Villevermine, le Gotham poétique et de post-it de Julien Lambert : « Personne ne se méfie des objets, encore plus quand ils sont perdus, ils sont pourtant les témoins de tout »

Après un premier effort boosté par le Prix Raymond Leblanc, Edwin – Le voyage aux origines, le Belge Julien Lambert prend ses marques dans un univers d’une grande originalité, VilleVermine, dans les pas d’un détective privé un peu paumé mais pourtant expert des objets perdus : Jacques Peuplier, l’homme qui murmurait (ou gueulait, c’est selon) à l’oreille des choses, et vice-versa. Coup de poing visuel fomenté depuis dix ans, le premier tome audacieux et poétique d’un (premier?) diptyque, Villevermine a fait une entrée fracassante parmi les cinq nominés pour le Prix Polar-SNCF 2019 au Festival d’Angoulême. Interview avec un auteur qui fait on ne peut mieux parler les crayons. 

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© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Bonjour Julien, quelle aventure graphique et émotionnelle que ce premier tome de Villevermine ! Une ville imaginaire loin de Draguignan et Beauraing, tes villes de prédilection.

À Beauraing, la ville où je suis né, je reviens dès que je peux. Mon boulot est très solitaire, partir à Draguignan, loin des distractions, ça me permettait de me concentrer, de m’enfermer… alors qu’en fait, je suis très sociable.

Avec Villevermine, on quitte radicalement l’univers d’Edwin?

C’était une belle aventure, Edwin. D’autant plus en gagnant le prix Raymond Leblanc, avec les efforts du Lombard pour le mettre en valeur. L’album a été bien reçu, avec des ventes honorables pour un premier album. La suite ? C’est hypothétique, on en discute parfois avec Manon, ma compagne et scénariste, mais en réalité, on a tous les deux d’autres projets. Comme la surprise du premier album ne peut pas être réutilisée, il faudrait donc que je change mon fusil d’épaule, sans le jeu de double-lecture. Pourquoi pas les aventures du personnages du roman en y retrouvant un mélange de fiction et de réalité comme dans le premier album ? Si cela se fait, ce ne sera, de toute façon, pas pour tout de suite.

Edwin © Manon Textoris/Julien Lambert chez Le Lombard

La preuve, finie la jungle luxuriante dans Edwin, place au bitume et aux horizons gris. Et, après avoir fait parler un chien, Floch; vous faites désormais parler les objets.

Le chien qui parle, c’était une idée de Manon, elle voulait faire dire des choses à ce personnages canin qui était râleur mais ne pouvait s’empêcher de remuer la queue.

C’est marrant, je n’avais pas fait le rapprochement entre les deux. Faire parler les objets, ça m’est venu assez naturellement. Face à des histoires d’aventure souvent très premier degré, je trouvais qu’intégrer des objets qui parlent, c’était surréaliste. Ils me permettaient de dire beaucoup de choses sur les rapports humains.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Les objets, tout le monde en a l’habitude, personne ne s’en méfie. Pourtant, ils sont les témoins de tout. Regardez les canettes de Cara à Liège… Loin de moi l’idée d’en faire l’apologie, mais qu’elles soient vides ou pleines, avec leur design particulier, elles ont un côté dégueulasse et attachant, un côté « ration de survie ». Un objet peut vivre 2000 ans et est une source incroyable d’informations si on est capable de l’entendre. Il y a ceux qu’on chouchoute mais il y a aussi les ordures, dont on détourne les regards. Sont-elles dénuées d’humanité, pour la cause ?

© Julien Lambert

Comme Jacques Peuplier, votre héros qui ne l’est pas tant, vous les collectionnez ?

Aujourd’hui, j’essaie de me freiner mais avant… J’ai toujours ramassé tout ce qui traînait… sans avoir le talent de réparer. Je ramassais des objets pour ce qu’ils sont. Chez moi, comme mon héros, j’ai 3-4 transistors dont j’ai toujours pensé qu’un jour je les réparerais. Bon, jusqu’ici, je n’ai pas réussi.

© Julien Lambert

Ces objets qui parlent, ils ne sortent pas de la Belle et la Bête, ils ne sont pas animés et restent rigides.

Je n’ai jamais voulu les faire bouger, ils ont un côté physique mais qui ne leur permet pas d’agir. Du moins, pas d’eux-mêmes, car j’aime l’idée qu’ils vont aider (ou pas) Jacques à agir.

Enfin, ils parlent, mais uniquement avec Jacques Peuplier, votre nouveau héros.

C’est un héros sans l’être qui préexistait à cette histoire. Je le trimbale depuis quelques années. C’est un héros anonyme, un peu super-héros, bagarreur, castard, bien abîmé mais qui a quand même avec un super-pouvoir: écouter les objets, leur parler.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Quitte à trop les entendre… 

Je me souviens d’un épisode de Superman dans lequel il pouvait entendre tout ce que se disaient les gens autour de lui. C’est intenable pour lui et il va s’isoler dans la stratosphère, se fermer, faire le point. Avec ce drôle de pouvoir qui lui semble être une tare, Jacques va lui aussi avoir son moment de ras-le-bol.

Superman, Superman… pourtant, il ressemble plus à un méchant, votre Jacques. Un peu de la famille de l’Homme-Sable dans Spiderman.

C’est vrai, je lui ai donné un côté méchant, brut, basique. Moins charismatique que d’autres, peut-être, mais capable de tendresse. Quant à l’univers comics de Batman, Spiderman, Hellboy, je ne peux pas cacher mes influences.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

D’ailleurs, Villevermine a des airs de Gotham City, non ?

Complètement ! Je ne voulais pas implanter le récit dans une ville existante mais dans une ville imaginaire… sans pour autant être dans un grand décalage avec celles que nous connaissons. Quelque chose comme Gotham, Sin City ou le New-York-sur-Loire de Nicolas de Crécy. Une conception proche de celle qu’on se fait de nos villes, sans fantaisy pure.

Je ne voulais pas non plus que ce soit une ville identifiée, Paris ou New-York. Du coup, j’y ai mis un peu des villes que j’ai visitée : Montréal et Liège, notamment. Je reviens d’une séance de dédicaces à Liège, beaucoup ont reconnu certains endroits: le Val Benoît qui se mue, ici, en usine de savant fou; puis des morceaux de ceci et de cela mis ensemble.

De même, il y a un peu de Beauraing, ma ville, par clins d’oeil. Ainsi, le bistrot où traîne Jacques s’appelle Les 3 Merlettes, comme la salle de fête de Beauraing. Une affiche du festival Beauraing is not dead – que je dessine également, c’est mon côté mégalo qui ressort (il rit)- est aussi visible ainsi que le blason de la ville mariale sur le pont sur lequel s’ouvre cet album.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Beaurhain-Est, c’était le nom du projet aux prémisses, non ?

J’ai bien dû me rendre à l’évidence que ça faisait trop private joke. Beauraing, ce n’est pas une mégalopole comme Villevermine. Mon éditeur m’a poussé dans cette voie, je voulais un nom qui fasse « ville de Belgique ou de France », pas une ville américaine avec Town ou City. Villevermine, ce n’est pas réaliste comme nom… et ça me plaisait. Remarquons que ce n’est d’ailleurs pas le nom de cette ville mais son surnom.

J’aime aussi créer cet espace comme étant luxuriant, Indiana Jones à ma façon. Si on lui en laisse l’opportunité et le temps, j’aimerais que Villevermine devienne une Ville-Monde, où tout ou presque est possible. Si les enfants ont envie de faire une chasse au trésor, rien ne les en empêche et le terrain vague se transforme en jungle. Comme les enfants, je chéris cette capacité à pouvoir tout imaginer avec cette impression de maîtriser l’espace géographique. Je ne me suis pas rendu tout de suite compte de cette dimension foisonnante.

Un extrait du tome 2 © Julien Lambert

Cela veut dire que, à un moment, Jacques Peuplier pourrait s’éclipser pour laisser la place à un autre héros du même univers ?

Pas nécessairement, je suis très attaché à Jacques Peuplier, il mérite d’être creusé. Notamment dans son rapport aux objets, est-il psychotique ou leur parle-t-il vraiment ? Il développe des sortes d’amitié avec eux, mais est très exigeant. Jusqu’où peut-on aller de cette manière. Jusqu’où peut-on prendre sans jamais rien donner ?

Mais j’aime aussi ces séries où chaque album est une aventure complète. C’est un phénomène qui revient en BD et une bonne manière d’explorer un univers riche.

© Julien Lambert

Pourquoi s’appelle-t-il Jacques Peuplier, d’ailleurs ?

Je voulais un nom d’arbre. Quelque chose qui renseigne sur sa tête de bois, sur sa peau dure comme de l’écorce. J’adore Théodore Poussin, son esthétique rétro et très française m’a toujours plu. Tintin en plus motivé.

En tout cas, à côté de lui, il y a un autre héros, moins montré à l’écran de vos cases mais plus proactif que Jacques : Rudy, un gamin.

Il est moins identifié mais permet le contraste avec Jacques, ne fût-ce que physiquement. Lui, il a la curiosité qui lui permet de voir plus loin.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Ce qui n’anime pas Jacques qui, lui, est fort mais se laisse porter. Il reste anonyme, personne ne veut savoir qui il est. Il veut agir seulement et simplement pour lui… ou croire qu’il agit pour lui. Je voulais rompre avec l’esprit Tintin pour qui tout prétexte est bon pour partir à l’aventure jusqu’à ne pas toujours savoir pourquoi il agit de la sorte. C’est gratuit, pour lui.

Rudy, cet aventurier en herbe qui est nos yeux, là où Jacques est nos oreilles, il est accompagné d’un chat. 

J’ai très vite eu l’idée de ce chat mais je ne savais pas quelle forme lui donner, quelle couleur. J’ai eu du mal à trouver. Au final, c’est un gros chat gris.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Cela dit, j’ai appris à faire beaucoup plus attention à mes personnages. Je ne suis pas fan de manga mais il faut avouer que c’est addictif. Et les personnages mis en scène en sont une raison. Les auteurs les poussent au maximum, les définissent à fond. Si bien que l’histoire est finalement simple et consiste à confronter ces personnages à identités fortes, ce qui va leur permettre d’évoluer à l’infini, d’apprendre des choses. J’ai pris une grosse claque quand j’ai compris ça.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Dans le même genre, il y a les quatre tomes de la série Gus de Christophe Blain, je les avais dans ma bibliothèque sans jamais les avoir lu. Le jour où je m’y suis mis, je les ai dévorés. Ce sont des histoires courtes mais c’est de l’ordre de l’humain, avec quelque chose à retirer du rapport entre ces trois types, leurs braquages, la fille. Les grands espaces, l’action. C’est la vie. Et dans la vie, tu rencontres rarement quelqu’un d’aussi débile qu’Obélix.

Dans Edwin, on pouvait penser à Jumanji, aussi. Tu aimes référencer ton art.

Je trouve qu’il ne faut pas se priver de ses références. Jumanji, Gotham… Chaque artiste peut les filtrer, les réinterpréter, éviter que l’allusion soit grossière.

Edwin © Julien Lambert/Manon Textoris chez Le Lombard

C’est aussi une question de génération, Spielberg, Les Goonies, c’est sans doute ce qui m’a passé le virus de l’aventure mais aussi une certaine idée de la tendresse et de la poésie.

La BD, j’en ai toujours lu, j’ai toujours aimé le cinéma aussi. Mais en BD, tout est permis. Villevermine au ciné ? Ce serait impayable, il faudrait un budget dingue.

Un univers que tu as eu le temps de peaufiner.

C’est vrai, j’évolue dans le même univers depuis un moment. En fait, il est né de mon travail de fin d’étude, en 2008. Visuellement, une grosse partie de ce que j’avais imaginé se retrouve aujourd’hui dans Villevermine. Dans mes seize pages de TFE, il était question d’histoires d’insectes, d’un gamin, d’hommes en uniformes, de zombies. J’ai ensuite nourri un peu plus cet univers par des histoires dans des fanzines. J’ai très vite eu une histoire plus longue en projet, je voulais aller plus loin. Ça m’aura pris dix ans.

Pourtant, en 2013, j’avais déjà monté un dossier, sans retour positif des éditeurs. Je devais retravailler ça. Je suis donc parti dans un autre projet, monté à l’arrache et qui a pourtant reçu le Prix Raymond Leblanc au moment où je m’y attendais le moins : Edwin. Villevermine, autrefois appelé Beaurhain-Est, était en pause jusqu’à ma rencontre avec Frédéric Lafabre, éditeur chez Sarbacane. Il avait suffisamment envie de ce projet que pour me le faire signer.

L’évolution de Jacques de 2008 à aujourd’hui 

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Villevermine pouvait voir le jour… en post-it.

Oui, c’est une nouvelle technique de découpage que j’ai expérimentée. Je trouve que dans certaines BD, dans certaines cases, on sent parfois trop la forme là où le fond passe en second-plan. J’avais ce problème, je me concentrais trop sur l’entente entre les cases plutôt que sur ce qui se passait à l’intérieur de celles-ci. Dans un cadre serré, en refermant la forme, je pouvais improviser et exprimer au mieux le fond. Le post-it, sans me soucier du dessin qui restait au stade de crobards, me permettait de me focaliser sur l’action sans penser au nombre de cases, sans réfléchir en terme de narration. Le plus souvent possible, je voulais jouer au niveau de mon ressenti, débloquer les choses qui me bloquaient.

© Julien Lambert

Puis, quand une idée vous vient, c’est facile de l’écrire, de prendre note au vol; avec le dessin, c’est beaucoup plus compliqué. Le post-it permet de contourner cet obstacle.

Ensuite, j’assemble les post-it dans l’ordre qui me semble être le mieux, en donnant plus ou moins d’importance à telle ou telle scène.

© Julien Lambert
© Julien Lambert
© Julien Lambert

Plus globalement, je voulais bien structurer les deux tomes, qu’ils soient complémentaires et se résolvent. Le deuxième portera un peu plus sur le savant fou que le premier tome nous présente.

Et l’importance des mouches qui ont un rôle central dans cette histoire.

Depuis longtemps, j’utilise les animaux pour véhiculer l’histoire. Dans Edwin, les mouettes, les singes étaient mes agents de liaison, me permettaient d’aller d’un endroit à l’autre. Eux aussi sont des protagonistes anonymes face auxquels je nourris une espèce d’attachement. Même si au final ils n’ont pas vraiment voix au chapitre.

© Julien Lambert/Manon Textoris chez Sarbacane

Où situes-tu ton coup de crayon ?

J’ai beaucoup de mal à en parler. C’est très particulier. Les avis sur le net parle d’un dessin atypique, j’ai du mal à m’en rendre compte. Parmi les influences plus importantes, il y a le trait tremblant et foisonnant de De Crécy; l’aventure au premier degré de Mignola dans son Hellboy alliant divertissement et richesse. En manga, je suis aussi très sensible à un artiste comme Matsumoto, très influencé par Moebius, et notamment son Amer Béton. Il y a Stephen King aussi.

Pour les couleurs, Manon a été appelée en renfort.

Ça me permet de gagner du temps en toute confiance. Je chapeaute, je détermine les ambiances.7

© Le Lombard D.R.

Il y a des couleurs mais aussi une chanson, pas la plus connue, d’Arno.

C’est un effet à utiliser avec parcimonie, il ne faut pas que ce soit trop envahissant. Mais avec une chanteuse parmi mes personnages, je voulais trouver une chanson dont le lecteur ne connaîtrait pas forcément l’air, pour ne pas le parasiter.

Et en tout cas, c’est une fort belle mélodie que vous tissez avec ce premier album dynamique et d’une extrême poésie, un polar inclassable et d’une richesse folle. Merci Julien et vivement la suite ! 

La conclusion de cette drôle et passionnante histoire, le tome 2 (qui on l’espère ne sera pas le dernier) paraîtra au printemps, avant-goût :

Série : VilleVermine

Tome : 1 – L’homme aux babioles

Scénario et dessin : Julien Lambert

Couleurs : Julien Lambert et Manon Textoris

Genre: Aventure, Fantastique, Polar

Éditeur: Sarbacane

Nbre de pages: 92

Prix: 18€

Date de sortie: le 03/10/2018

Extraits : 

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