Wilfrid Lupano: « Ni Dieu Ni maître, Ni Mètre », qu’ont en commun le Loup en slip, les pirates et la conquête spatiale? (interview)

C’est toujours un délice de lire du Wilfrid Lupano et parfois de faire le lien entre deux albums destinés à deux publics différents. C’est le cas du Mètre des Caraïbes, mis en image par Léonard Chemineau (l’extraordinaire Bibliomule de Cordoue), mais aussi du neuvième volume des aventures du Loup en slip, en cheville avec Mayana Itoïz. Ces deux albums sortis quasiment simultanément fin 2025, partagent ce côté déjanté mais aussi le thème commun de la propriété privée et des unités de mesure qui vont avec, de la liberté aussi. Le monde d’Est en Ouest et la forêt de notre loup préféré auraient-ils évolué différemment avec un système de mesure unifié? Échange avec un scénariste qui aime faire se rencontrer des sujets qui ne semblent parfois pas avoir grand-chose en commun. Et c’est passionnant. En attendant, notamment, une série d’animation sur Le loup en slip!

© Rita Scaglia

Bonjour Wilfrid. Il y a quelques mois, , simultanément, vous avez sorti le neuvième Loup en slip – Les lopins du lapin avec Mayana Itoïz et le Mètre des Caraïbes, avec Léonard Chemineau. Deux univers totalement différents et pourtant avec un thème commun, celui de la propriété privée.

Oui, c’est vrai. et pour avoir une propriété privée, il faut la mesurer. D’où le thème du système métrique et de comment on mesure le monde.

Vous, vous avez une propriété privée ?

Oui, j’ai un appart.

Vous commencez votre album Le Mètre des Caraïbes, dans l’espace, avec un gros foirage.

Oui on peut dire ça.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Comment avez-vous eu l’idée de mettre en relation cette histoire de pirate avec cette conquête spatiale ?

Parce que les deux idées se sont un peu télescopées, c’est le cas de le dire. J’ai découvert cette anecdote du système métrique que les Français ont essayé d’aller offrir aux Américains. Sans succès puisque l’émissaire, Joseph Dombey, s’est fait capturer par des pirates dans les Caraïbes. J’avais trouvé ce fait historique tellement drôle, de l’ordre des petits ratés de l’Histoire que j’affectionne. Puis, dans la même période, je suis tombe sur un autre raté de l’Histoire des sciences, le crash de cette sonde, Mars Climate Orbiter. Après 15 ans de travail, de collaboration internationale et évidemment des milliards de dollars engloutis, cette sonde se crashe au lieu de se mettre en orbite autour de Mars. Elle se crashe dans l’atmosphère martienne à cause d’une erreur de calcul stupide, directement en lien avec la conversion entre les pieds et les mètres. C’est là que je me suis rendu compte que les deux événements ne faisaient qu’un seul et même sujet. La capture d’un bateau par les pirates en 1794 avait des répercussions sur la conquête spatiale en 1999.

C’est hallucinant. C’est donc dû au hasard de la documentation ?

Oui, c’est vraiment ça. Je tombe sur deux idées et je me rends compte qu’elles ont un petit point commun si on veut bien les prendre d’une certaine façon en fait.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Et si je reviens à cette idée, Le Loup en Slip, Le mètre des Caraïbes, un album en inspire un autre ?

Non, pas du tout, ce sont des moments d’écriture totalement différents puisque le temps de dessin n’est pas du tout le même. Léonard Chemineau met un an et demi à faire Le Mètre des Caraïbes. Mayana, elle, met quelques mois à faire un Loup en slip. Je n’écris pas du tout ces histoires-là au même moment. Il y a plusieurs mois d’écart entre les deux écritures.

C’est amusant tout de même de voir comme ces deux albums se répondent et vulgarisent ces sujets.

Je dirais que cela est peut-être plutôt dû au hasard ou en tout cas à des chemins inconscients que je prends dans l’écriture. Peut-être que finalement ce n’est pas du hasard. Peut-être que cette idée du Loup en slip elle m’est venue parce que j’avais passé beaucoup de temps sur cette histoire de mesurer le monde pour le clôturer.

© Lupano/Itoïz chez Dargaud

J’adore Léonard Chemineau. Il est aussi scénariste. Que se passe-t-il quand deux scénaristes se retrouvent. Y’a-t-il un échange différent par rapport à celui qui s’opérerait avec quelqu’un qui dessinerait uniquement ?

Je ne ressens pas ça, moi. Quand Léonard travaille avec moi, il est dessinateur. Maintenant, peu importent les personnes avec qui je travaille, j’ai le même rapport avec elles. C’est-à-dire que je veux leur avis sur mon scénario; sur chacune des scènes, sur chacun des dialogues. Il n’est pas question d’imposer quelque chose. Il faut que nous soyons d’accord. Il faut qu’ils aient envie de dessiner cette scène. Donc, en réalité, il y a toujours un moment où on questionne mon scénario à deux pour l’emmener un tout petit peu plus loin via le dessin, via les expressions. Léonard se prête à ça très volontiers et j’ai ses retours sur mes scènes.

Et vous, vous dessinez ?

Non, pas du tout.

Vous n’avez jamais dessiné ?

Jamais. Je suis capable de faire du storyboard avec des personnages simplifiés. Quand j’ai une idée de cadrage assez précise, des fois, ça va plus vite de faire un petit dessin que de faire un long mail pour écrire. « On pourrait en premier plan faire ceci avec un deuxième plan où il y aurait ceci. » Mais je ne sais pas passer l’étape du croquis.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Comment écrivez-vous d’ailleurs ? Dans quelle ambiance ? Quel cadre ?

Chez moi, dans mon bureau. Et je passe assez peu de temps devant mon ordinateur. C’est ça la clé du truc: je vais vraiment devant mon ordinateur quand j’ai les choses très au point dans ma tête. Et j’y passe du temps, je marche beaucoup, je pars faire de grandes marches. Je fais autre chose de mes dix doigts. Pendant ce temps-là, je mature des idées. Et quand je trouve que ce n’est pas mal, je vais les écrire.

Avec un calepin pour noter les idées.

Non, je vais voir l’ordinateur direct. Non, les calepins, j’ai essayé, mais je les paume. Je suis quelqu’un de très étourdi dans la vie, je perds mes clés, par exemple. Le calepin, ce n’est pas pour moi.

Quand on parle de pirates, à quoi pensez-vous ? On sait que la BD a une grande tradition de pirates. Vous, comment avez-vous fait vos premiers pas dans cet univers de pirates ?

Un peu comme tout le monde, avec L’île aux trésors. J’ai pas mal pratiqué le jeu de rôle aussi, donc il y avait toujours des histoires de pirates à droite à gauche qui nous plaisaient bien. C’est un univers que j’ai toujours bien aimé. Quand on s’y intéresse, historiquement, on se rend compte que ce sont des communautés qui véhiculent énormément de clichés. Par-delà le cliché de la violence et des pillages que peut véhiculer la piraterie, ce qui est surtout intéressant derrière, ce sont ces modes de vie alternatifs. C’est ce qui m’intéresse dans la piraterie.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Souvent, les pirates ont inventé des nouvelles façons de se comporter en tant que société. Pas mal d’historiens disent que ça a d’ailleurs beaucoup nourri les philosophes des Lumières, parce qu’à l’époque des philosophes des Lumières, on entendait parler des pirates, il y avait des procès. On se rend compte que sans être des penseurs, sans être des intellectuels, ils ont mis en place des systèmes de gouvernance entre eux beaucoup plus égalitaires, pas du tout monarchiques. À l’époque, ce sont des espèces de petits laboratoires du vivre-ensemble alternatif. Ils ont nourri la pensée de certains philosophes qui se sont dit que c’était incroyable. Ils ont des systèmes tournants de gouvernance, ils partagent tout, c’est intéressant. Donc on peut leur reconnaître ça aussi. On peut dire que la piraterie, ce sont des proto-laboratoires d’un autre vivre-ensemble que celui des monarchies classiques de cette époque-là et dont on n’arrivait pas à sortir. On voyait bien que ce système pose un problème, mais que faire ? Que pourrait-on imaginer d’autre ? Les pirates, eux, ils imaginaient.

On retrouve encore cette phrase, ni Dieu ni maître, qui vous est chère.

Oui, c’est toujours assez réjouissant, d’autant plus que là, en l’occurrence, c’était ni Dieu ni maître, ni mètre, puisqu’ils refusent même le système métrique. Effectivement, c’est un des piliers de ces sociétés alternatives de la piraterie. Pour inventer une autre société, il faut d’abord rejeter le modèle dominant. Donc l’église et le pouvoir monarchique. Donc ni Dieu ni maître, se positionner d’abord en homme libre, et dire maintenant, entre hommes libres, comment est-ce qu’on peut fonctionner, entre nous? C’est déjà un premier pas fort, à cette époque-là, où absolument tout le monde croit en Dieu, que de dire, non, nous, on va s’extraire de ce truc-là. Personne ne serait monté sur un bateau qui n’était pas béni, à l’époque. Personne. C’était trop dangereux. On ne savait pas nager, en plus.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Une histoire de pirates, ça faisait partie des choses que vous vouliez faire, un jour ?

Ah oui, complètement. Alors celle-là, en plus, c’est un peu une fausse, parce qu’en fait, il y a un fait de navigation au début, mais sinon, après, tout se passe sur une île, dans une société de pirates. Mais les histoires de pirates, oui, bien sûr, ça fait toujours un peu rêver.

Une société où il n’y a personne qui respecte les règles ?

Ils ont leurs règles. Moi, je ne pense pas qu’il y ait des sociétés où personne ne peut respecter les règles. Ils inventent d’autres règles.

Avec un chef qui change ?

Avec un système tournant de chef, basé sur un tirage au sort. C’est assez fantaisiste.

C’est magnifique. Moi, j’adore. Ça m’a fait rigoler. Et mine de rien, ils font beaucoup de bruit.

Beaucoup, beaucoup de bruit. Ils sont joyeux, d’abord. Puis, ils font une certaine forme de musique. Là aussi, je me suis inspiré du punk. Le credo du punk, quand il a été inventé, c’était « c’est pas parce que tu ne sais pas jouer de la musique que tu ne peux pas en jouer. » C’était accessible à tout le monde. Deux accords, boum, boum, boum. Parce que l’important, c’était l’énergie, c’était le message. Donc, évidemment, c’était souvent très cacophonique et très bordélique. Ce n’était pas très souvent agréable à écouter, ni mélodieux. Mais ce n’était pas ça qui était recherché. Ce qui était recherché, c’était une énergie, une immédiateté et un mode d’expression, surtout. Donc, je me suis amusé à reprendre un petit peu ce principe, là où sur le bateau, manifestement, personne n’est vraiment capable de faire de la musique. Et ils font tous une espèce d’orchestre, finalement, assez pénible à écouter.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Mais la BD, n’a pas de son, dit-on.

C’est totalement faux. Là, le champ formidable de l’onomatopée en BD, qu’on doit beaucoup à la BD belge d’ailleurs, qui a été poussée très très loin par Franquin. Il a fait tout un travail sur les polices de caractères, sur la graphie, pour qu’on entende véritablement le son du Gaffophone quand Gaston en joue. Moi, je trouve qu’il y a énormément de sons en BD et le monde des onomatopées, c’est génial.

Vous êtes musicien, vous ?

Non, et c’est un de mes grands regrets.

C’est vrai ? Vous êtes parolier parce qu’il y a une chanson dans cet album.

Je suis parolier et j’aimerais bien l’être encore plus. J’ai écrit, à droite à gauche, des petits textes pour des chansons de copains, des choses comme ça. Personne de connu. Mais c’est vrai que c’est un exercice que j’aime bien. Mais la musique, non, ça m’est étranger.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud
© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Par exemple, pour qui aimeriez-vous écrire ?

Je ne sais pas, je n’ai pas vraiment réfléchi à ça. Je réfléchis depuis longtemps à faire un album jeunesse autour du loup en slip, par exemple. C’est quelque chose qui me plairait d’écrire moi-même les textes.

Alors, le héros, malgré lui, Joseph Dombey, n’est pas spécialement attachant. C’est le pari de cet album, nous embarquer avec un personnage qui peut très vite nous agacer.

Oui, mais on peut être agaçant et attachant. On est dans le registre que Louis de Funès a exploré toute sa vie, c’est-à-dire des personnages acariâtres. Il n’y a pas un seul personnage de Louis de Funès qui est gentil. Ils sont tous absolument tous, dictatoriaux, méchants, souvent animés de pensées assez viles. Louis de Funès a toujours joué sur cette fibre de personnages qui sont quand même assez détestables Et on les a tous adorés. De La Grande Vadrouille à La Folie des Grandeurs, en passant par Le Corniaud. En général, le personnage est assez veule, autoritaire. Ce sont des personnalités que j’aime bien travailler en bande dessinée. D’abord parce qu’ils sont très expressifs, vociférants, criards, créateurs de mouvement en bande dessinée. Et surtout parce qu’ils existent, ils sont autour de nous, on les connaît.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Dans cet album, j’ai pensé à Astérix mais aussi à Tintin. On vous a déjà proposé des reprises de héros.

Oui, plusieurs fois. Et j’ai refusé. J’ai refusé parce que je ne suis pas très à l’aise avec cet exercice. J’ai juste fait un Valérian… parce que Christin et Mézières étaient vivants et que ce sont eux qui me l’ont proposé et que j’ai été en mesure de leur soumettre mon travail, mon scénario et qu’ils l’ont validé. Je n’aurais pas été très à l’aise avec la reprise du travail de quelqu’un qui ne m’a rien demandé. Quelque chose me bloque là-dedans. Sans remettre en question le travail de ceux qui le font, je ne donne de leçons à personne là-dessus. Mais moi je ne me sens pas très à l’aise avec cet exercice. Et surtout je ne me sens aucune liberté, je me sens à l’étroit. Parce que je suis vraiment souvent aveuglé par mon admiration pour ces univers-là, dans lesquels je n’oserais toucher à rien, ni un tapis, ni déplacer un bibelot. Je me dirais « oh, mon Dieu, qu’est-ce que je suis en train de faire! » En fait c’est très comprimant pour moi et pas du tout inspirant. Je vois bien que je ne suis pas le bon client pour faire ça.

© Lupano/Lauffray chez Dargaud

À ne célébrer que le découvreur, le trouveur en science, on fait une erreur fondamentale.

Que vous a-t-on proposé, par exemple ?

Je n’ai pas très envie de le dire, mais on m’en a proposé plusieurs.

Finalement, cet album montre une fois de plus la part de malchance ou de chance qu’il faut pour arriver à faire évoluer le monde, à le faire progresser techniquement.

Oui, c’est une notion très importante. La science est une succession d’échecs qu’il faut tous célébrer. Parce que chaque échec est une victoire en science. On sait que ce n’est pas là qu’il faut aller. Ça on a essayé, ça ne marche pas, donc essayons ça. La science c’est ça. En fait, à ne célébrer que le découvreur, le trouveur en science, on fait une erreur fondamentale. Parce qu’il n’y a pas de découvreur sans échoueur.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Moi, je suis passionné par les grands moments ratés de la science. Et surtout tous ces gens qui ont voué leur temps, leur énergie, leurs espoirs à quelque chose qui n’a pas fonctionné. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont fait ça que le suivant a marché. Ça me semble très important. Effectivement, là en l’occurrence, on tombe dans un truc un peu drolatique. Il y a eu un moment donné où une fenêtre de tir s’est ouverte, où l’Amérique naissante, les Etats-Unis qui venaient de faire leur révolution, auraient été prêts, durant un petit moment, à accepter le système métrique. Mais il ne leur est pas parvenu. Et quand il leur est parvenu, un an plus tard, c’était déjà trop tard parce qu’ils avaient signé des nouveaux accords commerciaux avec les Anglais, qui allaient devenir leurs partenaires commerciaux privilégiés. 80% de leur marché à l’étranger était avec l’Angleterre. Donc, changer de système de mesure, c’était plutôt compliqué pour eux. Ils ne sont donc pas rentrés dans le système métrique au moment où c’était possible. Ensuite, le poids des habitudes s’est installé, ça s’est mis à ronronner et à leur poser des problèmes. Parce que maintenant que le monde est très international, que tout est mondialisé et ne pas avoir le même système métrique que tout le monde, c’est un problème.

Et vous il y a une part d’échec dans vos scénarios ? Il y a des choses que vous laissez tomber ?

Bien sûr. J’ai 50 scénarios inachevés dans mon ordinateur. Mais je ne les considère pas forcément comme des échecs. Typiquement le Mètre des Caraïbes est quelque chose que j’ai développé il y a plusieurs années et que je n’avais pas réussi à emmener au-delà du simple fait historique. Jusqu’à rouvrir ce fichier quelques années plus tard. Et avec la nouvelle personne que je suis, avec mon évolution personnelle, etc., je vois soudain de nouvelles voies qui s’ouvrent pour développer des projets que j’ai mis en place. Donc je ne considère jamais trop qu’il y a des échecs. Même mes premières bandes dessinées, je les vois comme des étapes nécessaires et pas forcément comme des échecs. Y compris quand elles n’ont pas du tout marché. C’est juste la construction, le chemin classique d’un auteur en fait.

© Lupano/Itoïz chez Dargaud

Alors parlons encore un petit peu du Loup en Slip. Ça y est, le spin-off a dépassé la série mère! Il y a plus de tomes du Loup en Slip que de Vieux Fourneaux.

Oui, en 2026, sortiront le tome 9 des Vieux Fourneaux et le dixième Loup en slip. Donc ça y est, il leur passe devant. C’est parce que nous en faisons un tous les ans. Alors que les Vieux Fourneaux, c’est tous les deux ans maintenant.

Imaginiez-vous ce succès du Loup en slip ?

Non, bien sûr que non. C’était là aussi une expérience que nous avons eu envie de tenter. Parce que faire un spin-off d’une série pour un autre public que le public qui a aimé la série, ça ne va pas de soi. D’autant plus que notre éditeur, Dargaud, ne faisait pas énormément de jeunesse à l’époque. Mais ils nous ont suivis dans cette envie en se disant pourquoi pas, « essayons », avec un esprit très ouvert. Ça a fonctionné et, évidemment, ce fut une surprise pour tout le monde.

C’est une série qui évolue avec le lecteur, qui grandit avec lui. Je pense que je peux lire les 2-3 premiers tomes sans problème avec ma petite de 3 ans et qu’on peut attendre un peu pour le reste.

Oui, il faut attendre un peu. Quoique, des fois on est surpris de voir comment les tout-petits comprennent ce qu’ils comprennent, ce qu’ils s’approprient. Après, c’est vrai qu’aujourd’hui, pour Le Loup en Slip, on a un lectorat qui est vraiment entre 3 et 13 ans. Tandis que les Vieux Fourneaux, c’est plus pour les parents. Nous avons des enfants qui ont commencé à lire Le Loup en Slip quand ils avaient 3-4 ans et qui n’ont jamais arrêté. Donc, comme ça fait 10 ans, ils ont aujourd’hui 13 ans. Et, quand il y en a un nouveau qui paraît, ils le lisent quand même. C’est vrai qu’en dédicace, nous avons un public assez varié.

© Lupano/Itoïz chez Dargaud

C’est trop bien. Nous parlions du bruit de ces personnages bruyants dans Le Mètre des Caraïbes. C’est aussi le cas dans Le Loup en slip. Il y a une magie qui fait qu’en lisant, on ne lit pas simplement, on fait les voix des personnages.

Bien sûr. Les enfants, c’est ce qu’ils attendent de nous. Ils veulent qu’on leur fasse un petit spectacle. Quand on lit un livre avec son enfant, on joue tous les rôles, on fait tous les bruits, on performe en quelque sorte. Oui, c’est toujours une espèce de petite performance artistique. Et les enfants voient très vite les moments où on n’est pas dedans et les moments où on est vraiment motivé.

Quand on en a lu six auparavant, il faut bien s’appliquer. Mais ce Loup en Slip s’est imposé puisque c’était la mascotte du théâtre qu’on voyait dans Les Vieux Fourneaux. Et le loup est un personnage omniprésent dans les albums de jeunesse. Alors qu’on a un sentiment grandissant de désamour du Loup parce qu’il revient et menace les troupeaux, c’est aussi le cas en Belgique. C’est paradoxal, non?

Oui, bien sûr. Parce que dans la littérature, le loup, c’est la figure du méchant. Dans le conte classique, le loup, c’est la créature du méchant. Mon esprit de contradiction me donne juste envie, par principe, de prendre pour n’importe quelle personne un contrepoint. Effectivement, c’est vrai, il y a un désamour du loup, mais je ne dirais quand même pas qu’il est global. C’est vraiment dans le milieu rural et agricole que le retour du loup pose un problème. Sinon, dans la société dans son ensemble, les gens partent du principe que quand il y a une espèce qui se refait un peu la cerise, c’est toujours une bonne nouvelle. Parce qu’on ne croule pas sur les bonnes nouvelles en termes d’écologie.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Le loup est sans doute une des figures les plus utilisées dans le monde des albums de jeunesse.

Ah oui, c’est devenu le personnage méchant identifié au bout d’une seule image, une seule seconde. Voilà le loup, il est méchant, il a des grandes dents, tout ça, il est noir. Et à l’inverse, son contrepoint, dans plein d’albums jeunesse, on s’est emparé du loup pour en faire un personnage sympathique.

Vous, votre méchant, c’est l’écureuil. Pourquoi l’écureuil ?

D’abord parce qu’il ne ressemble pas à un méchant. Parce qu’on s’est amusé avec cette passion pour la thésaurisation des écureuils. Ce sont des accumulateurs frénétiques de noisettes, de glands, de thunes, de réserves. Il nous a paru intéressant de le faire incarner tout ce qu’on peut reprocher au capitalisme le plus débridé, au néolibéralisme. Robert l’écureuil incarne à la fois l’entrepreneur, le commerçant, le milliardaire aussi,  qui met la main sur la presse, la communication, les maisons d’édition… puisque c’est lui qui publie tous les livres sur le crime du loup dans la forêt. Il possède la Gazette de la Forêt. Il est  le seigneur. Il a un petit côté Bolloré quand même, un petit côté Hydra.

© Lupano/Itoïz chez Dargaud

Il y a cette réflexion sur la propriété privée. C’est un bien ou un mal la propriété privée ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Nous, justement, nous essayons de fournir dans les albums du Loup en slip de quoi engager les conversations avec ses enfants. Donc, en fait, nous avons coutume de dire que nous essayons de faire en sorte que l’enfant se pose plein de questions et nous laissons les parents se débrouiller avec les réponses. Parce que nous avons aussi conscience que dans chaque famille le contexte est différent. Il y a des familles qui ont tout, il y a des familles qui n’ont pas grand-chose.

Nous avons fait un album qui s’appelle « Le loup en slip n’en fiche pas une » et qui parle du travail, de cette notion. Nous étions conscients en le faisant que cet album arriverait dans des familles où il n’y a pas de travail et d’autres où il y a trop de travail. Dans certaines familles, il y a un travail mais qui n’est pas agréable, qui est pénible. Dans d’autres, il y a du travail qui est génial et qu’on aime. Avec toutes ces réalités-là, il faut être très prudent. Nous parlons à plein d’enfants différents et à plein de familles différentes. C’est le même sujet en abordant la notion de propriété. Nous, nous avons essayé de poser les bases pour qu’un enfant comprenne de quoi il s’agit quand on parle de propriété, avoir un papier qui dit que là, là et là, c’est chez moi; qu’on peut monter une clôture en disant que les autres ne peuvent pas rentrer.

© Lupano/Itoïz chez Dargaud

Mais qu’est-ce qu’on fait si tous les espaces deviennent privés ? Il faut bien qu’il y ait des espaces en commun. Donc, nous, dans cet album, nous poussons l’absurde jusqu’au bout en disant que si l’écureuil possède tous les arbres qui produisent l’oxygène, l’oxygène ne serait-il pas à lui ? Et donc, ne devrait-on pas payer pour le respirer ? Évidemment, cette idée semble tout de suite stupide. Mais elle ne l’est pas tant. On le fait bien avec de l’eau? Elle n’est pas gratuite, n’est-ce pas? Or on ne peut pas vivre sans eau, c’est un besoin de base et nous avons tous accepté l’idée qu’on allait payer pour de l’eau. Qu’est-ce qu’on fait de quelqu’un qui ne pourrait pas payer pour son eau ? On le laisse mourir de soif ? C’est une vraie question. Est-ce que la seule raison pour laquelle l’air n’est pas payant c’est tout simplement qu’on n’arrive pas à le mesurer et à nous faire payer une redevance en fonction de l’air qu’on a respiré ?

D’où le système métrique et l’autre album. Nous, nous essayons d’amener cette réflexion pour que les parents en parlent avec leurs enfants et que chacun donne les réponses, ou que l’enfant se fasse ses réponses tout seul.

Vous parlez aux enfants et les enfants vous parlent ? Il y a parfois des expressions d’enfants que vous retenez ?

Bien sûr. Nous faisons pas mal de rencontres dans les écoles et nous recevons pas mal d’enfants en dédicaces. Les enfants ont toujours des façons marrantes de présenter les choses. Le point de vue des enfants, c’est toujours hyper intéressant.

Vous avez commencé à être publié en bande dessinée, il y a 25 ans. Quel est votre regard sur la BD, aujourd’hui ? Elle a changé ?

Bien sûr. Ça a même complètement changé. Heureusement. Quand j’ai commencé, c’était quasiment impossible de faire un roman graphique, ça ne se vendait pas du tout. Ce qui marchait, c’était que de la série grand format couleur. C’était le modèle. Il n’y avait pas de femmes dans ce métier, ou très peu. Heureusement ça change et ça continue à changer. C’est bien. C’est pour ça que je continue à faire de la bande dessinée.

© Lupano/Chemineau chez Dargaud

Actuellement, cependant, on vit aussi une période qui n’est pas facile. Les gens lisent un peu moins et ont globalement moins de thunes. Tout coûte plus cher. Les bandes dessinées coûtent plus cher. On est dans une période où on se pose pas mal de questions. Le roman graphique, c’est très chouette mais ne sortir que des bouquins qui font 35 euros, ça pose aussi un problème. Il ne faut pas oublier que si la BD s’est développée, c’est parce que c’était un média méga populaire. Et que ça rentrait dans tous les foyers, par des magazines, par des livres qui étaient très peu chers, qu’on achetait des fois au kiosque. On achetait le journal qui avait un côté très spontané, très cheap. Il faut réfléchir sur tout ça, sur ce qu’on est en train de faire de notre média, collectivement. Mais bien sûr, il faut toujours que ça bouge. Il faut qu’il y ait des tentatives. Et là encore, on revient au sujet des sciences. Gloire à tous les éditeurs qui tentent des trucs, y compris quand ça ne marche pas. Il faut chercher tout le temps des nouvelles façons de faire, renouveler pour le public la façon d’appréhender la BD.

Il y a maintenant dix ans, vous lanciez le collectif The Ink Link.

C’est une association qui fait de la bande dessinée pour les ONG, pour la science, le droit des femmes, l’écologie. Des auteurs de BD qui se retrouvent pour faire de la bande dessinée dans un secteur qui est non commercial, on va dire. C’est vraiment pour essayer de faire de la vulgarisation scientifique, du plaidoyer. Aujourd’hui, je ne m’en occupe plus, je suis président d’honneur à vie et ambassadeur, surtout. C’est une super expérience. Depuis 2015, nous avons fait de la bande dessinée avec énormément d’auteurs et d’autrices, énormément de femmes, qui ont eu envie de participer à cette aventure, de mettre leur savoir-faire au service de causes ou de propos qu’ils avaient envie de défendre. Ce qui a permis à pas mal d’ONG à travers le monde de produire des documents de qualité avec des auteurs qui sont des pros, très variés. En fait, ils font des piges pour Ink Link. Il suffit d’aller sur le site et de prendre contact avec nous. Nous avons fait des bandes dessinées, notamment, avec Aurélie Neyret, Arthur De Pins, Pozla, Jean Dytar, Mayana Itoïz, Paul Cauuet. Il y en a eu énormément. C’est un carrefour pour venir faire de la bande dessinée autrement, tenter des trucs graphiques aussi. Parce que, souvent, ces auteurs ont un style pour lequel ils sont reconnus et ont un public, mais ont d’autres envies graphiques. Et ce n’est pas forcément facile de faire un pas de côté graphiquement dans des albums commerciaux. Mais dans des projets Ink Link, c’est l’occasion d’aller expérimenter d’autres façons de faire de la bande dessinée.

La robotique et les personnes agées – The Ink Link © Lupano/Cauuet

Et pour le grand public, c’est trouvable ?

C’est trouvable sur le site d’Ink Link. On peut consulter toutes les bandes dessinées qui sont mises en ligne. Sur les réseaux sociaux d’Ink Link, également, évidemment. Et ces travaux sont souvent relayés sur les sites des ONG pour lesquelles nous bossons. Ça peut être Première Urgence Internationale, Action contre la faim, MSF.

Connaître l’ennemi – un projet sur l’alcoolisme réalisé avec les Indiens de Kwamala – The Ink Link © Lupano/Itoïz

Quels sont désormais les projets qui vont porter la griffe Lupano ces prochains mois ?

2026 sera une année où il y aura à la fois Un Loup en Slip, le dixième, un peu plus épais, et un album des Vieux Fourneaux. Ce sera pour fin novembre. Là, je suis en train d’écrire un roman graphique historique sur l’histoire des sciences, encore. Mais ça sortira en 2028.

Et dans les très prochaines parutions, et je me demande si ce n’est pas aussi pour la fin d’année, il y aura un petit conte jeunesse aux éditions Delcourt dans la collection Enfants Gâtés, dessiné par Luigi Crittone. Ça s’intitulera Les deux imbéciles du moulin aux oiseaux. Il me tarde. C’est très chouette. C’est un petit conte très marrant qui se passe dans le Japon médiéval avec un samouraï et un archer qui veulent s’étriper mutuellement dans un vieux moulin qui sert de nichoir à des tourterelles.

Et Le Loup en Slip ?

Lui aussi, nous le déclinons puisque nous sommes en train de travailler à une série animée avec France TV. Je viens de finir la co-écriture du premier épisode; a priori, ça devrait partir en animation.

En animation fidèle à ce que fait Mayana ?

Totalement. Ça sera un mélange de 2D et de 3D mais vraiment texturé 2D et dans l’esprit du dessin de Mayana. Ce sera vraiment du Itoïz qui bouge. En tout cas, nous essayons.

Et le thème du prochain loup en slip ?

La compétition, une fois de plus. Ça revient un petit peu. En fait, nous retrouvons les personnages de la course des oiseaux, Rapide et Furieux, qu’il y avait dans le tome 3 qui s’appelait Slip Hip Hip. Cette course reprend du poil de la bête et il y a un nouveau concurrent qui prétend courir la course des oiseaux mais pose un certain nombre de problèmes.

Et les vieux fourneaux ?

Ils vont parler d’amour. Ce sera tout un album sur l’amour qui s’appelle Les affreux de la passion.

Ca promet. Merci beaucoup pour vos réponses.

Le Loup en Slip, tome 9, Les lopins du lapin, à lire chez Dargaud & Le Mètre des Caraïbes, à lire chez Dargaud.

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