1984 au Parc: une pièce incroyable qui fait abstraction de la nouvelle traduction controversée du roman culte!

1984 de George Orwell est probablement l’une des dystopies les plus marquantes de de l’histoire de la littérature. Thierry Debroux et Patrice Mincke en ont fait un chef d’oeuvre qui se joue au Théâtre Royal du Parc depuis le jeudi 10 mars et jusqu’au samedi 6 avril 2019.

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Imaginez… Un monde où la technologie permet à certains de connaître nos moindres faits et gestes, nos moindres pensées.

En savoir un peu plus sur Orwell et 1984… et la polémique autour de la nouvelle traduction du roman par Gallimard en 2018

Ce roman d’anticipation, écrit par le Britannique George Orwell, transpose le lecteur dans une société futuriste et effrayante dominée par un régime totalitaire tout puissant. La surveillance de la population est poussée à son paroxysme (police de la pensée) et le contrôle du Parti est omniprésent. L’objectif du despote Big Brother est de rendre les citoyens dociles, incultes, manipulables, obéissants, etc.

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1984-Photo-ZVONOCK

Dans ce monde, la vérité est TOUJOURS celle du Parti. Par exemple, si le Parti dit que deux et deux font cinq, ce dernier aura forcément raison et personne ne pourra le contredire. L’actualité est mise au service du pouvoir et l’histoire réécrite de façon à justifier les actions gouvernementales. Le vocabulaire du dictionnaire est continuellement appauvri par les linguistes de l’administration afin de limiter les protestations. Les mots qui permettent de prendre position, d’avoir une opinion précise ou encore de transmettre des émotions, sont considérés comme inutiles. Les grands auteurs inspirants comme Shakespeare sont rayés de l’histoire. L’amour est déclaré sentiment impur et le désir est considéré comme hors-la-loi. La culture est devenue l’ennemie publique numéro un.

Imaginez…Une nation énorme dirigée par un fantoche au vocabulaire restreint qui assène avec aplomb les contre-vérités qui le servent.

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Immagine (impropriamente ispirata non a Stalin ma ad Hitler) creata da e di proprietà di Frederic Guimont.

Si l’écriture d’Orwell a fortement été influencée par les années sombres où il a vécu (nldr: publication en 1949 juste après la Seconde Guerre Mondiale dans un contexte tendu de Guerre Froide), la montée en puissance généralisée de l’extrême-droite depuis quelques décennies, l’augmentation de la désinformation dans les médias (Hoax, Fake news, Trump,…), la banalisation de la délation dans notre société ainsi que de nombreux autres éléments font que ce roman reste malheureusement toujours aussi pertinent et d’actualité de nos jours.

Imaginez…Ce même fantoche qui assoit son pouvoir sur les sentiments primaires du peuple : haine, rejet de l’autre, réflexe sécuritaire.

Ce n’est d’ailleurs par la première fois dans l’histoire que le roman resurgit sur le devant de la scène face à la tristesse de l’actualité. Par exemple, de nombreux parallèles entre l’administration Nixon et 1984 d’Orwell ont été effectués à propos de la propagande américaine pour débuter la Guerre du Vietnam dans les années 70. Les désormais fameuses armes chimiques de destruction massive qui ont précipité le conflit en Irak et la mort de Saddam Hussein, avec les suites que l’on connaît, répondent également à la même logique.

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Malgré son succès retentissant auprès du grand public, l’oeuvre d’Orwell fait néanmoins l’objet de plusieurs critiques dont certaines assez virulentes. De nombreux articles consultables sur la toile abordent la question en dévoilant l’intérêt et les limites de l’approche de George Orwell.  On peut citer par exemple la note publiée sur Cair.info de Georges Lavau le 26 janvier 1984 en ouverture du 2eCongrès national de l’Association française de science politique à Grenoble: « Ce que désigne donc 1984, c’est la radicalité même de tous les totalitarismes possibles, leur projet fondamental, leur hybris : une entreprise minutieuse et méthodique de destruction de tout ce qui, dans les sentiments humains comme dans l’art, la parole et même la nature, pourrait témoigner que le monde et l’humanité ont existé avant le Parti« .

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Cette adaptation du roman sur les planches du Théâtre Royal du Parc est contemporaine. De nombreuses allusions à notre actualité sont réalisées mais cette modernisation de l’écriture ne se fait à aucun moment au détriment d’Orwell et de ses propos. C’est bien là que réside la magie de ce spectacle à proposer aux adolescents comme à leurs parents.

Imaginez… Un travail sur le langage qui empêche l’expression de toute idée complexe.

Lors de la parution d’une nouvelle traduction du roman 1984 en 2018 chez Gallimard, il ne fallut pas longtemps pour qu’une polémique ayant débutée plusieurs décennies auparavant resurgissent sur le devant de la scène. La première traduction qui datait des années 50 avait également subi son lot de critiques. L’anglais dans lequel est rédigé le texte originel est complexe et subtil. Les insinuations ou sous-entendus du roman semblent avoir toujours posés de nombreux problèmes aux traducteurs. L’un des faits les plus marquants de cette nouvelle traduction est le remplacement de la « Novlangue » par le « Néoparler« . Hors le concept de Novlangue était devenu culte et il est régulièrement repris dans les médias, comme en atteste cet article de 2017 de France Culture, La novlangue, de George Orwell à Donald Trump.

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Droits d’auteur :© TeeLover – Custom T-Shirt –

Volonté de créer un buzz commercial en choquant les aficionados du concept comme certains l’ont prétendu ou véritable souhait de proposer une version « plus directe et plus dépouillée » de l’oeuvre? Le très sérieux éditeur français (nldr: Gallimard) s’est défendu des critiques en signalant vouloir « restituer la terreur dans toute son immédiateté mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une œuvre brutale et subtile, équivoque et génialement manipulatrice », comme mentionné dans cet article du Figaro publié en 2018.

Imaginez… Des médias qui diffusent volontairement des fake news pour manipuler l’opinion publique à des fins politiques. Une pensée basée sur l’affirmation au détriment de la réflexion.Un nouveau slogan 

Pierre Ropert de France Culture a approfondi cette question en mai dernier en faisant appel à la spécialiste Isabelle Jarry. Il donne également la parole à Josée Kamoun, chargée par Gallimard de la nouvelle traduction. Voilà la position de celle-ci à propos de la controverse sur la modification du slogan du Parti: Outre les néologismes propres à 1984, la dystopie d’Orwell avait aussi marqué les esprits à l’aide du slogan du Parti :

La guerre, c’est la paix
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force

Ce triptyque est maintenant traduit de façon plus fidèle au texte original et devient :

Guerre est paix
Liberté est servitude
Ignorance est puissance

D’après Josée Kamoun, il manquait à la formulation le caractère « quasi-biblique » que l’on peut identifier dans la version anglaise. Quand on regarde le slogan écrit, on y voit l’évocation de la pyramide du ministère de la Vérité. La forme du slogan est pyramidale. Or, si on met « La liberté c’est l’esclavage », on perd cette impression de pyramide. Et je voulais justement choquer, peut-être, avec cette formulation. D’ailleurs moi-même ça me choquait. Mais c’est un effet que je trouvais souhaitable parce que ces slogans ont quelque chose d’incompréhensible, de cryptique, qui défie le bon sens.

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La critique complète de 1984 au Théâtre Royal du Parc

1984 par Thierry Debroux et mis en scène par Patrice Mincke est une pièce fascinante et envoûtante qui passionne, choque, attriste, conscientise… on sent toute l’expérience de l’ équipe du Parc dans la création de cette pièce originale qui se joue pour la première année dans ce majestueux théâtre bruxellois.

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Première chose qui impressionne dès le début du spectacle, les décors sont modernes et futuristes. Écrans géants, plateaux mobiles, hologrammes sexys projetés sur les colonnes de la salle, on perçoit totalement l’ambiance froide décrite par Orwell et par l’empire du béton tout puissant. Même constat pour les costumes, les couleurs n’existent plus. Les uniformes sont blancs, gris et noirs. Un peu comme les pensées de la population dirigée par le Parti. La Libre Belgique consacre d’ailleurs un article complet à la réalisation des décors incroyables de la pièce.

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Le tour de force de ce show spectaculaire est d’avoir réussi à intégrer des éléments modernes à l’histoire sans pour autant dénaturer le récit originel. Que ce soit les allusions aux réfugiés, la vidéo de désinformation sur le nucléaire ou encore la tenue de l’androïde qui ressemble fortement à la tenue de Rei Ayanami, personnage culte de Neon Genesis Evangelion, tous les ajouts ou références à notre société contemporaine s’intègrent parfaitement dans la trame de l’histoire pour lui apporter une plus-value et permettre au public de se projeter davantage dans la peau des protagonistes.

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A gauche: Théâtre du Parc, à droite: Rey Ayanami – Evangelion

Au niveau des comédiens, Winston Smith, Julia ainsi que les membres du ministère de la Vérité sont tous très crédibles. Guy PION en conscience de Winston est juste incroyable. Mention spéciale également pour la très jeune Laetitia Jous et sa prestation géniale qui a glacé le sang de la salle entière le soir de notre venue.

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Difficile de trouver beaucoup de défauts à cette pièce sublime qui retient pratiquement tous les climax du livre. Que ce soit Les Deux Minutes de la Haine, Big Brother ou encore le concept de Novlangue, les fans du roman et encore plus ceux qui ne l’ont jamais lu  n’ont aucune excuse pour manquer ce chef d’oeuvre.

Rendez-vous au Théâtre du Parc jusqu’au 6 avril pour découvrir le spectacle 1984, suivez la page Facebook de Branchés Culture pour en savoir toujours plus sur l’actu culturelle belge!

Heure de début de spectacle : en matinée 15h – en soirée 20h15.
A partir de 14 ans

Durée : 1h55 entracte compris

Avec : Perrine DELERS
Julie DIEU
Béatrix FERAUGE
Fabian FINKELS
Muriel LEGRAND
Pierre LOGNAY
Guy PION
les enfants Ava DEBROUX, Laetitia JOUS ou Babette VERBEEK

Ainsi que les figurants:
Pauline BOUQUIEAUX, Johann FOURRIÈRE, Laurie GUENANTIN, Vanessa KIKANGALA, Barthélémy MANIAS-VALMONT, Romain MATHELART, Franck MOREAU et Lucie VERBRUGGHE.

Mise en scène : Patrice MINCKE

Assistanat : Melissa LEON MARTIN
Scénographie et costumes : Ronald BEURMS

Éclairages : Laurent KAYE

Vidéos : Allan BEURMS

Musique originale : Laurent BEUMIER
Maquillages : Urteza DA FONSECA

Chorégraphie : Johann CLAPSON et Sidonie FOSSÉ

Basée sur le roman Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Copyright, 1949), avec l’accord de Bill Hamilton, ayant-droit du patrimoine littéraire de la défunte Sonia Brownell Orwell.

Une coproduction du Théâtre Royal du Parc, du Théâtre de l’Eveil et de La Coop asbl.

Avec le soutien du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge.

 

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