Les secrets de la licorne, sans Tintin et sans la schizophrénie de la transition écologique

Après une année 2018 cruciale en matière de climat et prises de conscience, il est temps en 2019 d’aller un peu plus loin, en pensées, puis en actions. C’est ce que Géraldine Remy nous propose en nous livrant tous les Secrets de la Licorne, une merveille livresque traitant de minimalisme et de transition écologique ; parfait pour débuter l’année avec une jolie liste de résolutions plus que nécessaires.

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Pour Géraldine Remy, tout a commencé au détour d’un étrange groupe Facebook intitulé Gestion budgétaire, entraide et minimalisme où plus de 100 000 licornes discutent chaque jour et s’envoient des pluies de paillettes. Lorsqu’on y voit des membres s’enthousiasmer d’avoir remplacé leur fil dentaire par leurs propres cheveux ou vanter les mérites du chauffage à la bougie, on peut se demander si l’on n’est pas tombé au beau milieu d’une secte. Mais très vite, on comprend… Une licorne, c’est quelqu’un qui essaye de changer sa consommation, être une licorne c’est soigner son budget et sa planète, c’est faire des économies en trouvant des solutions alternatives qui respectent les autres êtres humains, les animaux, l’environnement, c’est placer son argent dans un circuit local plutôt que dans les poches de gros actionnaires.

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Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015)

Mais avant de causer licornes et surtout transition écologique, parlons plume. Derrière ces 250 pages décomplexées et débordantes d’humour, se cache donc Géraldine Remy, une pétillante professeure de français. Dans ce premier essai, la jeune femme retrace son parcours, pas à pas, pour nous livrer ses secrets, ce que l’on voudrait tous savoir pour devenir une licorne. Mais si une licorne est un être magique, nulle magie du côté de la transition, juste des questionnements, des remises en question, des déconfitures et enfin des accomplissements, c’est ce que nous livre Géraldine au gré de ce bouquin qui se dévorerait presque comme un roman d’aventures.

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Confession d’une accro du shopping, de P.J. Hogan (2009)

Avant de devenir une licorne, Géraldine était comme nous tous. Elle achetait des vêtements en soldes sans jamais les porter, elle prenait l’avion pour se reposer dans des hôtels all-inclusive, elle dépensait des sommes astronomiques pour des manucures ou des extensions capillaires. Puis, peu à peu, comme certains d’entre nous, elle a décidé d’entamer un grand changement vers le végétarisme, le zéro-déchet, le minimalisme… Elle a ouvert les yeux et mis les pieds dans une dynamique d’évolution qui secoue autant qu’un bon essorage, aussi violent qu’étourdissant.

La transition de notre auteure a été échelonnée sur différentes étapes qu’elle nous raconte avec une autodérision qui dédramatise. Ainsi, le lecteur est plongé avec elle dans ce grand changement et ses situations rocambolesques. Une année zéro-sucre avortée après un mois, un désastreux premier contact avec un lombricompost, un masque pour cheveux à l’huile de coco qui bouche les canalisations, une tentative de déodorant maison qui asphyxie toute une classe, voilà quelques-unes des erreurs presque obligatoires pour avancer. Qui aurait cru que devenir une licorne serait si ardu ?

Au gré de ses échecs et de ses réussites, Géraldine nous emmène à la conquête d’un mode de consommation plus juste pour la planète, ses habitants, mais aussi… son portefeuille ! Car à l’heure où tout se solde à prix élevé, économiser fait rêver. Par chance, c’est au programme de la métamorphose en licorne : établir un budget, comprendre que les rabais sont bien souvent des attrape-nigauds, tout comme les cartes de fidélités. Ici, la gestion budgétaire se révèle indispensable dans un monde où trop souvent, on dépense sans compter. Mais attention qui dit gestion budgétaire, ne dit pas nécessairement vie terne et dénuée de plaisir, c’est bien ce que l’on apprend en devenant une licorne : le plaisir n’est pas proportionnel aux sommes dépensées.

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Discount, de Louis-Julien Petit (2015)

Niveau dépenses, Géraldine Remy se penche aussi sur celles qui nous aident à réparer l’estime de soi et qui tournent autour de la mode et de la beauté. Tout au long de quelques très belles pages sur la féminité et l’image de soi, on s’interroge et on réfléchit beaucoup. Quelle importance accorder à la beauté ? Quel rôle joue-t-elle dans l’amour de soi, dans le bien-être ? Quel rôle joue-t-elle dans la durée d’une relation amoureuse ? Est-il possible de développer sa propre beauté ?

Puisque la surconsommation passe indéniablement par notre garde-robe, là aussi, un tri s’impose ; il s’agit de s’habiller simple et de privilégier la qualité à la quantité. Quant aux cosmétiques, dès que la confiance en soi est revenue et l’image de soi redorée, les placards se vident de 95% de produits en tout genre presque par magie. On les remplace par l’huile de coco pour ses vertus hydratantes, l’huile essentielle de palmarosa pour désodoriser ou encore ce merveilleux savon de Marseille qui permet de se laver autant de fois qu’avec quatre flacons de gel douche ! Finalement, s’interroger sur la beauté, c’est déconstruire les dictats, regarder, les autres et soi, avec bienveillance et changer son mode de (sur)consommation.

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Le Diable s’habille en Prada, de David Frankel (2006)

Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même. Michel de Montaigne

En suivant le parcours de Géraldine, on découvre bien vite que ses avancées et prises de conscience sont multiples ; le minimalisme frappe la garde-robe, mais aussi tous les placards, le zéro-déchet en découle tandis qu’elle nous confie une partie de ses pérégrinations alimentaires, du crudivorisme au régime sans sucre en passant par le végétarisme et le fruitarisme, pour la blague et le clin d’oeil au film Coup de Foudre à Notting Hill. De trouvailles en bouleversements, l’auteure trace sa route et change sa vie, tout en dynamitant, un peu, celle de son entourage. Car quand on change, on a envie de faire changer les autres, parfois en les manipulant. Sur ce changement à initier chez les autres, face à sa famille, ses amis et son compagnon, Dimitri, Géraldine s’interroge. Doit-elle vraiment offrir ces roses aux pesticides à sa Mamy pour son anniversaire sous prétexte qu’elle adore les fleurs ? Difficile de trouver le juste milieu entre ses valeurs et celles des autres, sans tomber dans l’égoïsme. « Certes, un cadeau doit faire plaisir à la personne qui le reçoit et donc correspondre à ses propres valeurs plutôt qu’aux miennes. »

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Valentine’s Day, de Garry Marshall (2010)

Si l’on veut changer sa vie et sa consommation, tout en profondeur et réflexion, il nous faut un allié de taille : le temps. On ne peut devenir un consommateur responsable en claquant des doigts ou en adhérant à une charte sur un groupe Facebook, il faut prendre son temps, y aller étape par étape pour que les changements opérés soient durables. Voilà l’un des plus importants secrets des licornes ! Évidemment, le temps passant, les objectifs, semblent parfois se rapprocher, souvent s’éloigner pour devenir inaccessibles. On traverse différents états émotionnels : la peur, le découragement et même la schizophrénie face aux paradoxes de notre société. En tant qu’enseignante, Géraldine sait pertinemment que les jeunes reconnaîtront tous les logos des plus grandes multinationales, sans jamais pouvoir distinguer un pinson d’une tourterelle. Pourquoi les vidéos les plus visionnées relayent les clashs des starlettes plutôt que de s’intéresser à la déforestation ? « Sommes-nous illettrés ? Notre environnement nous est-il inconnu ? » La question fait frémir…

FRANS LANTING, NATIONAL GEOGRAPHIC
© Frans Lanting (National Geographic)

Face aux tristes réalités d’un monde hypocrite qui ne tourne plus rond, l’incompréhension et la colère font leur apparition. Qu’est-ce qu’on attend en fait ? « Au lieu de mater nos télé-réalités à la con, qu’est-ce qu’on attend pour s’intéresser au racisme, au sexisme, à l’acidification de l’océan, à la disparition des abeilles, à la fonte des glaces, au changement climatique ? C’est une réalité, mais ce n’est pas encore une fatalité, on peut agir ! »

Jordi Chias - National Geographic
© Jordi Chias (National Geographic)

Qu’est-ce qu’on attend ? Que les poissons nettoient les océans et les orangs-outans reboisent les forêts ? Dans sa partie consacrée aux paradoxes de notre société, Géraldine Remy dresse un parallèle saisissant. Il y quelques décennies, René Magritte offrait de merveilleuses oeuvres délicieusement surréalistes, témoignant d’une imagination sans borne. Aujourd’hui, nul besoin d’imagination pour se frotter au surréalisme ; les hippocampes transportent des cotons-tiges, les tortues sont emballées dans des photos de Justin Hofman qui font le buzz en espérant qu’elles fassent leur chemin.

Justin Hofman - National Geographic
© Justin Hofman (National Geographic)

Même quand on fait route vers le bien et le juste, le chemin est parsemé d’embûches, de trous béants qui nous renvoie à nos angoisses les plus profondes. C’est ainsi que notre aventurière de la transition découvre la collapsologie (ou l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder) au détour du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Les auteurs prédisent l’effondrement de notre civilisation avant l’année 2030 si nous ne changeons pas drastiquement nos modes de vie. Voilà qui est engageant, effrayant surtout !

Comme une extraterrestre dans sa vie et dans son métier, Géraldine s’interroge, encore. Nous sommes coincés dans un cercle vicieux, connecté à tout, mais déconnecté de l’essentiel, la Terre. Malgré le choc, Géraldine ne baisse pas les bras, c’est une leçon de courage qu’elle nous donne en encourageant les gestes du quotidien, les actions individuelles, les petites prises de conscience.

Dans la deuxième et dernière partie, la voix de Géraldine se mêle à d’autres pour nous prouver que les petits ruisseaux forment les grandes rivières. L’auteure part à la rencontre de plusieurs acteurs de la transition, au gré de ses pages, les partages inspirent tandis que les conseils donnent envie de changements. Ainsi, nous découvrons les opinions et astuces de Jérémie Pichon, coauteur de « La Famille Zéro Déchet », Mélanie Mikkiels, créatrice d’un supermarché alternatif à Bruxelles, Jean-Cédric Jacmart, fondateur de la ferme biologique de Desnié ou encore de l’équipe de la websérie « Et Tout le Monde s’en Fout ».

Nous pouvons tous consommer moins et mieux, sans perdre la notion de plaisir, nous assure Julien Kaibeck, spécialiste de la Slow Cosmétique. De son côté, Ferdinand Richter, responsable France d’Ecosia, nous invite à lutter contre la pollution numérique en surfant avec Ecosia, ce moteur de recherche « qui plante des arbres plutôt que d’exploiter les ressources de la Terre. Si 10% de la population mondiale des utilisateurs d’internet privilégiait Ecosia, on pourrait reboiser toute la planète. » Voilà qui donne envie d’installer Ecosia sur-le-champ, si ce n’est déjà fait ! Point positif supplémentaire : aucune donnée n’est revendue à des annonceurs.

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© Ecosia

La sauvegarde de notre monde humain n’est nulle part ailleurs que dans le coeur humain, la pensée humaine, la responsabilité humaine. Václav Havel

D’aventures en conseils judicieux, d’expériences en opinions édifiantes, voilà un livre dont l’existence sur les étales des libraires est nécessaire ! Nécessaire par son impact positif sur le lecteur, qu’il ne moralise jamais. Nécessaire par les sujets de société qu’il aborde ; végétarisme, réduction des déchets, agriculture biologique, condition animale… Nécessaire par sa réflexion sur l’humain, son bonheur, ses possessions, sa beauté.

Au fil de la lecture, Géraldine Remy nous rappelle que pour changer le monde, faire sa part n’est pas suffisant, il faut repousser un peu ses limites, sortir de sa zone de confort et partir à la conquête d’autres modes de consommation. Bref, la transition écologique demande que l’on se retrousse les manches ! C’est que notre auteure a fait et son récit tantôt humoristique, tantôt interpellant, conforte ceux qui ont emprunté le même chemin qu’elle tandis qu’il encourage ceux qui sont encore sur la ligne de départ. Alors, au risque de me répéter, qu’attendons-nous ? Mettons la main à la Terre, bousculons nos habitudes, devenons les licornes qui demain changeront la face du monde !

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Les secrets de la licorne, minimalisme et résilience : vers une transition écologique

de Géraldine Remy

Ker Éditions (novembre 2018)

264 pages

Un commentaire

  1. Un livre qui se dévore… L’histoire d’une femme pleine d’histoires, d’anecdotes, de rires et de rencontres… la vie racontée avec réflexion et résilience… à se procurer d’urgence, à lire d’urgence, à partager d’urgence…

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