Berthet tout de (Lar)go pour refaire l’histoire de la fortune des Winczlav: « La maîtrise des ellipses de Jean Van Hamme m’a bluffé »

Alors qu’on pensait que Jean Van Hamme terminait ce qu’il avait à faire en BD et s’adonnait à d’autres genres et médias; que, de surcroît, il en avait bel et bien fini, avec fracas, avec Largo Winch: on s’aperçoit que le scénariste best-seller a toujours plus d’un tour dans son sac. Le voilà qui entraîne Philippe Berthet dans un prequel, en quête d’un trésor : les origines de la fortune des Winch… ou plutôt des Winczlav. Car l’empire du plus fameux golden boy de la BD ne s’est pas créé en un jour, que du contraire. Face aux vents de l’Histoire, les ancêtres de Largo ont dû sauver leur peau, quel que soit le paysage. Cela commence avec Vanko qui a eu mille vies mais jamais celle de docteur pour laquelle il avait fait tant d’études. Fuyant la furie monténégrine, il sera à la naissance d’une dynastie à qui rien n’a réussit au premier essai (avec des coûts durs et des coups bas pour savoir ce qu’est le prix de l’argent), avec, en filigrane, l’histoire de l’Amérique. Pour ce faire, plus encore qu’à l’accoutumé, Philippe Berthet a dû remonter le temps et promener, pour la première fois, ses crayons dans le XIXe siècle. Interview avec celui qui, non content de s’offrir une actualité livresque chargée (avec les rééditions de Fin de Bail et L’oeil du chasseur), est également au centre d’une belle expositions d’originaux chez Huberty & Breyne – Bruxelles, jusqu’au 24 avril.

Bonjour Philippe, en voilà une surprise : un prequel, les origines des Winch/Winczlav dans une trilogie. Était-ce un projet inattendu pour vous aussi ?

Oui, j’étais le premier surpris. Je n’aurais jamais imaginé collaboré avec Jean Van Hamme, d’abord. Ça fait des années qu’il dit qu’il arrête, c’était encore plus étonnant qu’il se lance dans cette aventure.

Comment se projet est-il arrivé dans vos mains ?

Cela fait un peu plus d’un an, José Louis Bocquet m’a contacté. Jean avait imaginé un prequel à Largo Winch et José Louis m’imaginait le dessiner. Bon, j’ai tout de même demandé à voir le scénario. C’était évident que j’étais intéressé mais je voulais garder une liberté totale pour le dessiner. Il fallait que ce soit mon dessin, pas un autre.

© Van Hamme/Berthet/David

C’est bien du Berthet, on le confirme. Mais dans un autre décor. Si vous êtes habitué aux histoires se déroulant dans le passé, jamais auparavant vous n’aviez remonté le temps aussi loin.

C’est vrai, c’était la première fois que je dessinais le 19e siècle et les Etats-Unis. Je devais dessiner des fiacres, des calèches, me fier aux modes. Ça demandait énormément de documentation. Mais saint Internet m’a bien aidé. Cela dit, ma compagne, Dominique David, voyant que je ramais, m’a bien aidé en me proposant de créer les décors.

© Van Hamme/Berthet/David/Versaevel chez Dupuis

Pour une fois, ce n’est pas elle qui a mis votre album en couleurs mais Meephe Versaevel.

Et pour cause, Dominique m’a assisté aux crayonnés, elle ne pouvait plus assurer le poste couleurs. José-Louis s’est chargé de contacter la coloriste. Avec Dominique, c’était la première fois que nous travaillions à deux sur un album. Sur les 5 premières pages, au Monténégro, jusqu’à Dubrovnik, j’avais l’impression de faire du sur-place. Dominique m’a donc proposé son aide pour la recherche de la documentation mais aussi l’installation des décors dans lesquels je greffais les personnages. Ou l’inverse, je créais les personnages et Dominique venait, par après, intégrer le décor. Elle a commencé avec la taverne qui apparaît en p.6.

© Van Hamme/Berthet/Versaevel chez Dupuis
© Dominique David/Philippe Berthet
© Van Hamme/Berthet/David/Versaevel chez Dupuis

Cette méthode a permis un travail beaucoup plus dynamique, assez excitant, avec du répondant. Nous nous passions les pages, il y avait des allers-retours, nous complétions le travail l’un de l’autre. Parfois, je commençais par les personnages et Dominique faisait, par-dessus les décors. D’autres fois c’était l’inverse. Même si nous œuvrions sur deux pages différentes, nous nous échangions le boulot.

© Dominique David/Philippe Berthet

Au fond, votre première rencontre avec Largo Winch, elle date d’il y a longtemps ?

Je ne suis pas des plus grands fans de cette série. J’ai dû lire les 2-3 premiers albums. Mais le concept de faire le lien entre Largo et ses ancêtres, dans une histoire totalement indépendante, ça me plaisait. C’est ce qui m’a fait accepter ce projet. Je ne voulais pas faire un spin-Off de la série, parmi d’autres. Nous allons voir comment va se bâtir l’empire des Winch, se construire leur fortune. J’imagine que la suite sera de plus en plus financière.

© Berthet

Oui, parce que là, on ne la voit pas encore cette fortune. À chaque fois que le lecteur croit qu’un des héros va trouver le filon, c’est plutôt la claque que celui-ci se prend. De coup dur en coup dur.

C’est vrai qu’ils ne sont pas gâté. D’après ce que j’ai compris, au départ, les fils de Vanko devenait assez vite magnats du pétrole. Mais Huguette, la femme et la première lectrice des scénarios de Jean – pas amatrice de BD pour autant -, trouvait que ça arrivait trop vite, trop facilement. Alors, Jean a modifié son scénario et fait disparaître les puits de pétrole à la fin de l’album. Alors, oui, les héros se font à chaque fois ramasser. Ce n’est pas plus mal, les personnages ne sont ainsi pas des super-héros, ils ont des faiblesses et font face aux coups du sort.

© Berthet

Et le temps file.

Ça va à toute vitesse. Auparavant, je n’avais jamais réalisé un bouquin qui brasse autant d’années en si peu de pages, 54. C’est sûr, graphiquement, je ne me suis pas ennuyé graphiquement. Mais chaque nouvelle page était un plongeon dans l’inconnu, il fallait toujours retrouver de la documentation, étape fatigante. Mais l’avantage était là, une dimension de saga, d’épopée dans un album qui bouge bien.

© Van Hamme/Berthet/David

Ce qui était assez remarquable dans le scénario de Jean, c’est sa façon remarquable de négocier les ellipses, sans jamais faire appel à des textes off. Il n’y a pas de « Pendant ce temps-là » ou de « Dix ans plus tard ». Non, il arrive à faire passer le temps et les ellipses sans besoin de ça. C’est un grand professionnel. Son écriture et son sens de la mise en scène sont très précis. Ma difficulté était, dès lors, de me faire mon propre film et de subjectiver sa mise en scène qui est déjà tout à fait prête à l’emploi. J’ai besoin de me faire ma propre vision. 

Les ellipses, ça implique des choses dans le dessin ?

Non, pas particulièrement. Il faut parfois renforcer l’impression dans le décor, les personnages, pour bien faire comprendre que le temps a passé.

© Van Hamme/Berthet/David/Versaevel chez Dupuis

Comme cette case noire.

Oui, je l’ai réalisée sur indication de Jean, une manière d’indiquer au lecteur que le temps s’est écoulé.

© Van Hamme/Berthet/Versaevel chez Dupuis

Un autre paramètre important est que Jean est parfois assez bavard dans les dialogues. Je devais donc intégrer des bulles importantes sans que la page soit rébarbative pour la cause. C’est, par exemple, le cas de cette scène qui voit deux avocats discuter devant le procureur général. J’ai donc opté pour une mise en page en gaufrier, j’ai placé les phylactères en haut et travaillé essentiellement sur le visage des protagonistes.

Mais il était impensable que je sucre des textes pensés par Jean. Je les ai respectés scrupuleusement. La seule liberté prise à ce niveau est de diviser une bulle en deux ou trois.

Par contre; page 30, la page de scénario était vie. Jean m’a dit qu’il voulait une scène de guerre, sanglante. Il m’a dit: « tu dessines une bonne scène de guerre », sans aucune autre consigne. J’avais complètement carte blanche. C’est un album qui, finalement, m’offrait pas mal de libertés du moment que je respectais le scénario de Jean.

© Van Hamme/Berthet/David/Versaevel chez Dupuis

Des planches muettes, il y en a quelques-unes. 

S’il est bavard, Jean sait laisser la part belle au dessinateur. Tout est une question d’équilibre. 

Vu sa carrière, est-il toujours aussi enthousiaste quand il reçoit les planches d’un nouvel album ?

Il a un œil assez acéré sur les planches qu’il reçoit. Je pense qu’il était content. Il m’a fait pas mal de réflexions pertinentes.

© Berthet

Votre carrière est formidable aussi. Mais avez-vous encore appris quelque chose au contact de ce nouveau scénariste, de luxe ?

Si j’ai appris quelque chose au contact de Jean? Son côté elliptique. J’ai été bluffé.

Si c’est l’univers étendu de Largo Winch, encore loin d’avoir vu le jour, comment donner un air de famille aux héros de cette trilogie ?

Je dois avouer que je n’ai pas trop fait attention ni essayé qu’ils se ressemblent. L’un des premiers héritiers de la famille va ainsi prendre les cheveux roux de sa mère. 

© Berthet

En amont du projet, Jean m’a dit: « Je vais t’embêter et te demander de dessiner une femme moche. » Vesca. J’ai eu un peu de mal mais je ne voulais pas qu’elle soit un repoussoir, lui donner une certaine personnalité. Cela en fait un personnage qui a une vraie épaisseur. Ce n’est pas un canon de beauté, pas une fille que j’ai l’habitude de dessiner.

Comment gérer le temps d’écran des personnages ? Qu’aucun ne soit oublié en cours de récit.

Ça, c’est typiquement le travail de Jean qui dose le nombre et la longueur des séquences.

© Berthet

Au-delà de la variété de personnages, une diversité d’ambiances et de genres : polar, prétoire, drame, western.

On survole l’Histoire des États-Unis à toute vitesse, comme je le disais. À chaque voyage, il me fallait me resourcer.   Je ne suis globalement pas à l’aise dans le contemporain, ça me fait moins rêver que le passé plus ou moins proche. Ce n’était pas pour autant que j’étais à l’aise dans l’histoire que Jean me proposait. Je ne suis pas un fou d’Histoire. Mais elle était nécessaire pour ancrer les personnages dans cette réalité.

Ce qui m’a plu, c’est vraiment cette impression de créer une saga, feuilletonnesque. Ce scénario m’a fait penser à ce film avec Tom Cruise et Nicole Kidman, Horizons Lointains de Ron Howard qui voyait un couple irlandais émigrer aux États-Unis. Une  épopée épique.

La suite alors ?

Nous allons nous retrouver en 1910 en compagnie de Tom et Liza, des héritiers des O’Casey, importateurs de whisky irlandais. Ils sont héritiers d’un empire, d’une fortune qui a été partagée et séparée par la distance. Une partie de la famille s’installant en France, l’autre restant aux États-Unis. Il sera question de la guerre 14-18 en Europe mais aussi du krach boursier. J’ai réalisé une quinzaine de planches. La suite devrait m’occuper pour les deux ans à venir.

© Van Hamme/Berthet/David

Pourquoi une trilogie ? Certains disent qu’à la lecture des romans initiaux de Jean Van Hamme, il y avait moyen de faire une grande et longue série.

Le scénario que Jean me présentait était celui d’une trilogie. C’est lui qui l’a décidé. Il n’avait pas dans l’esprit de se lancer dans une toute nouvelle série.

Comment avez-vous composé la couverture ? Il y eut beaucoup d’essais ?

Oui, quand même. Jean avait une idée précise, ce qui m’a pas mal aidé : il voulait que la couverture soit faite du temps fort de l’album, l’arrivée de Vanko et Vesca aux États-Unis. Il voulait voir le couple de dos, sur le bateau, en train de découvrir la skyline de New York. La première couverture a plu à l’équipe mais les commerciaux l’ont rejetée : ne pas voir les personnages, qu’ils soient de dos, ce n’est en effet pas vendeur.

© Berthet
© Berthet

Alors, j’ai recommencé, j’ai fait tourner la scène pour que le personnage de Vanko soit visible. Mais il était indéniable que la couverture devait montrer que la majeure partie de l’histoire se passait sur le sol américain. Ce fut pas mal de chipotage pour réaliser une couverture qui soit parlante, sans refaire ce qui avait déjà été fait.

Il n’y a pas que ce Winch façon Berthet qui fait l’actualité, deux autres albums sortent ces jours-ci. À commencer par L’oeil du chasseur.

Je suis content que cette réédition ait pu se concrétiser. Si elle m’a été proposée avant que je me lance dans la trilogie des Winczlav, ce fut tout un chemin de croix d’y parvenir. Il fallait retrouver des films disparus. Nicolas Anspach n’a rien lâché et a fait du beau boulot.

© Foerster/Berthet aux Éditions Anspach

C’est un album important ? 

C’est sûr. Il compte parmi les quelques-uns qui me sont chers comme La route de Selma avec Philippe Tome, les premiers Pin-Up. Des fameux tournants dans ma carrière. Bon, j’ai pu constater à quel point mon dessin a pu changer. Si on reconnaît mon style, j’ai évolué, et c’est normal. Tant mieux, même. C’était pertinent de le rééditer.

© Foerster/Berthet aux Éditions Anspach

Un album malsain.

C’est du Foerster tout craché, dans sa variation autour de l’oeil, cette manière de louvoyer vers le fantastique tout en mettant à l’oeuvre pas mal de thématiques comme le fanatisme religieux mais aussi celui écologique.

© Foerster/Berthet aux Éditions Anspach

On pourrait croire que le gentil part pour de nouvelles aventures, à la fin, a réussi à se tirer de fameux paniers de crabes (et de crocodiles) mais il n’en est rien. C’est le méchant qui gagne !

Éh oui. Le thème général, c’est le rêve qu’on peut briser. Et ça c’est le but de notre méchant.

C’est très Winchien, non ?

À y repenser, c’est vrai.

© Detournay/Foerster/Berthet aux Éditions Anspach

L’autre actu, c’est la sortie de Fin de bail aux Éditions du Tiroir.

Il reprend des histoires courtes que j’ai pu créer en compagnie d’Antonio Cossu, avant L’oeil du chasseur. Je n’en ai vu que le PDF à ce jour, je ne me souvenais pas de la moitié des planches. Certaines histoires, je ne sais plus qui les a dessiné. Nous inversions les rôles, dans le crayonné et l’encrage. Je n’ai pas reconnu nos dessins à certains moments, c’est perturbant. Nous faisions ça tellement à quatre mains.

© Cossu/Berthet aux Éditions du Tiroir

Qu’y trouve-t-on ?

Des histoires courtes lorgnant vers le fantastique, montrant les dérives du monde contemporain.

Vous y reviendriez aux histoires courtes ?

Non, j’aime faire plus long, les grands récits. Les histoires courtes, on les acceptait en tant que jeunes dessinateurs. On devait faire ses armes avant de se lancer dans le long-métrage.

© Cossu/Berthet aux Éditions du Tiroir
© Cossu/Berthet aux Éditions du Tiroir

L’autre actu, pour revenir aux Winczlav, c’est bien entendu votre exposition d’originaux chez Huberty-Breyne, que peut-on y voir.

Je n’ai pas eu le temps de dessiner des illustrations en plus, comme j’aime le faire, pour montrer autre chose que des planches. Du coup, le public trouvera mes croquis préparatoires, des recherches de personnages et les planches encrées.

D’autres projets ?

Non, pas pour l’instant. Cela dit, avant de recevoir la proposition de Jean, avec Jean-Luc Fromental, comme nous nous étions bien amusés sur De l’autre côté de la frontière, nous prévoyions un nouveau one-shot, sans doute chez Aire Libre. J’espère que Jean-Luc voudra bien patienter.

Merci Philippe et bonne suite d’épopée en compagnie de cette dynastie parmi les plus connues du Neuvième Art. Rappelons qu’on peut visiter vos planches et vos encrages au coeur de la galerie Huberty & Breyne, place du châtelain à Bruxelles, jusqu’au 24 avril.

Série : La fortune des Winczlav

Tome : 1/3 – Vanko 1848

Prequel de Largo Winch

Scénario : Jean Van Hamme

Dessin : Philippe Berthet (assisté de Dominique David)

Couleurs : Meephe Versaevel

Genre : Drame, Histoire

Éditeur : Dupuis

Nbre de pages : 54

Prix : 15,95€

Date de sortie : le 26/03/2021

Extraits : 

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Titre : L’oeil du chasseur

Récit complet / Réédition

Scénario : Foerster

Dessin et couleurs : Philippe Berthet

Genre : Drame, Polar

Éditeur : Anspach

Nbre de pages : 64 (dont 16 pages de dossier)

Prix : 16€

Date de sortie : le 26/03/2021

Extraits : 

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Titre : Fin de bail

Recueil d’histoires courtes / Réédition

Scénario, dessin et couleurs : Antonio Cossu et Philippe Berthet

Genre : Drame, Fantastique, Polar

Éditeur : Éditions du Tiroir

Nbre de pages : 32

Prix : 12€

Date de sortie : le 26/03/2021

Extraits : 

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