Interview avec Homs et Tako : Green Class et Shi, des séries BD entre hier et demain, entre monstres et humains entre femmes et hommes

Des monstres et des hommes, ou peut-être est-ce l’inverse ? Toujours est-il que les monstres, indubitablement liés aux humains, que proposent les deux séries Shi et Green Class ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Respectivement signées par Zidrou et José Homs chez Dargaud et Jérôme Hamon et David Tako chez Le Lombard, ces deux séries à succès ont plus d’un point commun. Dont celui de jeter un regard froid et inquiétant sur nos époques, d’hier ou de demain. Lors de la dernière foire du livre, j’ai rencontré José et David pour un entretien en commun.

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© David Tako / © Chloé Vollmer-Lo

Bonjour à tous les deux, la foire du Livre rassemblant tant de talents au mètre-carré, nous voilà pour une interview duo à propos de deux séries très différentes. Quoique. Bonjour David Tako, vous dessinez Green Class, bonjour Josep Homs, vous mettez en scène Shi. Dans quel univers s’implantent vos deux séries ?

David : Green Class se joue dans une époque proche de nos jours. Un futur très proche, en fait, que nous avons un peu exagéré car nous voulions aller plus loin.

© Hamon/Tako chez Le Lombard

José : Avec Zidrou, nous avions déjà collaboré autour d’une histoire courte, publiée dans l’album collectif La vieille dame qui n’avait jamais joué au tennis et autres nouvelles qui font du bien. Nous nous étions bien entendus et nous parlions de faire un projet plus long, après nous être rencontré pas mal de fois. Zidrou m’a sondé pour déterminer ce vers quoi nous nous tournerions. J’avais des envies de récits adultes, plus émotionnels sans perdre des yeux l’aventure. J’aimais l’époque victorienne mais aussi la culture japonaise. Zidrou en a fait le pitch de Shi.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

L’un comme l’autre, vous animez des monstres dans vos séries respectives. Pas forcément les méchants.

David : C’est vrai, c’est paradoxal et ambivalent. Dans Green Class, nos monstres sont des personnes infectées, repoussantes… Elles sont hideuses, font peur mais ne représentent finalement pas une vraie menace. Avec nos personnages principaux, il s’agissait de porter un message de tolérance.

© Hamon/Tako chez Le Lombard

José : Le but de Shi, c’était avant tout de nous faire plaisir. Tout en visitant une société dont la saleté nous sautait au visage. Du réalisme cru, nous sommes partis dans le fantastique pour rendre cet univers intéressant de par les forces qui s’opposent. Le pire est ailleurs que dans les monstres que je montre.

David : J’ai toujours aimé m’amuser, créer des créatures dans n’importe quel genre. En dédicaces, j’aime qu’on me demande des infectés. Dans les albums, je devais néanmoins veiller à ne pas faire qu’un monstre, on devait y percevoir une expression humaine, quelque chose s’approchant d’une mélancolie.

José : En dédicaces, on me demande beaucoup de monstres mais aussi des tatouages classiques japonais. Créer mes monstres géants, ça n’est pas venu tout seul. Si j’avais une iconographie pour m’aider et m’inspirer, des tatouages ancestraux, je ne voulais pas m’y limiter, en faire une représentation fidèle, il m’importait de donner de la personnalité.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

Ces monstres sont grands, comment fait-on pour les intégrer dans des cases avec des humains normaux ?

José : C’est tout le métier du dessinateur (il sourit), il s’agit de voir comment représenter l’espace, les personnages et donc les démons. Nos démons ayant beaucoup de pouvoirs, capables de détruire une ville, il s’agissait de leur donner de l’ampleur tout en ne perdant rien de leur connexion à nos héros. Puisqu’ils sont en fait des hologrammes, nés du pouvoir de concentration de nos héros.

© Homs

David : Lorsqu’il m’a fallu créer une échelle pour les infectés, je n’ai pas trop réfléchi. Ce n’est qu’à la fin du tome 1, quand nos héros sont face à un mur géant, que l’échelle que j’avais choisie m’a le plus marqué. Après, comme les héros sont des adolescents, j’ai dessiné des adultes beaucoup plus grands… alors que, dans la réalité, certains adolescents font une tête de plus, déjà, que des adultes.

© Hamon/Tako chez Le Lombard

Des enfants, il y en a aussi dans Shi.

José : Mieux que ça, les enfants sont l’idée d’origine de ce projet. Des enfants de 6 ou 7 ans, aux côtés de femmes qui défendent leurs droits. Il nous a finalement importé de poser deux personnages féminins à une époque où elles n’ont aucun pouvoir, ni l’importance qu’elles devraient avoir. Dans un pays où le plus grand pouvoir au monde est tout de même détenu par une femme: Victoria ! Nos deux héroïnes vont provoquer le choc et même la reine devra réagir.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

Les femmes sont tout autant importantes dans Green Class.

David : Là encore, sans vraiment y avoir réfléchi, la bande de nos adolescents s’est directement dessinée comme réunissant trois filles et trois garçons. Pour moi, il était important d’avoir des personnages féminins, ça m’est même plutôt naturel. J’aime les héroïnes un peu garçon manqué, badass, fortes, permettant de faire naître des antagonismes. En réalité, je m’amuse plus à rendre faibles les hommes que fortes les femmes; C’est plus impactant. Cet amour-là, je le dois sans doute au fait d’avoir été témoin de travaux de créateurs qui s’arrangeaient pour que les femmes mènent les histoires; Comme dans Alien.

© David Tako

Et les hommes méchants ?

David : Les hommes sont très bons dans ce rôle-là. Ce qu’on fait avec Jérôme Hamon, c’est une série d’aventure, avec des ingrédients classiques mais aussi une volonté de porter des messages, de la modernité.

Dans Shi aussi, les personnages masculins peuvent être très méchant. Le commissaire jusqu’au-boutiste n’a-t-il pas des airs de Klaus Kinski ?

José : Ah, si vous le dites ! En réalité, je n’aime pas chercher mes personnages dans les traits d’acteurs. Quand je lis une BD, si un personnage ressemble à Brad Pitt, cela va me sortir de ma lecture. Dans le cas du commissaire, je voulais un méchant très marqué, féroce.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

David : Pour l’instant, je crois avoir digéré les influences du cinéma même si, parfois, j’ai des flashes d’acteurs qui me viennent en tête. Mais j’ai pris l’habitude de ne pas penser mes personnages en fonction de figures connues. Dans mon rôle de directeur de casting, je m’éloigne des stars. Pour un nouveau méchant, un colonel, il était question de partir vers le Jeff Bridges de True Grit. Au final, j’ai fait le choix de m’éloigner de cette vision.

© Hamon/Tako

José : En fait, avec Zidrou, nous n’évacuons pas l’influence que peut avoir le cinéma. Il nous est utile pour comprendre quelle attitude nous voulons donner à un personnage. « Tu vois, celui-là, il est plus McQueen que Redford. »

Comment glisse-t-on de telles épopées en quelques dizaines de pages ?

David : Avec Jérôme, nous écrivons beaucoup ensemble, nous échangeons. Avec Green Class, ce fut spécial, nous avons été un peu limité par le format franco-belge. Je me situe fort dans l’influence du manga. J’aime les récits denses. Il y avait, je crois, trop à dire pour premier tome. Il m’aurait fallu dix pages en plus pour développer chacun de mes personnages. Mais c’était ma première bande dessinée, l’entreprise fut compliquée, je devais prendre mes marques, intégrer nombre d’informations et de détails. Je pense que le tome 2 de Green Class respire mieux. J’ai réussi à mettre de manière plus optimales les actions. J’ai travaillé sur la narration.

© Hamon/Tako chez Le Lombard

José : Je crois qu’on raconter l’histoire de la meilleure des manières quand on se fie à une sensation précise. Que la séquence dure dix minutes ou douze heures, si l’esprit est le bon, ça fonctionne.

Il m’arrive de recommencer. Tant que le story-board n’est pas complet. Le story-board, c’est la vision complète de l’histoire. Il décide quelle séquence sera la plus importante, quelle intensité donner.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

David : Je réfléchis beaucoup à la manière dont je peux découper mes pages. Vas-je utiliser huit ou dix cases ? En fonction de mon avancement, j’en enlève ou j’en rajoute. Le découpage, c’est mon premier matériel pour poser ma vision. Après, vient le story-board. Je suis toujours amateur, Jérôme m’aiguille, sur ses conseils, je comprends mieux les mécanismes à l’oeuvre dans l’histoire, l’intensité.

Dans vos deux albums, la luminosité mais aussi l’obscurité sont importantes.

David : Et gérer l’éclairage, c’est quelque chose. On court le risque de rendre une scène presque illisible quand on ne trouve pas de sources fortes de lumière, qu’il n’y a pas de lampes. L’obscurité donne une sensation de solitude, de secrets. Puis, tout d’un coup, un coup de spot ! J’essaie de travailler les ambiances le plus possible et de manières différentes pour les confronter. Tout en sachant que l’obscurité raconte beaucoup de chose et qu’une page très lumineuse raconte moins. Je joue avec la lumière dès mon découpage de la narration.

© Hamon/Tako chez Le Lombard

José : Je pense qu’on utilise les scènes nocturnes pour dramatiser. Elles amènent de la tension, attirent le regard sur des éléments et pas d’autres. C’est idéal pour mettre en scène des duels. Une page sombre peut être effrayante. À la fin de cet album, Victoria marche de nuit dans son palais, la lumière vient d’un seul point, d’un pot. Et tout d’un coup, dans l’obscurité, se dégagent deux personnages qu’elle n’avait pas remarqués.

© Zidrou/Homs chez Dargaud

Le lecteur en sursaute ! La nuit, c’est votre monde ?

José : Oui, je travaille de nuit. Toutes les conditions sont alors réunies pour faire du bon boulot. Il y a quelques années, j’étais dans un atelier avec un ami, nous essayions de trouver toutes les bonnes, ou moins bonnes, excuses pour arrêter de travailler. La nuit, c’est la tranquillité, rien ne peut me déranger. Enfin, avant, il n’y avait pas Netflix (il rit). Non, la nuit est vraiment mon élément de travail.

David : Je travaille de chez moi, de jour. À la nuance près que je ne parviens pas à travailler chez moi une semaine d’affilée. Alors, je file au café avec mon Ipad. Après trois jours passés au même endroit, c’est fou comme je perds ma concentration et ma motivation.

José : Moi je regarde quand même des séries, des films… Les séries, surtout, elles ne nécessitent qu’une attention légère. Puis, ça m’incite à rester dans mon bureau, devant mes planches : si je continue de travailler je peux voir l’épisode suivant !

© Homs

David : Quand je fais mon story-board, je veille à être au calme. Par contre, il m’arrive de mettre quelque chose quand j’attaque un croquis, que je dois passer du temps sur des détails. Alors, je mets un film ou une série que j’ai déjà vu mais qui me permet de me replonger dans l’atmosphère que je recherche.

© Hamon/Tako

Et de la musique ?

José : Il y en a aussi dans mon bureau. Ça n’a pas beaucoup évolué depuis mes 17-18 ans : du rock des années 70, oscillant entre espagnol et anglais. Si je découvre des nouveaux groupes, je retourne toujours aux valeurs sûres.

© Homs

David : Dans mon cas, je mets de la musique en fonction de mon humeur : du hip-hop, du rock, de la folk, de la country… Et des BO. Idéales quand je dois me concentrer. Principalement, des musiques de films fantastiques.

Quelle BO, donneriez-vous à vos albums ?

José : Pour Shi, je ne sais vraiment pas. Quelque chose de japonais, peut-être ?

David : Je vois bien du Hans Zimmer et ses compositions pour le Dernier SamouraÏ, dans un esprit européen japonisé ! Par contre, pour Green Class, à mon tour de sécher. Mais j’écoute souvent des musiques de jeux vidéo. Peut-être une piste !

Série : Shi

Tome : 4 – Victoria

Scénario : Zidrou

Dessin et couleurs : Josep Homs

Genre : Fantastique, Thriller

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 56

Prix : 14,5€

Date de sortie : le 24/01/2020

Série : Green Class

Tome : 2 – L’alpha

Scénario : Jérôme Hamon

Dessin et couleurs: David Tako

Genre : Aventure, Science-fiction, Survival

Éditeur : Le Lombard

Nbre de pages : 64

Prix : 12,45€

Date de sortie : le 14/02/2020

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