Hoka Hey ! En avant : face à un monde moderne qui impose ses lois dégueulasses, Neyef sort de sa réserve les Amérindiens insoumis, jusqu’au-boutistes

Yeehaw, disent les cow-boys. Hoka hey, disent les Lakotas, en avant! Face à des temps qui vont à reculons, instituent des classes entre les peuples et étouffent la liberté dans des réserves. Sous prétexte que le mode de vie de l’homme venu à la conquête de l’Amérique est meilleur que celui qui écoute et sent la nature, la respecte et la consacre même quand il doit prendre la vie d’un des siens. Dans une chevauchée graphique somptueuse, vivifiante et surprenante, Neyef nous tient en haleine et réveille en nous l’instinct sauvage. Ce n’est pas un vain, ni un vilain, mot. En fin d’article, l’occasion est toute trouvée pour vous parler du second numéro de Lowreader.

Résumé de Rue de Sèvres pour Hoka Hey! : Dès 1850, les jeunes amérindiens étaient internés de force dans des pensionnats catholiques pour les assimiler à la nation américaine. En 1900, la population des natifs en Amérique du Nord avait diminué de 93%. La plupart étaient morts de nouvelles maladies importées par les colons, d’exterminations subventionnés par l’état, et lors des déportations. Georges est un jeune Lakota élevé par le pasteur qui administre sa réserve. Acculturé, le jeune garçon oublie peu à peu ses racines et rêve d’un futur inspiré du modèle américain, en pleine expansion. Il va croiser la route de Little Knife, amérindien froid et violent à la recherche du meurtrier de sa mère. Accompagné de ses deux comparses, celui-ci arrache Georges à sa vie et l’embarque dans son périple. Au fil de leur voyage, l’homme et le garçon vont s’ouvrir l’un à l’autre et trouver ce qui leur est essentiel : l’apaisement de la colère par la transmission de sa culture pour l’un et la découverte de son identité et de ses origines pour l’autre.

© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres

« Wanted dead or alive. » Le mot est passé, la bande de Little Knife – oh, ils ne sont que trois mais quel trio – est activement recherchée. Et la cavale de Little Knife, No Moon et Sully se double d’une chasse à l’homme, une quête de vengeance mortifère. Car seul la mort des hommes qui ont gâché l’existence de Little Knife et sans doute de bien d’autres de ses pairs, pourra le réconforter, le sortir de la douleur glacial. Parce qu’être la proie, dans sa chair, des démons émanants des actes violents d’autres, ça ne s’exorcise pas toujours par la zénitude et les préceptes de la Bible que les colons pourraient vouloir initier ici.

© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres

Et au bord de la route, il y a Georges. On le prend pour un Mexicain loin de ses terres d’origine, mais il est un sang mêlé avec tout ce que cela pourrait receler comme richesses et potentialités mais qui lui vaut, par ceux qui entendent l’élever – pas plus haut qu’un blanc, hein! -, d’être considéré comme un moins que rien. Une balle dans le coeur, une autre dans la poitrine de ses tuteurs, c’est comme ça qu’il fait la rencontre du trio. Little Knife et son foutu caractère ne sont pas pour l’emmener dans les hautes plaines, mais après tout, s’il y a moyen de réveiller l’Amérindien qui est en lui…

© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres

Naturellement, la piste sera semée d’embûches, venant bien souvent des hommes que cet univers aussi foisonnant qu’hostile (déboussolant et déniaisant les chasses aux trésors qu’on n’a pas trouvés), a durci, esseulé, transformé en bêtes assoiffées par des pulsions malsaines, cherchant le pouvoir, le surclassement des autres, l’avilissement. Alors, forcément, l’action demande une réaction, violente. Épisodique mais bien réelle.

© Neyef
© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres

S’il parle d’une vengeance à exécuter, pas si facilement et méthodiquement qu’on pourrait le croire, je n’ai pas eu l’impression que Neyef faisait l’apologie des rivières de sang à faire couler avant de trouver le repos du guerrier. Il y a beaucoup plus que ça dans cette aventure initiatique dans laquelle un petit bout d’homme peut changer la donne, dévier la trajectoire, malgré les carapaces que le trio avait pu se construire. À tâtons et sur le tard plutôt que trop tôt, on découvre l’histoire personnelle de ces trois mercenaires très différents : un métis, une femme et un Irlandais. Mais parce que Georges fait se délier les langues, on en apprend terriblement avant que le masque tombe. Et comme la quête de vengeance ne se suffit pas à elle-même, elle donne lieu à des intrigues parallèles, fondatrices de ce qu’on doit savoir sur la vie, en sursis, de nos héros.

© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres
© Neyef chez Label 619/Rue de Sèvres

Scénario bien ficelé et rythmé, dessins et couleurs n’ayant pas froids aux yeux, chaleureux jusque dans les tréfonds de la diablerie humaine, Neyef, sous une couverture (et ses coutures) qui sonne l’appel au grand voyage, réussit un album pépite, qui crépite. D’ailleurs, on a l’impression que le papier devient pellicule, craquant, libérant des fantômes des mini-éclipses noirs dans les ciels bleus et les décors. Ça donne un surplus d’authenticité à cette aventure en des temps qu’on croit révolus alors que l’injustice continue ci et là dans ce bas monde. Neyef fait valoir un style différent de ses précédentes productions (Bayou Bastardise, Puta Madre, etc.), plus animés, moins incisif peut-être mais idéal pour développer l’ambiance initiatique et y inviter des moments brutaux.

© Neyef

À lire chez Rue de Sèvres, sous le label 619. Et à découvrir en exposition à la Galerie Achetez de l’art jusqu’au 3 décembre.

Vanished, occis action

Et quitte à continuer dans l’inversion du rapport de force, le nouveau numéro, le 2 de Lowreader, la revue anthologique de récits d’horreur (bien ancré dans des terrains sociologiques, dossiers et enquête à l’appui pour aller plus loin après chaque récit court), s’y prête carrément. Notamment, la dernière histoire (33 pages) de cette salve: Vanished. de Run et Chesnot, qui offre à ce deuxième numéro sa couverture dantesquement glacée.

© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres
© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres

Cette fois, c’est d’une autre réserve autochtone dont il est question, canadienne, plus contemporaine. Le temps a passé mais rien n’a changé. Exister en tant qu’humain par rapport aux Blancs est toujours un combat. Stony Creek N°1 est un camp à l’écart, au bord d’une route, la Transcanada 16, qui mène à Prince George.

© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres

On la surnomme The Highway of terror, au vu du nombre de filles qui ont disparu et dont les corps parfois été retrouvés dans des circonstances macabres. Lever le pouce est déconseillé aux jeunes femmes mais Tamara refuse de céder à la panique et de se priver d’une vise sociale en-dehors de la réserve. L’hiver est rude, la chaleur humaine l’appelle… mais aussi la froideur s’il lui arrivait de faire une mauvaise rencontre.

© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres

Et la rencontre avec Rob, un policier qui la charge et le vécu dont il lui fait part, risque peut-être de lui faire changer son fusil d’épaule. Dans ce road trip dans un paysage magnifique, captant la faune locale, Run et Ludovic Chesnot signent un survival sauvage haletant et lancinant, lacérant. Dans de superbes ambiances, on fonce à tombeau ouvert vers l’horreur, peinant à choisir son camp. Impressionnant, un vrai coup de semonce contre les préjugés racistes, sexistes, contre la masculinité qui se croit tout permis.

© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres
© Run/Chesnot chez Label 619/Rue de Sèvres

Avant ce sommet, les deux histoires qui complètent ce recueil sont deux tons en-dessous. Petit Rapace propose avec Slum Kids, une noire plongée dans l’enfer de la drogue et ses gangs par deux gamins, dealeurs malgré eux, piégés. Petit Rapace, moins en finesse, plus brut de décoffrage, possède lui aussi la clé des enfers et des démons qui en sortent mais l’histoire m’a moins happé.

© Petit Rapace chez Label 619/Rue de Sèvres
© Petit Rapace chez Label 619/Rue de Sèvres
© Petit Rapace chez Label 619/Rue de Sèvres

Au contraire de Dark Reflection, écrite par Run et Gullaume Singelin et dessinée par Pivwan. Et c’est dans le jardin des fleurs de la K-Pop, des phénomènes des réseaux sociaux que les auteurs s’aventurent avec tout ce que cela peut susciter comme comportements d’imitation, jusqu’à la possession chez les fans. Alors que les stars, elles aussi perdent leur identité soumises aux règles des managers.et des tendances à suivre ou à créer. Et, entre les émulations et les frictions, il n’est pas impossible que l’une ou l’autre des vedettes, moins aimée du public ou de ses partenaires, soit jetée comme un Kleenex. Alors, dans le temps de la substitution, la descente aux enfers s’amorce. Pour le vilain petit canard ou les autres? Et là, l’autre, la face obscure surgit. Le récit est badass, progressif, jouant du mystère avec un dessin assez fade malgré le bain de sang final.

© Run/Singelin/Pivwan chez Label 619/Rue de Sèvres

À lire chez Rue de Sèvres, sous le label 619.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.