Au-delà des apparences #2 Merel, harcèlement de ru…ralité, mais les commères peuvent-elles avoir raison d’une comète, si lumineuse?

Nous n’en sommes jamais à l’abri! La rumeur, le mensonge, la croyance pour desservir autrui ou se servir soi dans diverses circonstances. S’il n’est pas démasqué à temps, le soupçon reposant sur peu ou prou de choses peut être dévastateur ou salutaire pour les uns à défaut des autres, rarement pour l’ensemble d’une communauté. À travers trois sorties récentes, le monde du Neuvième Art nous montre quelle forme la rumeur peut prendre. Deuxième acte avec Merel, une première à plus d’un titre: c’est la première ligne dans la bibliographie de l’autrice Clara Lodewick et aussi le premier pavé dans la mare de la nouvelle collection de Dupuis : les Ondes Marcinelle.

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© Lodewick chez Dupuis

Résumé de l’éditeur : Merel, âgée d’une quarantaine d’années, est une femme libre vivant sans mari ni enfants. Partageant son quotidien entre l’élevage de canards, le club de football local et l’écriture, elle mène une vie d’harmonie et d’amitiés. Mais tout se dérègle lors d’une soirée au cours de laquelle elle fait une blague sur la sexualité du mari de l’une de ses voisines. Une blague qui va faire courir le bruit que Merel couche avec tous les hommes de son petit village de Flandre… L’ensemble de la communauté va dès lors se liguer contre elle, faisant de sa vie un enfer…

© Lodewick chez Dupuis

L’exemple vient d’en haut, ben voyons… Peut-on en vouloir aux enfants de faire les 400 coups, de prendre une adulte pour souffre-douleur alors que leurs parents sont peu à peu gagnés par la haine envers cette même personne, pourtant belle et le coeur sur la main. Jusque-là, tout allait bien, pourtant. Merel était bien dans son petit village flamand et l’interaction qu’elle menait avec les autres habitants, hommes ou femmes, en toute simplicité et avec le coeur sur la main. Bien sûr, elle n’avait pas de mari, encore moins d’enfants, mais elle soignait ses différentes espèces de canards aux petits oignons, investissant tout son amour dans sa maison, son jardin, sa petite mare, et s’engageant aussi auprès du club de football local. Sur le terrain, elle ne se frottait pas aux joueurs mais au babyfoot, c’était une adversaire redoutable. Puis, après les défaites ou les victoires, on pouvait compter sur cette correspondante de presse pour faire un compte-rendu bien senti et toujours honnête de la journée de championnat.

© Lodewick chez Dupuis

Ça, c’était avant… De bien sous tous les rapports, Merel est devenue une sorcière dans sa bicoque et une croqueuse d’hommes une fois dans la buvette du foot. Suzie, la femme possessive de Geert a lâché le morceau: elle en est convaincue, son mari l’a trompée avec Merel. Comme beaucoup d’autres hommes du village. Il n’y aura pas de procès, aucun moyen de défense pour la paysanne, la vindicte populaire a tranché et Merel ressent qu’elle est bientôt persona non grata dans son village mais aussi dans sa maison et son jardin, qui sont la proie d’acte de vandalisme. Harcèlement de ruralité, dans les mots, le silence et les regards inquiets des « adultes » (qui ont décidément du mal à se comporter en tant que tel, une foi que la collectivité a choisi son camp face à une minorité). Dans les actes aussi, puisque les soupçons ne reposant sur rien ont peu à peu gagné les conversations des enfants et adolescents qui voient là une occasion à se lancer des défis… malsains.

© Lodewick chez Dupuis

La présomption d’innocence n’aurait même pas de raison d’être, Merel est innocente! Elle n’a pas changé son comportement d’un iota, peut-être boit-elle plus qu’avant, dans le café du village d’à-côté où personne ne la dévisage, mais ses nerfs sont mis à rude épreuve. Pourquoi elle? Peut-être parce qu’il fallait un bouc émissaire? Mais le drame qui pourrait être désamorcé par le dialogue et l’écoute (mais on préfère les on-dit) s’intensifie et prend des proportions très graves. Il faut être fort pour se relever de ça.

© Lodewick chez Dupuis

Avec une intensité et un humanisme qui émerge dans la noirceur des relations humaines, la jeune autrice Clara Lodewick (fille de Vincent Dugomier, autre scénariste fortiche) se révèle avec un album coup de poing mais sans surenchère. Ce qu’elle raconte, on pourrait le vivre dans notre quartier à l’heure où certains veulent préserver leurs intérêts, parfois déjà perdus, coûte que coûte, quitte à user du mensonge et à descendre en flèche un quidam, un faire-valoir. Dans l’histoire de Merel, il n’y a même pas de réseaux sociaux, c’est dire le mal qu’on fait en tenant tête, fier de ses opinions et d’être érigé en commère du hameau… alors dans l’anonymat d’un ordinateur.

© Lodewick chez Dupuis

Clara Lodewick passe pourtant du temps avec tout le monde, son héroïne mais aussi ses harceleurs, actifs ou passifs, jeunes ou moins, et les quelques-uns qui font des allers-retours entre les deux « bandes ». Comme Finn. Mais il n’a pas l’âge de se mêler des affaires des grands… peu importe son envie d’ouvrir les yeux à ses copains, aux amis de ses parents. Mais la machine à broyer tourne déjà trop fort.

© Lodewick chez Dupuis

Ne perdant pas de temps – la lecture commence dès les pages de garde, rentabilisant l’espace et l’aération de ces pages habituellement purement techniques -, mais le prenant pour aller au bout des choses même en laissant la fin ouverte, Clara Lodewick réussit un album global, qui purifie le lecteur, l’invite à la bonté, en passant par les épreuves et le calvaire de son héroïne. L’honnêteté, la simplicité, la sincérité, l’amour du monde qui nous entoure, même de ceux qu’on aime pas, c’est important et c’est peut-être par là que passent la survie du monde moderne et la réalisation des défis qui nous sont donnés. Dans Merel, Clara questionne la manipulation des masses dans un esprit de clocher, la manière dont le mal peut s’infiltrer partout, dans les mots que certains trouveront bons et hilarants alors qu’ils sont purement indignes et méchants. Comme quand on change le titre d’un journaliste, sans son accord, pour le rendre plus mordant alors qu’il ne reflète en rien le texte qui suit et que son auteur, par sa signature, est mouillé jusqu’à l’os. Phénomène courant à l’heure du buzz, pointé du doigt par l’autrice. Ça m’a touché, en tant que lecteur journaliste, oeuvrant pour un quotidien local, et priant pour que celui-ci n’arrive jamais à ces extrémités.

© Lodewick chez Dupuis

Dans Merel, à chaque planche, le psychodrame peut se terminer, le bien peut être fait plutôt que le mal. Et pourtant, c’est ce second qui gagne, toujours, jusqu’à ce qu’il y ait un petit miracle, un petit prince. Malgré çà et là quelques petits problèmes de proportions (la main, énorme, que Merel a sur son coeur; sa camionnette un peu rikiki), Clara Lodewick livre un album magnifique, profond et inévitable, incontournable, qui passe des questions aux réponses que chacun devinera. Résolument, en étant témoin de l’aventure quotidienne et banale d’autres pauvres diables, le lecteur devient meilleur. Du moins, je l’espère, si on n’est pas meilleur en lisant ces malheurs-là, on est irrécupérable et malhonnête.

À lire chez Dupuis, dans la collection Les Ondes Marcinelle.

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