Stephan Eicher et Traktorkestar à Den Atelier : en fanf’Art et en joyeux chambard !

Ce vendredi 8 février, il avait fallu partir tôt, délaisser sur une chaise le journal du matin, non pour aller à la rivière mais bien à Den Atelier, enclave luxembourgeoise de la Suisse balkanique qui nous tendait les bras. Tout comme le vénérable Stephan Eicher qui s’est repris (après un disque cassé et un autre qu’on ne lui a pas laissé sortir) et a fait de nous ses prisonniers. Prisonniers, deux heures durant, du démon de la danse et de l’émotion cuivrée, au fil d’un répertoire une nouvelle fois réarrangé et survitaminé. Jamais en manque d’émotion. Hüh !

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Den Atelier, c’est une salle pas comme les autres, cultivant son aura dans un décor hasardeux et « hangareux », ou quelques chandeliers poussiéreux donnent la lumière? Un décor de fer et de métal, bientôt chauffés à blanc, où on s’imaginerait bien quelques étudiants faire guindaille. On ne croit pas si bien dire, on est loin de s’imaginer à quel point le Traktorkestar rassemble une bande d’ados attardés et surdoués dans l’art de mettre l’ambiance et de jouer des instruments qui demande un sacré souffle, même avec une haleine de bière euphorique.

D’ailleurs, dans cette salle remplie à ras bord, le bouchon saute et les portes s’ouvrent laissant s’échapper un flot de Bernois déjà fous furieux. Le maître de cérémonie n’est pas encore là, on l’imagine tapis dans l’ombre et ne boudant pas son plaisir face à ces gaillards qui donnent une nouvelle impulsion à sa musique qui vit et vibre d’être toujours renouvelée. En attendant la fine équipe – ils sont douze mais ils pourraient être cent, commence le concert comme Eicher avait pris l’habitude de le terminer il y a quelques années : en sillonnant parmi la foule, de gauche à droite, de haut en bas. Les saxos, la grosse caisse, le tuba, les trompettes s’en donnent à coeur-joie pendant de longues minutes. Tandis que sur la scène, rien ne vient. Le Traktorkestar a quartier libre et en profite pour faire le panorama de sa folie et de ses talents, durant une bonne dizaine de minutes.

Ils rejoignent la scène et après quelques digressions fanfaronnantes et explosives pour le public, MC Stephan Eicher peut faire son entrée. Il n’a plus rien à craindre, le public est déjà conquis (mais comment ne pas l’être à l’entrée d’un spectacle dont le Suisse a le secret… et les surprises. Le premier morceau est plus qu’un tube, c’est un hymne, de ceux qu’on repousse souvent aux fins de setlists. Déjeuner en paix. C’est bien joué. La voix est en place, la joyeuse troupe est rodée. La musique ne se contient plus, le public ne se sent plus. Et comme on pouvait s’y attendre, galvanisé par les cuivres et l’expiration de ces musiciens délurés et délirants, l’impact des bonnes vieilles chansons, qui nous ont accompagné une bonne partie de nos vies, en est décuplé.

Mais encore faut-il parvenir à varier les plaisirs pour que toute cette revisite tienne le choc de la durée et ne s’essouffle pas (ce serait ballot, non ?). Il n’en est rien, vagabondant parmi les décennies et les albums, de Djian en Eicher, et avec quelques nouvelles pépites (le formidable Étrange; l’énigmatique Prisonnière dont le spectateur est le héros et pourra compléter les phrases de son ressenti, de son expérience; ou encore Il fait nuit et tout est dit pour clôturer le tour de chant par une ronde de nuit); les douze apôtres de la musique de ce messie suisse (pas au sens christique du terme mais au sens de savant fou n’ayant de cesse de trouver de nouvelles formules magiques et prodigieuses) font plus que le job. Le concert est rythmé, entre l’intime et les détonations expansives d’une musique qui fait que notre coeur fait boom. Pas de Trenet ici, pour la cause, mais une reprise surprise de Johnny Cash, en guise de rappel après le rappel, tant le public ne voulait pas laisser partir ces joyeux drills. À treize sur scène, créent une expérience unique et extasiante, ludique sans aucun doute, salvatrice.

Y’a-t-il un pacte avec le diable, là-dessous, pour que pareille osmose soit possible? Non, mais des racines refoulées (yéniches) qui désormais prennent le pouvoir, trop longtemps contenues. Pour leur donner voix, Stephan Eicher a dû une nouvelle fois changer sa façon de chanter certains de ses textes. Et accepter d’être petit Suisse dont l’autorité est parfois dévorée toute crue par la bande de gigantesques garnements avec qui il est parti en tournée. Eicher aime les défis et, après s’être battu face à des automates un peu froid, il se démène face à ce « schmilblick » composé de douze salopards un peu trop chaud par la musique (et la bière ?). Si bien que, théâtral, Stephan doit leur laisser prendre le pouvoir et attendre que l’orage passe. Prendre un tabouret, ouvrir le journal et… déchanter en paix. En attendant que la raison revienne… et que les chaises arrêtent de léviter dans les airs ! Stephan, heureux d’être là, théâtral et jamais avare d’une anecdote qui tourne à la blague, profondément humble, laisse beaucoup de place à ses comparses. On tient à le louer !

Mais le Traktorkestar, c’est aussi une occasion de jouer avec les émotions, la larme parfois à l’oeil alors que nos lèvres n’en peuvent plus de sourire. Tellement, c’est beau ! Puis, il y a Des hauts et des bas et, à coup de « pas, pas, pas »; Eicher donne une nouvelle dimension à sa chanson, une quatrième dimension avec ce mur cuivré. Sans compter, les manières de mobiliser le public qui n’appartiennent qu’à lui et qui entreront, qui sait, dans le livre des records, en tentant de terminer une chanson de la manière la plus rapide possible.

À la fin de cette soirée tonitruante, le constat est clair: les cuivres, c’est mieux que de l’or. Ni remords ni regrets, on a passé une des meilleures soirées musicales de notre vie. Confettis !

Il ne reste plus qu’à attendre un passage en Belgique et la possibilité d’une interview !

5 commentaires

  1. Merci d’avoir si bien mis des mots sur notre passion et nos folles émotions!
    Une des plus belles soirées musicales vécues, tellement forte et bouleversante !
    En attendant et espérant d’autres concerts de notre Maestro, encore, encore!!!

  2. Toutes mes félicitations pour cet article sublime qui non seulement met en valeur cet homme merveilleux et ces musiciens magiques mais aussi pour traduire parfaitement mon ressenti de cette soirée que j’espère restera gravée dans ma mémoire. Merci merci !

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