Léonard Chemineau conte Edmond, l’homme que cachait le nez de Cyrano : « On raconte, on écrit, on fixe dans le temps, on divertit; les modes changent, mais le fondamental reste »

« C’est un roc !… C’est un pic !… C’est un cap !… Que disjec’est un cap ?… C’est une péninsule! » C’est surtout un fameux bouquin qui fait de la BD en théâtre et du théâtre en BD que nous a livré Léonard Chemineau en adaptant la pièce d’Alexis Michalik, Edmond. Comme Rostand, le papa de Bergerac. Ou son inspirateur lui-même inspiré et pris à la gorge par des délais intenables et un petit mensonge qui allaient le mener à se faire un nom, en lettres de noblesse théâtrale. Car, parfois, la réalité qui se cache au-delà du rideau est encore plus incroyable et réjouissante que ce qu’il se trame sur les planches. Interview avec cet auteur, passé de l’ombre à la lumière, des coulisses à l’idée lumineuse.  Interview avec Léonard qui a trouvé les tons, les décors et l’énergie pour animer cette aventure humaine et traghilarante. Avec du souffle, du panache et du nez pour marquer 2018.

© Chemineau

Bonjour Léonard, avec Edmond, vous adaptez non pas la pièce Cyrano de Bergerac mais celle d’Alexis Michalik qui se promenait dans les coulisses incroyables de la création de cette pièce majeure. Mais, vous, connaissiez-vous Cyrano ?

De vue. J’étais novice, en fait. Je n’avais jamais la pièce, ni le film. J’étais, du coup, super-content de la découvrir. Encore plus dans ce qu’elle a de récit fondateur et matriciel, comme L’Avare ou Roméo et Juliette. La problématique est humaine et Edmond me permettait de remonter à la source.

Mon éditeur a joué finement le coup en me disant d’aller voir la pièce avant de me proposer le projet. Je me suis demandé si j’étais bien l’auteur qui convenait. Mais j’ai énormément aimé la pièce de Michalik qui véhiculait la même sensation que celle que j’éprouvais : découvrir une histoire qu’on ne connaissait pas.

Vous l’avez vue, vous, cette pièce ?

Non, malheureusement.

Jusqu’ici, elle n’a pas été montée en Belgique. Mais c’est peut-être pas plus mal, du coup, votre regard posé sur la BD est donc neuf. Je me suis efforcé de réfréner ce que j’avais fait sur les albums précédents, qui baignaient dans un ton plus dramatique ou mystérieux. Avec Edmond, je devais tendre vers l’humoristique, dessiner des gueules.

Il est plus facile de faire pleurer que faire rire, c’est aussi vrai en BD ?

C’est évident. Dans une pièce, tout s’enchaîne, tout est très travaillé. Pour construire cette BD, je devais décortiquer les fils narratifs de cette histoire tragicomique, ma toute première distillant un peu d’humour noir. Mais c’est une histoire positive.

© Chemineau
© Chemineau chez Rue de Sèvres

Vous avez vu Cyrano, depuis ?

Non, toujours pas. Mais je crois qu’Edmond est beaucoup plus joyeux encore que la pièce qu’il a écrite. Plus chevaleresque même, bouffé par la grandeur, le panache, sa fidélité de parole.

Il y a des BD qui font du théâtre (on l’a encore vu récemment avec Le petit théâtre de Spirou). Deux arts faits pour s’entendre ?

En tout cas, Michalik est derrière cette BD, la même personne, les mêmes ressorts. Et ça fonctionne très bien. Alexis a une écriture très cinématographique, qui virevolte, proche finalement des mécanismes des séries avec des personnages qui ne s’arrêtent jamais, qui continuent d’évoluer, d’être virevoltant. Ça fonctionne très bien.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

Un film sortira d’ailleurs le 9 janvier.

Vous n’aviez pas vu les précédentes versions de Cyrano, ça vous a donné quartier libre au niveau du casting de votre album ?

Je me suis affranchi des personnages. J’ai été très livre avec un casting comme je le voulais. Pour certains personnages de Cyrano, je suis reparti des grands acteurs qui les ont incarnés. Comme Constant Coquelin. Pour d’autres, j’ai laissé libre cours à mon imagination tout en veillant à bien les marquer. Beaucoup interviennent rapidement, je ne pouvais pas prendre le risque de la confusion. Comme les deux personnages féminins, Rose et Jeanne, une blonde et une brune, pour les distinguer directement.

© Chemineau

Il fallait rester dans l’énergie, dans le mouvement, pourtant, non ?

Dans un théâtre, le spectateur est enfermé dans une salle, contraint par l’espace en quelque sorte. Les personnages parlent les uns avec les autres, ce qui pourrait être d’un mortel ennui en BD. Au théâtre, le fil se déroule sans effort pour le faire avancer. Mais En BD, c’est un effort permanent, qui pourrait être fastidieux, le regard pourrait se décrocher. Il faut donc mettre les moyens et les efforts pour atteindre une narration fluide. J’y ai mis un an, voire un an et demi, et j’ai notamment poussé mon storyboard au maximum, c’était presque un crayonné. Pour être précis. Je me suis beaucoup relu, également.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

Les personnages se devaient de bouger en permanence. C’est quelque chose que j’ai appris de Spielberg et Zemeckis dans un entretien que j’avais lu revenant sur le tournage de Retour vers le futur. Vous vous souvenez de cette scène où Doc et Marty sont arrêtés sur le bord d’une route, sans décor. Commence alors une longue discussion. Un dialogue nécessairement long pour que le spectateur comprenne bien ce qu’il se passe. Les personnages auraient pu rester statiques mais, non, Marty court d’un bout à l’autre, fait des allers-retours. Il n’y a aucune raison qu’il coure et pourtant ça maintient le stress du spectateur, la scène reste complètement dynamique. Je n’avais jamais pensé à ça.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

Au niveau des cadres, des décors, des vêtements, cette BD devait être beaucoup plus variée et touffue. Parce que là où les personnages restent au théâtre dans le même apparat; ici, ils pouvaient sortir.

C’était l’intérêt de les faire sortir de cette scène carrée sur laquelle la lumière n’est pas réaliste. En BD, je pouvais embaucher autant de figurants que je voulais, faire passer des fiacres et des voitures à cheval. Ce fut un gros boulot de recherche, heureusement aidé par le fait qu’il y a beaucoup de documentation sur cette époque pas si éloignée, beaucoup de sources disponibles et notamment sur la pièce en elle-même. Ce qui me permettait une mise en abîme. J’ai ainsi mis la main sur une chronique de la première. Il n’y avait pas de photos à l’époque, du coup, le dessin l’illustrait déjà, avec une caricature. Pas mal de choses racontées par Alexis Michalik sont réelles forcément, comme Sarah Bernhardt, soutien inconditionnel d’Edmond, qui a précipité son spectacle, le soir de la première, pour arriver à la moitié de la pièce.

© Chemineau

Au niveau de la mise en scène de l’album,  au début et à la fin, aux extrémités de l’histoire, les équipes marketing ont créé un beau décorum, avec la quatrième de couverture. Pour nous plonger dans cette ambiance de début de siècle.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

La typographie change aussi en fonction des intervenants.

C’est la difficulté, trouver un moyen de retranscrire la modulation de la voix, les intonations que permet le théâtre. Car, je ne vous apprends rien, on n’a pas le son en BD. Il me fallait un moyen de compréhension. La typo reliée permettait d’illustrer la fioriture des textes de théâtre, tandis que la typographie normale illustre les dialogues de BD comme on en a l’habitude.

Reste qu’il fallait trouver une façon de faire mal jouer Jean Coquelin (ndlr. le fils de Constant, celui-ci ayant obligé Edmond à trouver un beau rôle pour son fils). Du coup, j’ai déformé la typographie, j’ai volontairement mal écrit, de façon à ce qu’on comprenne mal ce qu’il dit. J’ai fait ça à la main, comme j’aime le faire, pour que le texte suive le dessin, devienne du dessin.

© Chemineau

Vous-même, vous avez fait du théâtre ?

Du théâtre grec lors de mes études de dessin. Mais, il y a deux ans, je ne m’en souvenais pas, je n’y ai pas tellement pensé en réalisant Edmond. Peut-être mon inconscient ? Notamment, sur le début de la pièce, avec cette impression d’arriver sur scène dans le silence pour déclamer un texte que normalement on connaît alors que la salle toute noire pourrait nous faire perdre nos moyens.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

Pour créer les personnages de mes albums, je ne joue que rarement devant le miroir, comme certains le font, mais je joue sur les expressions, de manière à devenir la chose que je suis en train de dessiner. Les expressions n’en sont que plus réalistes, je trouve. Puis, il y a le jeu des corps par rapport aux autres corps. Le dos fier ou le dos voûté, ça ne veut pas dire la même chose et le personnage s’en déplacera différemment. J’imagine ainsi me faufiler dans des endroits, je fais des essais, je positionne les membres par rapport aux autres, étudie les possibilités d’interactions.

Vous avez visité un théâtre, aussi ?

Oui, le théâtre où Cyrano a été joué pour la première fois. Une source documentaire super-importante. Il me fallait capter l’envers du décor pour réaliser cet album. Entre la salle allumée qui s’éteint et les loges, le décor, le timing pour que tout prenne place. Comment ressent-on la vie de derrière ?

© Chemineau

Un de vos personnages dit d’ailleurs: « Mais il est un endroit, un seul, où nous sommes tous côte à côte dans l’ombre… c’est au théâtre. »

Du côté de la salle, il y a pas mal de communion, on est tous assis sans faire de bruit, coincés. De l’autre côté, c’est l’inverse, les pas sont feutrés, mais il y a de la lumière, des acteurs volubiles, un espace plus ouvert. Une certaine euphorie.

Autre passage et deux citations qui fusent dans la bouche des personnages : « Quand Molière vivait, les comédiens étaient enterrés hors des cimetières. Vous êtes en marge de cette société bourgeoise. Vous êtes des artistes, des hors-la-loi. » et « … Mais ce soir, on ne nous oubliera pas. Pour nous autres, acteurs, demain n’existe pas. Nous sommes des artisans de l’éphémère, mon coq. Allons leur montre notre art. »

Ce qu’amène Alexis Michalik, c’est une réflexion profonde sur ce que sont jouer et créer. Et du côté des acteurs, force est de constater qu’on se rappelle très peu d’eux quand les années sont passées. Comme si la lumière était tellement forte, qu’elle nous aveuglait et nous faisait oublier. Coquelin, c’était le Depardieu de l’époque, riche, imposant. Il produisait ses spectacles, possédait un théâtre. Il a oeuvré aussi pour son art et ses pairs en créant des maisons de retraite pour acteurs. Pourtant, il y en a peu pour s’en rappeler, aujourd’hui. Les artistes et les oeuvres n’ont pas le même genre de postérité. Au-delà de l’homme, les récits sont éternels. Et Cyrano récupère des mythes fondateurs qui perdurent constamment, des problématiques fondatrices.

© Chemineau chez Rue de Sèvres

Avec sa pièce et désormais la BD, Michalik montre la création bordélique et accidentelle de cette oeuvre, des circonstances durant lesquelles Edmond Rostand a puisé dans tout son inconscient, qui a rejailli sans faire exprès.

Et, finalement, on a parfois présagé la mort du théâtre face au cinéma, là où d’autres arts se sont affaiblis, le théâtre est resté fier et fort.

Le théâtre, la BD ne mourront jamais, je pense. Quoi qu’on veuille, les histoires sont vitales pour les gens. Le théâtre, c’est un lien impossible qui se crée entre des gens qui sont devant d’autres gens. Le symbole reste, les supports changent depuis l’éternité. À un moment, peut-être qu’on ne sera plus que dans le numérique, mais ça va s’enrichir. On raconte, on écrit, on fixe dans le temps, on divertit. Déjà du temps de l’homme préhistorique. Les modes changent, mais le fondamental reste.

© Chemineau

Il est aussi question de l’importance d’avoir une muse.

J’en ai une ! Ma femme. Mais je ne vous dirai pas ce qu’elle m’a inspiré. Mais elle le sait. Je pense que pour créer, il faut vivre, que si on reste enfermé, on ne peut pas créer le lien. Il faut trouver sa muse et ce qui nous passionne, en permanence, connaître les personnes qui nous entourent. Ça aide à créer plus riche. Cyrano, c’est l’extérieur qui vient le créer, la richesse de la vie.

La suite, pour vous, c’est quoi ?

J’ai signé pour un album avec Lupano chez Dargaud. On partira dans l’Espagne musulmane de l’an mil. Une histoire sur l’amour du livre et la transmission des savoirs.

Titre : Edmond

Récit complet

D’après la pièce de théâtre d’Alexis Michalik

Scénario, dessin et couleurs : Léonard Chemineau

Genre : Biographie, Comédie dramatique, Théâtre

Éditeur : Rue de Sèvres

Nbre de pages : 120

Prix : 18€

Date de sortie : le 17/10/2018

Extraits :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.