Avant son Hellboy, Cyrille Pomès accompagne Les Enfants de Chatom en toute insouciance au coeur de la Grande Dépression: « Plus Mark Twain que Goonies »

Recherche de couverture © Pomès

Alors qu’un Hellboy portant sa marque arrivera dans quelques semaines, Cyrille Pomès nous parle des Enfants de Chatom, adaptation d’un roman de Thomas Lavachery au coeur de la Grande Dépression américaine et d’un groupe d’enfants qui croquent la vie à pleines dents et avec les yeux plus gros que le ventre. Interview autour de cet album très réussi. Une vraie belle évasion, parfaite pour les vacances.

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Bonjour Cyrille. Nous vous retrouvons avec l’adaptation BD d’un roman jeunesse de Thomas Lavachery, Les Enfants de Chatom. Mais il n’y a pas vraiment de héros dans cet album ou plutôt, il y en a un peu partout en fonction des moments.

Oui, tout à fait. Le vrai héros, c’est le village. Le décor est un personnage à part entière. Puis, il y a ces enfants qui sont au cœur de l’histoire, parce que c’est par leurs regards, finalement, qu’on va aller explorer toutes ces aventures. Mais les adultes, finalement, sont très présents aussi. Tous ces villageois vont faire front commun ensemble contre les menaces extérieures.

C’est un peu un village gaulois.

Oui, il y a de ça, les irréductibles.

© Pomès

Dans un huis clos à ciel ouvert.

J’aime bien ça. Cette adaptation, c’est une proposition de mon éditrice, Charlotte Moundlic, avec qui j’ai déjà fait deux autres albums chez Rue de Sèvres: Moon, une création, et Le fils de l’Ursari, adapté de Xavier-Laurent Petit. Charlotte a pris cette chouette habitude de m’envoyer des romans de l’École des loisirs (ndlr. même maison que Rue de Sèvres) à chaque fois qu’elle pense que je pourrais en faire quelque chose. Encore une fois, bingo, j’ai reçu ce très joli roman de Thomas et, à sa lecture, je me suis assez vite dit que je pourrais en faire quelque chose et que je pourrais beaucoup m’amuser sur ce terrain de jeu.

Qu’est-ce qui vous a plu ?

En premier lieu, le personnage de l’institutrice, Missiz Ruffo. C’est une enseignante qui aime bien les cancres, qui fume la pipe en classe, qui a une personnalité très iconoclaste pour l’époque tout en étant le ciment de ce village. C’est mon premier point d’accroche, je me suis dit que la dessiner allait être formidable. Avant même d’imaginer les enfants, d’ailleurs.

© Pomès chez Rue de Sèvres
© Pomès chez Rue de Sèvres

Puis, il y a le contexte, même s’il n’est pas tellement mis en avant dans l’histoire: l’Alabama des années 1920. J’ai très vite vu la possibilité de dessiner des maisons en bois, de la végétation, tout un tas de belles choses, plaisantes à dessiner, en tout cas pour moi.

Tiens, où vivez-vous, où travaillez-vous? Dans ce même genre de cadre naturel?

Je suis du côté de Toulouse. Pendant 16 ans, je fus un Toulousain citadin et, depuis peu, j’ai déménagé dans le Tarn, à côté de Toulouse. J’ai très longtemps travaillé dans un atelier et, depuis maintenant un peu plus d’un an, je travaille de nouveau chez moi. Et si je suis plus précis, comme j’ai l’habitude de venir souvent à Bruxelles maintenant, j’ai même trouvé des compagnons d’atelier. L’atelier Mille (Nicolas Pitz, Pierre Lecrenier, Tiffanie Vande Ghinste, Léonie Bischoff…) m’accueille et j’y travaille régulièrement. Je les salue et les embrasse.

Mais,dans mon petit village, il y a beaucoup de nature. Cela dit, ce n’est pas un cadre dont j’ai vraiment pu m’inspirer pour cet album. Quoique, ma foi… Mais on ne trouve pas des paysages d’Alabama des années 1920 dans le Tarn d’aujourd’hui.

© Pomès chez Rue de Sèvres

Il y a un peu des Goonies là-dedans, de ces chouettes histoires d’enfants-ados comme on n’en fait plus ?

Ah, les Goonies, formidable référence. Si je suis honnête, je n’y ai pas pensé une seconde, parce que toute mon inspiration était un peu phagocytée par le Tom Sawyer de mon enfance, la série animée à laquelle j’ai beaucoup pensé et dont j’ai même revu des épisodes avant de commencer Chatom. J’étais donc plus du côté de Mark Twain que des Goonies, mais bien sûr que ça fonctionne aussi.

Vous nous mettez face à un ogre qui, cette fois, va sauver tout le monde.

Un ogre qui est du bon côté, un gentil. C’est le premier mystère qui apparaît dans ce village. Chaque année, à la même période, ce personnage disparaît. On ne sait pas ce qu’il devient. Alors, les enfants, ça les intrigue beaucoup, notamment Sam et Alice, les deux premiers personnages principaux. Ils vont chercher à savoir ce que devient Stumpy. Sans trop en dire, c’est vrai que ce personnage, qu’on va perdre de vue une bonne partie de l’album, va ressurgir au bon moment. C’est vrai qu’il n’a pas l’air commode comme ça, mais ça va être bien qu’il soit là. C’est un personnage qui interroge les gamins, en tout cas, c’est le mystère qu’ils doivent résoudre.

© Pomès chez Rue de Sèvres

Mais, ils ne vont pas aller jusqu’au bout. Ils ont école, une autre occupation les happe.

C’est un rythme d’enfant. Moi, si je me mets à leur place, et ça a été mon rôle puisque j’ai fait cette adaptation, je dois répondre à un impératif : il faut absolument résoudre ce truc à 17h. Parce qu’à 19h, on pense à autre chose. Ce n’est pas grave. Il y a tellement d’aventures à vivre.

Encore plus quand le baseball arrive.

Il arrive à Chatom via le personnage d’Emmaline, cette femme venue de la ville, grande sportive et gérante d’une boutique d’articles de sport dans la grande ville, qui a dû fermer. Elle arrive avec toute sa boutique et commence à distribuer des équipements dans le village. Ce qui donne lieu à des scènes assez cocasses et va lui permettre d’initier les gamins au baseball.

© Pomès

Il va y avoir des chocs. Mais vous n’en montrez pas le fracas, vous détournez le regard.

Sans spoiler, je vois à quoi vous faites référence. Une balle peut frapper très fort un enfant qui serait sur sa route. Mais, si je suis tout à fait honnête, je n’ai pas la volonté de montrer un petit gars auquel je me suis beaucoup attaché se prendre une balle en pleine gueule. Il y a tellement d’autres manières de le montrer sans mettre en scène ce choc que je préfère ce choix. Par pudeur puis parce que je n’ai pas envie qu’il lui arrive du mal.

© Pomès chez Rue de Sèvres
© Pomès chez Rue de Sèvres

Il y a une scène retour, en quelque sorte quand, un peu plus tard, un gamin a un revolver dans ses mains et qu’il lui est arraché avant qu’il puisse en faire usage.

Tout à fait. C’est marrant, quand on fait une adaptation, on perd un peu ses repères. Je ne sais plus si ce passage est déjà dans le roman au départ ou si c’est moi qui l’ai inventé. Il y a toujours une part de créativité. Mais oui, il est question d’un revolver qui surgit. Contrairement à Tchekhov qui disait que quand il y a un flingue qui apparaît, il va falloir qu’il serve, je n’ai pas voulu appliquer cette règle, cette fois.

Il y a beaucoup de mouvements dans ce village. Beaucoup de gens vont y entrer ou tenter de le faire suite à l’arrivée d’un mystérieux petit bonhomme, capable de magie de faire léviter des objets. Comment dessine-t-on la magie.

C’est vrai qu’il a un pouvoir de télékinésie qui fait qu’il est convoité. Mais, finalement, ce pouvoir, je le montre très peu. Mon idée de mise en scène à ce moment, c’est que plus ça va être rare, plus le lecteur va l’imprimer. Si je mets des pages et des pages où on le voit lever des tas de choses par le seul pouvoir de sa pensée, au bout d’un moment, on se lasse un peu. C’est de l’anti-spectaculaire. Comme la chose est en soi déjà spectaculaire, la montrer seulement une fois ou deux fois, une fois idéalement, ça marque plus.

© Pomès chez Rue de Sèvres

Y’a-t-il des personnages que vous avez inventés pour cette adaptation ?

C’est une bonne question. Je ne crois pas avoir inventé de personnage, ni en avoir retiré. Mais je ne voudrais pas dire de bêtises, ça fait un bout de temps que j’ai lu le roman. Il y a des personnages de second plan, dont un couple de petits vieux qui revient dans pas mal de scènes. C’est un peu l’idée que je me fais des villageois qui ne sont pas au centre de la scène, mais qui sont périphériques et qui animent le décor. Je ne sais plus si Thomas en parle ou pas, je ne crois pas. Dans le dessin, forcément, il faut faire vivre ce village, ses petites rues. Ce n’est pas parce qu’au premier plan, une scène se produit qu’il ne se passe rien au second plan. Au contraire.

Bon, je prends ma part de responsabilité. Les journalistes et paparazzis jouent un sale tour à ce village et à ce petit bonhomme qui y trouve refuge.

C’est vrai que les journalistes n’ont pas la part belle dans cette histoire. Ils ne l’ont pas souvent, en même temps, mais ne généralisons pas non plus. C’est vrai qu’un journaliste, venu d’une plus grande ville, va dévoiler la présence de cet enfant au village. En disant où on peut le trouver, y compris celui qui est à sa recherche, ce sacré journaliste ne rend pas du tout service ni au village ni à cet enfant.

Tiens, vous avez chapitré cet album.

J’ai l’habitude du chapitrage, je ne sais pas pourquoi. C’est un truc que je mets en place à peu près dans tous mes albums. Je crois que c’est lié au rythme, c’est un peu de la musique. Moi, j’ai besoin de respirations, que je propose au lecteur. Moi-même, j’aime savoir, quand je suis dans le temps long de la fabrication d’un album, que je passe des étapes. Cette envie de respiration, de me dire que je suis arrivé au premier tiers de l’album, ça sert aussi l’histoire. C’est une espèce d’alchimie. J’espère qu’elle fonctionne.

© Pomès chez Rue de Sèvres

J’aime beaucoup vos dessins, vos couleurs. Ce côté de mouvement perpétuel.

Il y a quelque chose de cet ordre. Le roman, au départ, est une espèce de suite de saynètes, un peu comme des nouvelles. Quand je l’ai lu, je me suis dit que si je l’adaptais, j’aurais envie d’en faire une seule et même trame et de la mener un peu tambour battant. J’avais envie de gamins qui courent, qui cavalent, au risque de perdre ce qui est très présent dans le roman de Thomas: une certaine longueur, pour le coup pas du tout présente dans mon album. J’ai choisi de m’en échapper tout en essayant de ne pas perdre tout un tas d’autres choses, comme la tendresse qu’il y a entre ces personnages, qui se dégage de l’univers de Thomas.

Graphiquement, vos enfants ont les yeux plus gros que les adultes. Pour croquer la vie.

C’est bien vu. Ce sont des choses qu’on fait tout à fait inconsciemment. Mais maintenant que vous le dites, c’est évident. Ils ont des yeux plus grands parce qu’ils voient plus grand, sûrement.

Sur votre page Instagram, depuis quelques posts, il y a du Hellboy.

C’est vrai. Je travaille sur deux épisodes américains de Hellboy qui sont scénarisés par Mike Mignola lui-même.

Hellboy par Cyrille Pomès
Hellboy par Cyrille Pomès

Il vous avait déjà gratifié d’un petit mot dans un album, non?

Oui, c’était pour le premier tome du Lieutenant Bertillon, il m’avait fait une très jolie préface, sur mon dessin notamment, qui me fait encore rougir. J’ai pu rencontrer ce Monsieur Mignola que je lis assidûment depuis mes 12 ans. J’ai osé lui proposer de m’écrire une histoire pour Hellboy s’il en avait envie. Et je travaille là-dessus en ce moment, c’est un rêve de gosse que je suis en train de réaliser. Nous sommes sur un format classique de comics.

À côté de ça, il y a un ou deux autres projets dont il est trop tôt pour parler malheureusement. Et vu que j’ai bien dessiné ces derniers temps, je vais prendre un petit temps de respiration. Je vais mettre une petite page de chapitre dans ma vie avant de repartir sur des nouvelles aventures. Je n’ai pas encore la date de sortie, mais vu qu’ils m’ont demandé la couverture pour dans une semaine (l’interview a eu lieu le 27 mars), j’imagine que ça va sortir cette année. Cela sera-t-il traduit en français, chez Delcourt, j’adorerais mais je ne peux rien garantir, à ce stade.

Ça fait quoi de travailler pour les Américains?

Finalement, on reste derrière son ordi à envoyer des mails. Donc, on n’est pas complètement dépaysé. Après, ce que je peux dire, il faut vraiment leur rendre cet hommage, c’est qu’ils sont très faciles à travailler. On me fiche une paix royale. Mike Mignola, en premier, me donne une grande liberté dans ce que je veux faire. Son éditrice suit tout en veillant au grain et en regardant que tout se passe bien. Je suis très bien accompagné par cette équipe de l’autre côté de l’Atlantique.

Hellboy par Cyrille Pomès

Et le lieutenant Bertillon, reviendra-t-il ?

Non, Le lieutenant Bertillon ne va pas revenir parce que ça n’a pas marché du tout. On avait écrit une troisième aventure qui ne verra malheureusement jamais le jour. Ça arrive. On rebondit avec Les enfants de Chatom, avec Hellboy. Mais ce lieutenant restera un joli regret. Peut-être qu’un jour… Il ne faut jamais dire jamais. J’ai tendance à préférer le deuxième mais il a souffert d’un truc qu’on avait mal calculé. Normalement, chaque tome était autoconclusif. Or, si on lit le deuxième sans avoir lu le premier, en réalité, on ne comprend rien à la fin. Avec les Éditions Dupuis, nous avions décidé de mettre un petit résumé au milieu du récit. Rétrospectivement, ce n’était pas une bonne idée. C’est mon seul regret sur ce tome 2. Sinon, pour le reste, je me suis éclaté à dessiner de la neige. En termes de décors, c’est quand même tranquille, il faut bien le dire.

© Barth/Pomès/Drac chez Dupuis

Merci Cyrille, et vivement la suite.

Les Enfants de Chatom, à lire aux Éditions Rue de Sèvres.

Preview:

© Pomès chez Rue de Sèvres
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