François Miville-Deschênes ramène Zaroff à nos bons souvenirs et cauchemars : « De l’aristocrate russe au chasseur bestial: il est un autre Jekyll et Hyde »

« Où vont les hommes, les hommes, les hommes qui doutent? », se demandait Pagny, il y a déjà bien longtemps. Peut-être se retrouvent-ils sur une île déserte ? C’est ce qu’a fait Zaroff à l’issue de la nouvelle (ouverte) de Richard Connell. Il a fait le tour de son île (dans un autre genre que Félix Leclerc) et en a trouvé une autre, avec ses hommes de main, pour attendre son heure et retrouver, qui sait, l’envie de chasser ses pairs impies. Chance, Sylvain Runberg et François Miville Deschênes (avec un look d’aventurier comme le sien, on n’en doutait pas) ont retrouvé le comte russe et l’emmènent, fidèlement, dans une somptueuse guerre des gangs en pleine jungle. En avant-première et devant une longue file d’amateurs de dédicaces, le dessinateur québécois présentait Zaroff au Festival BD d’Hanret. Nous l’avons rencontré.

© Runberg/Miville-Deschênes

Bonjour François. Pas peur de vous attaquer au chasseur par excellence. Zaroff, c’est un nom aiguisé comme un couteau, à faire trembler le commun des mortels, non ?

Peut-être pas le premier quidam. Ce n’est pas le plus connu des personnages de la littérature. Mais, pour moi, c’est le grand souvenir d’une lecture d’adolescent, celle de The most dangerous game, la nouvelle de Richard Connell qui m’avais mis en tête un personnage que j’avais gardé dans un petit tiroir de ma mémoire.

© Runberg/Miville-Deschênes

Jusqu’à être assez fou pour le proposer un jour à un éditeur ?

Oui, avec Sylvain Runberg. Nous sortions de Reconquêtes, avec une dynamique bien huilée. Cela dit, je crois que lui connaissait Zaroff par le film. Il a une connaissance cinématographique assez dingue, là où j’en vois beaucoup moins. Et le film des années 30, La chasse du comte Zaroff n’avait pas ma préférence, il m’avait laissé perplexe. L’interprétation n’était pas assez proche de ce que décrivait la nouvelle.

C’est en elle que vous avez été puiser votre inspiration .

Oui, le personnage du Comte est physiquement bien décrit dans la nouvelle, loin de l’hurluberlu halluciné du film.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Mais, justement, faut-il demander une autorisation pour adapter une telle histoire ?

La nouvelle originelle est tombée dans le domaine public. Cela dit, les équipes du Lombard ont fait ce qu’il fallait et parlé du projet à qui de droit.

Si le personnage est le même, l’histoire change. C’est une suite que vous nous livrez !

Il y avait en fait deux possibilités. Soit aborder la jeunesse du personnage, comment il était devenu chasseur de gibier humain. Soit, donner suite à la nouvelle, courte et se finissant sur une suite ouverte.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Cela dit, vous conservez le mystère sur les origines du personnage, vous restez énigmatiques.

Il n’est pas exclu de percer le mystère des origines du personnage.

Tout comme la fin de cet album est ouverte…

Oui, c’est totalement délibéré. Il pourrait y avoir une suite comme un prequel. Mais est-ce qu’il y a déjà eu des suites dans la collection Signé ? Oui, je crois bien.

Du découpage à l’encrage © Runberg/Miville-Deschênes

Je confirme. En attendant, votre Zaroff, vous lui avez laissé un souvenir : une belle balafre !

À la fin du film comme de la nouvelle, on ne sait pas ce qui arrive au Comte. Dans le texte, nous nous retrouvons avec deux adversaires face à face. Que va-t-il se passer ? Au lecteur de l’imaginer. Dans le film, l’affrontement a bien lieu et Zaroff bascule par la fenêtre pour tomber dans ce qu’on suppose être la cage de ses chiens. À aucun moment, on ne sait s’il en meurt ou s’il en ressort vivant. Moi, je lui en ai laissé une trace.

© Runberg/Miville-Deschênes

Ce personnage, il vous fascine ?

Non, je devrais m’inquiéter si c’était le cas. Il est d’ailleurs inquiétant Zaroff. Il cultive le contraste entre l’aristocrate russe et raffiné, aimant les bonnes choses et citer Marc Aurèle et un côté sauvage, bestial. C’est un autre Jekyll et Hyde, en fait. Cela dit, il ne s’en prend pas à un innocent. Il n’a aucun intérêt à traquer un démuni. Il s’en prend à la lie de l’humanité.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Et vous lui mettez dans les pattes une héroïne qui crie vengeance.

Quelle héroïne ? La soeur de Zaroff, la nouvelle arrivante sur l’île ? L’héroïne ou la méchante, d’ailleurs ? (Il rit). Sylvain et moi, dans nos histoires, nous aimons mettre des femmes, de caractère. C’était intéressant d’amener sur l’île de Zaroff, un vrai gang de fripouilles avec à leur tête, une femme. Ce qui crée la dualité et l’insatisfaction de ce groupe d’hommes qui doivent se plier aux ordres d’une femme. Ça magouille, ça grenouille.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Le tout dans une jungle des plus féroces.

Je ne voulais pas d’un groupe de mafieux sans autre nuance. Ils devaient être tiraillés entre ce leadership d’une fille mafioso et ce périple tropical. Une guerre avec l’extérieur mais aussi une guerre intestine.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Cette jungle et cette île sont fictives, c’est un nouveau décor pour le chasseur.

Zaroff, malgré le fait qu’il ait perdu le goût de chasser des humains, a dû quitter sa première île et tout reconstruire sur une seconde avec ses sbires; près du Vénézuela. C’est un décor fictif que j’ai imaginé avec des espèces végétales tropicales réelles. C’est imaginaire et en même temps inspiré de mon environnement direct, à Maria, à 45 minutes de Bonaventure, au Québec, loin des centres urbains.

© Runberg/Miville-Deschênes

Ce que j’y ai mis, c’est ce que j’ai sous les yeux, la façon dont les arbres se disposent, dont la nature prend possession des sentiers dans l’arrière-pays. Bon, il n’y a pas de palmiers… mais regardez, cet arbre cassé, sinistre, le vent a en fait eu raison de lui près de chez moi.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Je crois que, que ce soit plus ou moins exact, il est important que le lecteur croie en ce qu’on raconte.

Vous vous êtes fait un plan, alors ?

Oui, une vue aérienne et un autre de coupe, pour mieux envisager l’histoire, savoir quel peut être l’emplacement du soleil en fonction du moment de la journée que nous exploitons. Il faut être crédible, pour ne pas qu’un petit malin nous prenne en défaut.

© Runberg/Miville-Deschênes

Et des petits malins, il y en a toujours.

Oh oui !

Outre la sauvagerie du Comte, il y a aussi beaucoup d’animaux.

J’ai dû mal à faire des albums sans animaux. Il y en avait dans Reconquête. Ici, il y a des fauves, des crocodiles…

© Runberg/Miville-Deschênes

Et ceux, immobiles, du cabinet de curiosités grandeur nature de notre chasseur.

Ils sont un peu moins vifs, il est vrai. Je m’inspire de mes observations, j’ai fait beaucoup de dessins sur le vif, par le passé. Puis, ça me raccroche à ce que je lisais quand j’étais enfant, les Rahan, Tounga…

Il y a une diversité d’animaux mais aussi d’armes.

Pour ce personnage, il fallait un arsenal. Il aime choisir ses armes en fonction des conditions. J’aurais aimé montrer une pièce où il aurait rangé toutes ses armes, mais finalement, je n’ai pas pu le faire.

© Runberg/Miville-Deschênes

Il dit: « Une chasse sans risque n’est pas une vraie chasse ». Et pour vous, il y avait des risques dans cet album ?

Non, c’était bonbon, tout ce que j’aime, c’est pour ça que je l’ai proposé à mon éditeur. (rires) Le risque, je n’en ai pas conscience. Cela dit, pour d’autres, je passe pour un fou. Notamment parce que je travaille en couleurs directes : crayonné, encrage et les couleurs dessus. Il s’agit de ne pas se planter.

© François Miville-Deschênes

Depuis longtemps, je souhaitais toucher à cette époque, les années avant la deuxième guerre mondiale. Puis, il y a la jungle, les lianes, je voulais qu’on sente les personnages coincés, et la pluie qui arrive. Je me suis documenté sur les armes, les costumes.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Il y a eu un film. Comment la BD peut-elle rivaliser avec le cinéma ?

C’est la question ! Moi, j’éprouve autant de plaisir à m’installer dans mon fauteuil avec une BD que devant un film. Mes enfants aussi sont nés avec des BD’s dans les mains.

Cela dit, au cinéma, le spectateur reçoit tout. La BD et la littérature permettent une part d’investissement du lecteur : il s’invente les voix, soulève les non-dits et, surtout, il lit à son rythme !

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Et quoi de mieux pour s’investir dans un livre que la couverture de celui-ci ? Il y a dans les bonus de cet album, plusieurs essais de couverture qui sont montrés.

C’est l’étape la plus délicate puisque plusieurs maillons de la chaîne éditoriale interviennent. Il nous appartient de trouver la composition qui dégagera le plus de tension. C’est le cas, ici, avec quelque chose de finalement assez statique et Zaroff qui ne semble pas content. Du tout.

© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

La première, c’est typiquement une affiche des années 30. Ça ne convenait pas trop à l’esthétique de la collection Signé. Il aurait fallu revoir la typographie.

La deuxième, je l’aurais bien vu comme couverture de la nouvelle mais elle ne racontait pas ce qu’il se passait dans notre suite.

Quant à celle-là, initialement une de mes premières recherches, elle fera une belle jaquette pour le tirage spécial de la galerie de Brüsel.

© Runberg/Miville-Deschênes

La suite ?

Rien. Je suis dans une phase de flottement. Je n’ai pas de projet. Du coup, un festival comme celui-ci est l’occasion de rencontrer mes pairs, à la recherche de l’élément qui me donnera envie d’en faire un album. Aujourd’hui, j’ai rencontré Rudi Miel. On verra sur quoi ça pourrait déboucher.

En attendant la suite de ce sublime et prenant Zaroff, alors ! Merci François, on vous laisse rejoindre la foule qui attend un dessin de votre part.

Titre : Zaroff

Récit Complet

D’après la nouvelle de Richard Connell

Scénario  : Sylvain Runberg et François Miville-Deschênes

Dessin et couleurs : François Miville-Deschênes

Genre: Survival, Thriller

Éditeur: Le Lombard

Nbre de pages: 88

Prix: 16,45€

Date de sortie: le 24/05/2019

Extraits : 

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