, pour changer les lignes de l’histoire tragique et lamentable.

© Prugne chez Daniel Maghen

Fidèle à son sens du décor, de la nature, de la survie dans un milieu hostile et majestueux, Patrick Prugne livre un album intense et dur, dans lequel l’engrenage va étouffer les belles promesses que se font deux personnages d’ouverture. Pocahontas, naïve, Smith, ambigu, mais électrons libres qui arrivent à se comprendre alors que leurs deux peuples en seront incapables. Bien aidés par la rage et l’envie de puissance de l’envahisseur.

© Prugne chez Daniel Maghen

Au fil des climats, des décors, de l’eau à la terre, des roseaux à la lisière, du campement militaire européen aux huttes en bois indiennes, Patrick Prugne raconte en beauté ce destin contrarié, cette liaison entre deux peuples mis en contact pour la première fois qui tourne au fiasco. Malgré l’entraide qu’il a pu y avoir, et sans laquelle les nouveaux arrivants n’auraient peut-être pas tous survécu à l’hiver rude. Vite oubliée dans les discours des agitateurs de haine et de conquête, qui veulent sauver les apparences du conquistador et du meneur d’hommes.

Ce n’est pas une romance, pas une histoire d’amour que raconte Prugne, échappant à la tentation disneyenne pour remettre l’église au milieu du village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. C’est l’histoire d’une rencontre qui se déroule sur quelques jours, quelques semaines, sous les yeux des hommes mais aussi de la faune locale (superbe), jusqu’à la fin de non-recevoir et un venin qui s’infiltre et contre lequel il n’y a pas de remède. Là, comme ailleurs, il en va d’une certaine origine de la violence, intemporelle malheureusement, et qui va contre la richesse du métissage et mène à l’exil. La modernité dans ce qu’elle a de plus dégénérée.

Couverture de l’Édition pour la Librairie Bulle

Et, comme toujours, aux Éditions Maghen, restez après la fin pour profiter d’un magnifique dossier graphique, de recherches et d’illustrations. Avec une prise de distance de l’auteur lui-même par rapport aux écrits de Smith, déjà édulcorés à l’époque. Il est probable que Pocahontas n’avait que 13 ans lors des faits.

Couverture de l’Édition Fnac

On peut aussi voir à quel point l’auteur, dans sa maîtrise, peut s’amuser à se faire plaisir.

À lire aux Éditions Daniel Maghen.

© Prugne

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