Arthur de Pins revient de manière fulgurante à Zombillénium en BD: « Les monstres sont les humains et les humains sont les monstres mais j’aime qu’ils changent leur fusil d’épaule »

Désormais oeuvre multi-support avec toujours autant de brio, Zombillénium revient enfin au coeur du média qui l’a fait connaître : la bande dessinée. Revenu d’une expérience cinéma qu’il est prêt à reproduire (et plus si affinités ?), Arthur de Pins livre quelques nouveaux personnages à l’infernal parc qu’il a créé et taille une ennemie sur-mesure à sa sorcière revêche, Gretchen. Un album ultra-dynamique et hors-saison touristique, puisque la neige s’y est invitée. Même si les monstres, tel un hommage à zombie Johnny vont allumer le feu. Interview avec le créateur de cette série qui repart en trombes démoniaques.

© Chloé Vollmer-Lo

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Bonjour Arthur! Je vous souhaite une monstrueuse année ! Film oblige, vous avez mis du temps à revenir en BD avec Zombillénium. Cinq ans, et dans l’intermède, je me suis laissé dire que vous n’aviez pas voulu reprendre vos personnages, Gretchen, Aurélien, etc. là où vous les aviez laissés. Vrai ?

C’est exact, cinq ans se sont passés et j’ai laissé vivre mes héros. Bien sûr, il n’y a pas de hasard et le fil conducteur est bien présent mais ce qu’il s’est passé entre la fin du 3 et le début du 4, je ne l’explique pas. Ce sont les mêmes personnages.

© de Pins chez Dupuis

Ces cinq ans ont-ils permis de décanter ce que vous vouliez raconter par la suite ?

Le quatrième tome, je l’avais en tête. En cinq ans, j’ai apporté des changements. Maintenant, par contre, je sais exactement ce que je vais raconter jusqu’au sixième tome. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie.

Revenir à la BD, c’était un moyen d’évacuer les éventuelles frustrations du passage à l’écran ? Car, forcément, l’expression papier est beaucoup plus illimitée qu’au cinéma.

Pour le film, il y a eu beaucoup de boulot mais il n’y a pas eu de frustration en tant que telle. Avec Alexis Ducord, nous avons eu un très bon producteur, Henri Magalon, qui nous a toujours soutenus et a toujours fait en sorte que le financement tienne la route et que l’ensemble soit fidèle à cet univers en lequel il croyait.

© Arthur De Pins

On s’est battu contre le budget qui était honnête mais pas faramineux. Il a fallu combiner, supprimer des scènes. Se débrouiller avec les personnages pour qu’ils semblent nombreux, qu’ils peuplent un parc, mais soient limités à animer.

Après, la différence entre le film et la BD ? Je pense qu’en général, le cinéma est plus édulcoré. Et on le comprend, nous voulions un film qui s’adresserait à tous les publics.

Tout en mouvement.

Et le mouvement, ça change ce qu’on raconte. Une femme lynchée par des villageois, en une image suggestive, ça marche. En animation, ça devient vite trash. C’est sûr, la BD est plus sombre en raison de sa narration mais aussi parce qu’elle a plus de liberté. Cela dit, par rapport au Journal Spirou, je m’étonne toujours de ne jamais avoir été censuré.

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D’ailleurs, Zombillénium est hybride entre esprit Fluide Glacial et esprit Spirou, je trouve.

Frédéric Niffle, mon éditeur, s’adresse à un public enfant. Pourtant, il ne bannit pas coûte que coûte les injures ou la violence. Il faut que celles-ci soient justifiées, que ce ne soit pas gratuit.

Personnellement, dans le film, c’est la maîtresse qui me terrorise, elle est tellement inhumaine. Pour le dessin animé, nous n’avons rien laissé au hasard, nous avons fait au mieux.

© Arthur De Pins chez Dupuis

Ce nouvel album, La fille de l’air, il bouge tout le temps, avec beaucoup d’action. Le fait de votre passage au cinéma ?

Peut-être. Durant les trois premiers tomes, je me suis rendu compte que ce que je racontais était très dense, que j’amenais beaucoup plus d’infos. Ici, les lecteurs me disent qu’ils ont lu très rapidement ce nouvel album. Pourtant, non, c’est le même nombre de pages.

© de Pins chez Dupuis

Mais, il est vrai que j’ai mis plus de temps à développer certaines scènes comme le combat de sorcières qui intervient très vite. Je voulais un vrai combat aérien. Dans les trois premiers, j’aurais sans doute expédié ça en trois planches. Je voulais prendre le temps, qu’on saisisse à quel point la nouvelle arrivante est le reflet de son démon de papa.

Sur la couverture, cette nouvelle sorcière complète la galerie de portrait que vous nous offrez depuis le début. Pourtant, Aurélien, le personnage-clé de cette aventure, n’a pas encore eu droit à être tête de gondole.

Pour la même raison qu’il a été écarté du casting de film. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite mais c’est un personnage fourre-tout à travers lequel on découvre le parc, cet univers. Dans le deuxième tome, il est aux abonnés absents; dans le troisième, il se reprend.

© de Pins chez Dupuis

En réalité, Aurélien est malléable, c’est une girouette, un personnage passif par-dessus tout que les autres ont vite fait de manipuler, de choisir pour lui.

Dans les premières versions du scénario du film, Aurélien était bel et bien présent. Mais je n’arrivais pas à le choisir comme héros, comme arc narratif. Force était de constater qu’il était beaucoup mieux adapté à la BD. En cours de route, on l’a donc totalement évincé, pour choisir un personnage plus fort, même si antipathique au début, et dont la fille, Lucie, donnerait des raisons de sortir du Parc. Tout s’imbrique en suivant le même fil que la BD. Même si, dans la BD, les héros sont plus les autres.

© de Pins chez Dupuis

Dans le film, vous venez de le dire, vous donniez une raison d’aller voir ce qu’il se passait du côté des humains. Dans la BD, vous leur donnez une raison de faire l’inverse, d’entrer dans le Parc. Et c’est Léonie, la fliquette qui est l’héroïne à part entière de cet album.

© de Pins chez Dupuis

Elle était censée être secondaire mais elle a pris son importance. Depuis le début, le rapport entre les humains et les monstres n’est pas laissé de côté. Que du contraire. Avec cette conclusion que d’autres ont déjà illustrée bien avant moi : les monstres sont les humains et les humains sont les monstres.

Même si j’aime que ces derniers changent leur fusil d’épaule. Comme Sylvain, le chasseur acariâtre – mine de rien l’un des personnages les plus fidèles : il était dans le film et dans tous les albums jusqu’ici – qui va se demander ce qu’il peut bien faire avec son pauvre fusil… De quoi donner une alliance improbable avec ces monstres qui se battent pour la même chose : la fin de leur exploitation en tant qu’employés forcés et damnés du Parc ou en tant que fermiers.

© de Pins chez Dupuis

D’hostile, notre chasseur va être embrigadé et être obligé de collaborer par la force des choses.

Bon, on lui a quand même promis quelque chose… Mais cela dit, plus loin, que ce soit les monstres entre eux ou certains monstres avec d’autres humains, vous aimez construire votre récit par des couples, des duos.

Des antagonistes permettant à chaque personnage d’avoir son contre-pied. Qu’ils soient ennemis ou en couple, ils font partie d’un tout, l’histoire et elle repose sur des rapports sociaux.

© de Pins chez Dupuis

Comment les castez-vous ces personnages ?

Comme Léonie, certains sont secondaires mais s’affirment. Les besoins de l’histoire les font évoluer. Ou à l’inverse puisque Rose, la femme de Francis, le vampire, a totalement disparu. Faute d’avoir pu lui trouve un rôle. C’est assez amusant. Enfin, dès le tome 2, j’avais la trame du tome 6. Entre les idées qui vont et qui viennent… un jour, tu te réveilles avec une telle idée que tu te dis « banco »!

© de Pins chez Dupuis
© de Pins chez Dupuis

Et les monstres ?

Aux prémisses, j’ai pris tout et n’importe quoi. Au fil du temps, je me suis resserré sur des clichés des monstres. Ceux de la Hammer, ce n’est pas pour rien que Francis a un air de ressemblance avec Christopher Lee.

Six catégories ont survécu : les vampires, les zombies et momies, les loups-garous, les batraciens, les démons et les sorcières. Je ne cherche pas à tout prix à en créer de nouvelles sortes. Mais leur nature leur permet d’accéder à d’autres catégories, le loup-garou et ses dents longues au marketing, un zombie en délégué syndical.

Affiche de recrutement pour le film © Arthur De Pins

Et bientôt des gilets jaunes?

C’est vrai, ça pourrait. Mais j’ai du mal à identifier le mouvement, à savoir qui ils sont et ce qu’ils veulent dans cet ensemble énorme de manifestants. J’ai regardé beaucoup d’interviews, ils demandent la légitimité que beaucoup d’autres non pas. J’attends de mieux les appréhender.

Quand bien même, pour le moment, je ne veux pas faire de parallèles, ce serait trop facile. Ma BD n’est pas un trac politique, n’est ni pro-patronat ou pro-ouvriers, je préfère rester prudent.

© de Pins chez Dupuis

On l’a dit, entre le troisième et le quatrième tome, le film a crevé l’écran. Le lectorat a-t-il changé ?

C’est clair, une nouvelle communauté est arrivée. Et, cinq ans plus tard, les lecteurs du troisième ont-ils suivi jusqu’au quatrième ? Les lecteurs de Spirou, par exemple ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’au fil de la dizaine de séances de dédicaces auxquelles j’ai pris part jusqu’à présent, beaucoup disent avoir découvert la série suite au film. Et, finalement, ça se tient dans la mesure où le film est une sorte de prequel à la bande dessinée. Puis, si le film est un peu différent, Hector et Aurélien se ressemblent pas mal, les autres sont les mêmes. Seule Gretchen est peut-être antipathique au début. On a pris soin d’eux.

© de Pins chez Dupuis

Là où certains genres se tassent des années voire des décennies avant de revenir plus puissants, le freak est toujours aussi chic et a toujours autant le vent en poupe.

La mode freak a toujours été présente. Pour chaque décennie, il y a eu une vague de monstres. Les vampires de Twilight, les zombies de The Walking Dead. Après, dans les 90’s, quand j’étais ado, je ne me souviens pas de grand-chose qui m’ait marqué. Si ce n’est l’inspiration de pochettes de groupes heavy metal comme Iron Maiden. De là vient sans doute une partie de ma fascination. Il y avait aussi le Croque Monstre Show.

Zombillénium est une sorte de synthèse. Bien sûr, certains y ont vu, avec le film, une ressemblance avec Hotel Transylvania qui est tout de même arrivé sur les écrans après ma BD.

Par ailleurs, j’ai appris que Warner allait, comme pour les super-héros, offrir un univers étendu aux monstres dans lequel celui de Frankenstein, la momie et le vampire, notamment, auraient leur propre film.

Finalement, la perception de ces monstres a-t-elle changé ?

Il y a quelques années, j’aurais été convaincu que Zombillénium ne s’adresserait pas aux enfants. Comme ce qui est généralement interdit aux moins de 12 ans. Les critères changent, les enfants sont accros aux monstres. Il y a six-sept ans avec mes neveux et nièces, je me suis retrouvé dans la Tour de la Terreur de Disneyland. J’en suis ressorti bleu avec l’envie de vomir alors que les enfants n’avaient qu’une envie : y retourner. Comme quoi, la peur aussi change. Il y a dix ans, je suis quasi certain que mon film n’aurait jamais été produit.

© de Pins chez Dupuis

Quelle est la suite ? La barre finale est toujours placée à six tomes, alors ?

En termes de BD, je finis un arc à six tomes mais il est clair que je n’arrêterai pas là. Des spin-off pourraient voir le jour. J’ai très envie de faire un deuxième film dans cet univers, j’aimerais beaucoup. Mais avant ça, je dois faire un peu de BD, sinon mon éditeur ne sera pas content (il rit). Je m’y tiendrai jusqu’au sixième.

© de Pins chez Dupuis

Autre possibilité d’adaptation, la série télé. On en discute mais c’est compliqué. Même si une série comme Last Man a fait bouger les choses. Si je fais quelque chose, il faudra que ce soit feuilletonnant et, là encore, c’est très dur à accepter pour une chaîne française.

Par ailleurs, il y a les clips. On se souvient de celui que vous aviez réalisé pour Skip The Use, une sorte de pilote du film à double-impact. Le groupe revient aux affaires.

C’est génial, s’ils m’appellent, je suis partant !

Nous sommes en hiver et c’est dans la neige que début ce quatrième album.

J’ai commencé cet album quand il neigeait chez moi. Pourquoi ne pas varier les saisons sur le parc? Une bonne idée qui en est devenue une mauvaise, avec plein de soucis à la clé : tous les personnages doivent avoir un anorak, des moufles. Cela dit, elle fond petit à petit, cette neige.

© de Pins chez Dupuis

Et pour cause, dans un hommage à Johnny (?), vous allumez le feu d’enfer en fin d’album. Mais, et Noël ?

Pas encore. Je n’y ai pas pensé jusqu’ici mais crois que ça ferait beaucoup Halloween à Noël. Puis, j’aime me dire que je ne parle pas de religion à Zombillénium.

D’autres projets hors des murs de Zombillénium.

Non, je suis à fond dedans.

Pour terminer, quelle est votre plus grande peur ?

Pour moi ou les autres, c’est la perte de contrôle. C’est peut-être pour ça que j’ai plein de tocs. J’ai cette peur, comme Aurélien, de péter un câble, de devenir un monstre.

© de Pins chez Dupuis

Mais aussi, plus largement, quand je vois à quel point un mouvement politique ou des gilets jaunes, puisque nous en parlions, peuvent très vite changer, devenir des pilleurs, des casseurs.

Bien sûr, les gens ont raison mais à partir du moment où ils démolissent, où la violence devient pire que celle du gouvernement qu’il décrie ? Je n’aime pas ça et j’ai bien plus peur de l’humain, qui peut être bien plus violent, plus malsain qu’un monstre.

© de Pins chez Dupuis

Série : Zombillénium

Tome : 4 – La fille de l’air

Scénario, dessin et couleurs  : Arthur De Pins

Genre: Aventure, Fantastique, Horreur

Éditeur: Dupuis

Nbre de pages: 48

Prix: 14,50€

Date de sortie: le 23/11/2018

Extraits : 

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