
Pourquoi bouder son plaisir quand on peut le doubler. Si on attendait en général Largo Winch tous les deux ans, en 2023, le milliardaire du Neuvième Art s’est offert deux albums, visitant le passé, avec la conclusion de la Fortune des Winczlav par Van Hamme et Berthet) et notre futur immédiat (Le centile d’or, suite et fin du diptyque inauguré avec La frontière de la nuit par Giacometti et Francq).

Résumé du tome 24 de Largo Winch par Dupuis : Alors que Largo et le fantasque entrepreneur Jarod Manskind réalisent un vol orbital, les activistes altermondialistes de WeBlue prennent le contrôle de la navette et la précipitent sur Terre ! Largo, qui recentrait justement les activités de son groupe vers des activités plus éthiques, n’aura pas le temps d’aller au bout de son formidable projet, incluant la fermeture d’une mine indonésienne employant des enfants… Une mine autour de laquelle se concentrent de grands intérêts financiers et politiques que découvre progressivement Simon Ovronnaz.
Résumé du tome 3/3 de La fortune des Winczlav par Dupuis : Nerio Winch a enfin remis la main sur les champs pétrolifères autrefois concédés par Milan Winczlav aux Cherokees. La première marche vers une fulgurante ascension, qui lui permettra de faire taire les sarcasmes sur sa petite taille. Aidé par Sid, son frère de lait noir, Nerio ne reculera devant rien, pas même l’illégalité… Pendant ce temps, Jovan et Aliana Winczlav, jeunes parents installés au Montenegro, s’apprêtent à subir les foudres de la police du maréchal Tito…
Alors qu’Éric Giacometti et Philippe Francq nous avaient laissé sur un suspense mortel dans le précédent tome de la série originale, laissons encore un peu le sort du golden boy en suspens… Pour nous intéresser à ce qui l’a mis sur orbite, bien avant qu’il ne voie le jour et, même, soit l’héritier du groupe W. Avec La fortune des Winczlav, Jean Van Hamme (qui, rappelons-le a quitté la série Largo Winch, suite à des divergences, pour mieux rebondir ici) s’offre le luxe, sous un nom emblématique, de creuser les racines et les mystères familiaux de son héros tout en s’offrant une spectaculaire exploration de l’Histoire, de vieux en nouveau continent, et vice-versa. Le panel d’événements choisis tient la route, sans forceps et, force est de constater que s’il y a quelques réussites et beaucoup de drames, ce n’est pas pour autant Les feux de l’Amour.
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De génération en génération (cinq en tout), le duo était parti comme un boulet de canon, dans le premier tome, quitte à donner le tournis au lecteur, Van Hamme et Berthet ont progressivement trouvé le bon tempo pour avancer, comme sur un jeu d’échecs, les personnages de part et d’autre du globe. Jamais dans des univers faciles. Car l’argent, pour peu qu’on y accède – et Winch sait qu’il y en a des détours – ne met jamais à l’abri, il faut ruser, être borderline, tuer même. S’élever sans oublier d’où l’on vient.


Hommage à la bourlingue pratiquée par le créateur de Largo Winch, La fortune des Winczlav trouve ici une conclusion idéale, qui évite de jouer les prolongations et les rallonges superficiels, pour rester à l’os et à l’essence de cette famille à l’arbre généalogique passionnant, entre ombre et lumière. Van Hamme envoie Berthet d’un décor et d’une météo à l’autre, sans temps mort et révélant à quel point la vie de Largo ne tient qu’à un fil. Final détonant.


Retour au présent (et un peu au futur aussi) avec Le centile d’or, 24e opus de la série Largo Winch. Et là encore, la vie de Largo ne tient plus qu’à un fil. Tendu et élimé, au-dessus de nos têtes. Dans un vaisseau spatial new generation et pourtant en perdition. Aux côtés de son meilleur ennemi, ersatz des Elon Musk et autres Jeff Bezos, Largo Winch va-t-il laisser sa peau parmi les poussières stellaires?

Forcément, s’il y a de quoi tenir un nouveau tome, c’est que notre aventurier de la finance s’en sort in extremis. Et néanmoins en sursis. Soirées mondaines (comme celle du Centile d’or qui réunit les cent milliardaires les plus riches au monde) ou parc naturel XXL – du moins, naturel jusqu’à ce que l’homme s’en mêle avec ses armes lourdes -, Éric Giacometti et Philippe Francq sont comme des poissons dans l’eau peu importe le milieu. Et tant qu’à mettre les deux hommes d’affaires au vert, Giacometti (le même qui officie avec Ravenne) en profite pour creuser la personnalité a priori superficielle de Jarod Manskind qui se révèle juste en enfant qui a cru en ses rêves et trouvé les moyens de les réaliser. Le portrait est touchant, même s’il peut accoucher de la mégalomanie et ne met pas à l’abri d’être un méchant en puissance… ou tout désigné.


Pendant tout cet album, entre l’isolement de leur improbable duo et ce qu’il se trame dans les hautes-sphères hyperconnectées ou dans les environs de cette mine indonésienne tout d’un coup sous le feu des projecteurs, les deux auteurs brouillent les pistes habilement pour renvoyer continuellement la balle. Mais qui tire les ficelles? Et comment en avertir Largo?


L’enquête de fond, passionnante et indécise, se double de scènes d’action inénarrables et costaudes. Si Hollywood (on y fait un détour, vu d’en haut) a Tom Cruise, Marcinelle peut compter sur Largo Winch et le ciel qui lui tombe sur la tête avec ses hélicoptères et ses flyboards.

On n’est jamais au bout de nos surprises, et de notre souffle. Le nouveau venu Giacometti monte en puissance, dans ce diptyque, pour finir de relancer l’intérêt et la passion autour de ce personnage qui s’était un peu perdu, de manière vaudevillesque, sur la fin du règne de Van Hamme. Sujets brûlants d’actualité et enjeux potentiellement voire nécessairement mortels sont de la partie, avec un Francq plus que jamais implacable, nourri d’une nouvelle énergie qui fait des ravages.

Les premières planches de chaque album:














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