Une éclipse de Moon selon Cyrille Pomès: « J’ai enfin réussi à faire, ici, ce que je visais depuis longtemps : cultiver le vide, laisser les lecteurs l’investir »

Encrage Moon © Pomès

Les vacances se profilent à l’horizon, le soleil est déjà de plomb. L’occasion de se dire que c’est fou comme le tourisme métamorphose vies et villes, décors et plages le temps de quelques semaines, quelques mois. À deux pas du pays catalan, Cyrille Pomès a longtemps séjourné hors-saison, voyant les terres d’accueil estivales se transformer et devenir sauvages. Ne restent plus que ceux qui vivent là à l’année, adolescents y compris, cramponnés à leurs téléphones; Mais si cette barrière là tombait elle aussi, au-delà des apparences, qu’arriverait-il? Et si l’issue était de lâcher prise, d’être soi-même, de rester enfant avant d’être trop grand? C’est l’expérience faite dans Moon, un sacré roman graphique dont on pourrait parler des heures tellement il est riche. Interview avec Cyrille Pomès.

Carnet de croquis © Pomès

Bonjour Cyrille. Avec quel magnifique album vous nous revenez! La première chose qu’on voit d’un album, en général, c’est sa couverture, son titre. Comment se sont-ils imposés?

Moon, c’est un titre de travail qui est devenu définitif. Il est le fruit de ma rencontre avec les paysages d’un coin du Sud de la France, que j’ai parcouru pendant sept ans de ma vie. J’ai connu ce parc aquatique à l’abandon une fois que la saison touristique était terminée et dont je voyais les imposants toboggans comme des rampe de lancement au milieu de ce décor de cratères lunaires.

L’idée de la couverture était du même ordre. Je voulais qu’elle soit dépouillée au maximum, vide, qu’elle parle déjà d’… ennui. J’avoue, ce n’est pas évident stratégiquement et commercialement. Mais l’éditeur m’a suivi. À raison si j’en crois les premiers retours de lecteurs parvenus à mes oreilles: ce vide, ils ont envie de l’investir.

Sur cette couverture, on est hors-saison, d’où ce plongeoir à l’usage des vacanciers que nos deux héros, deux adolescents, ont escaladé. Cosmo et Luna. Ils ne se préparent pas à plonger, ils sont tout habillés. Tout les oppose, ils regardent dans des directions différentes. Isabelle Merlet est venue parachever cette image par ses couleurs et ce ciel hors-saison qui me rappelle mes rentrées dans mon collège parisien.

Géographiquement, où est-on là-bas?

Au dessus de Perpignan, dans les environs de Port-Barcarès ou Leucate. J’y ai séjourné chez des amis, en villégiature, régulièrement. J’ai arrêté de m’y rendre il y a un an et demi. Quand je suis arrivé dans cette région, je l’ai découverte sous un jour sinistre. Mais à force d’y marcher, d’y courir, j’y ai perçu une sorte de poésie. Dans cet album, j’ai aussi projeté un peu de ma vie parisienne, natal. Un autre no man’s land.

Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

L’histoire traînait là, où est-elle vraiment née des décors?

Dans ces décors, j’ai très vite compris que je devais créer une histoire. Ils ont initié le projet. Il y a des anecdotes aussi. Au détour d’une promenade dans ces paysages, j’ai aperçu sur la plage un garçon qui marchait la tête dans les épaules. C’était Cosmos, avec la même mèche blanche. C’était le personnage marginal de mon histoire, celui qui allait devenir mon avatar. Très beau graphiquement, plus qu’esthétiquement.

Vous lui aviez parlé, à cet instant?

Non, c’était vraiment une apparition furtive, six secondes, le temps d’imprimer sa tête et d’en faire un croquis, une fois rentré. Mais sans parler, j’ai cru percevoir dans son regard quelque chose de prématurément adulte. Ça m’a touché.

Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres
Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

Cet album débranche la prise des téléphones portables qui, je trouve, nous font devenir très tôt adultes, non. À 10 ans, il faut déjà pouvoir se mettre en couple sur les réseaux. Il y a une pression.

En tout cas, ça m’intéressait de parler de l’adolescence. Moi, je n’ai pas d’enfants. C’est une période propre de la vie, un âge où on tombe facilement amoureux… de celui ou celle qui nous est le plus inaccessible. Parce qu’il y a toujours des strates dans la société, des frontières invisibles et infranchissables. Gabriel et Luna se rencontrent alors qu’ils n’auraient jamais dû. Il me fallait couper le réseau pour permettre leur rencontre. Faire tomber les barrières, comme on pourrait le faire dans un zoo, si je peux me permettre la comparaison. Et ça, on peut le faire dans la violence mais aussi dans la tendresse. Je voulais abolir les limites sans forcément basculer dans la romance. Parce que même si on déborde d’envie, de désir, ils ne sont pas toujours exaucés dans la vie.

Encrage Moon © Pomès

Au début de votre histoire, vous évoquez l’Atlantide.

Je ne suis pas sûr de me souvenir de la manière dont ce mythe s’est invité. Je suis pas branchés mythologie mais je pense que cette image m’est restée du moment où j’ai découvert cette région. Une fois l’été passé, c’est comme si la cité touristique opulente était engloutie pas les eaux. Cette image, c’est aussi l’occasion de prendre du recul, de faire quelque pas en arrière par rapport à des lieux que je connaissais trop bien.

Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

Et les personnages, alors, comment sont-ils venus dans le crayon ?

Sur tous mes projets, je passe par une période de documentation. Ici, j’ai rassemblé des photos d’adolescents, j’ai essayé de comprendre comment ils fonctionnaient, comme je n’en connais pas près de moi. Bon, je pas d’archétypes, au début, que je prends le soin de complexifier. Loïc, c’est le chef des mauvais garçons dans les séries, celui dont les filles tombent éperdument amoureuses. Luna, c’est la fille populaire, attirante, désirable, qui le sait, peut-être trop. Puis, il y a Mel, sa faire-valoir, avec une esthétique moins évidentes selon les codes qu’ils se donnent. Mais tout s’est passé comme dans la plupart de mes bouquins. Ces archétypes sont des cintres, des squelettes que je dois ensuite habiller de chair.

Recherches Moon © Pomès
Recherches Moon © Pomès
Recherches Moon © Pomès
Recherches Moon © Pomès

De cheveux aussi ! Dans le vent ou courts, j’ai eu l’impression que vous aviez fait un gros travail dessus pour chaque personnage?

Ah, c’est vrai, maintenant que vous me le dites, je vais y penser. En tout cas, pour mes personnages principaux, Luna et Gabriel « Cosmos », leurs cheveux étaient voués à rencontrer le vent. Pour le reste, c’est inconscient.

Puis, il y a cette balade dans les paysages.

Il y a deux actes dans cette histoire. Un premier qui voit les réseaux être omniprésents. J’ai filmé serré, dans un découpage dynamique, dense.

Études de personnages © Pomès
Recherche avec photos/ Work in progress Moon © Pomès

Une fois la coupure du réseau intervenue, place à l’ennui, au vide. Et j’ai dû me faire violence pour travailler différemment : prendre la caméra et la poser au sol, que les personnages deviennent des silhouettes perdues dans le décor. J’ai enfin réussi à faire, ici, ce que je visais depuis longtemps : cultiver le vide dans les plans. Et donner la place au lecteur pour qu’il se raconte lui aussi des choses. En laissant de la place au silence, au muet. J’ai appris la retenue, là où, au début, j’envisageais de réaliser la deuxième partie comme la première.

Encrage Moon © Pomès

Le paysage, dans un rendu différent que celui des personnages. Ultra-réaliste?

Oui, c’était ce que je voulais. Très tôt, j’ai pris beaucoup de photos de ces éléments de décor. J’ai réalisé des pages entières à partir de photos avant d’insérer les personnages. D’habitude, je procède dans l’autre sens, je crée les personnages, qui amènent la dynamique, avant de réaliser les décors autour d’eux. J’aime le travail du mangaka Mizuki, dont les personnages peuvent aller jusqu’à être des fantômes, des tâches blanches sur un décor très fouillé.

Brouillon Moon © Pomè
Encrage Moon © Pomès
WIP Moon © Pomès

Dans ce décor, sur la plage, des canards jaunes, que Gabriel ramasse sans relâche. Il faisait ça aussi votre petit bonhomme fugace ?

Non, je n’a pas tout piqué à la réalité pour faire Cosmos. Je me suis imaginé que ces canards étaient des reliques de l’Atlantide. Ce sont des rebuts, des résidus, comme on en ramasse des tonnes au bord des plages. Je me suis renseigné sur internet pour savoir ce qu’on pouvait trouver. J’ai notamment trouvé ces fameux canards (ndlr. dont plus de 70 000 sont tombés d’un bateau qui voguait entre Honk Kong et Seattle). Une anecdote que j’ai rendue plus intime.

Encrage © Pomès
Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

Il y a ce côté sauvage aussi.

J’ai un attachement grandissant pour ce côté. Dans cette région occitane, j’ai aimé cette flore très particulière, ces arbustes et plantes qui prennent l’allure de masses repliées sur elle-même pour résister face au vent. Comme peuvent le faire les enfants. On ne se rend pas toujours compte de ce qu’on écrit, mais ça prend sens. Je ne sais pas quelle part d’inconscient je peux mettre dans un livre comme celui-là.

Vous, quel rapport avez-vous avec votre smartphone?

Alors, je ne veux pas du tout apparaître comme un donneur de leçon. Autant je n’ai pas internet chez moi, autant, je suis très addict, sur mon smartphone, aux équivalents des boîtes aux lettres, à Facebook. Je suis très indiscipliné à ce niveau-là.

Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

Pendant le temps de la coupure, vous battez le rappel des téléphones fabriqués à base de corde et de gobelets.

Ce n’est bien sûr pas une invention de ma part. Je ne sais pas si j’ai pratiqué ça pendant mon enfance. Mais au moment où je me demandais comment on pouvait se draguer, se parler, j’ai eu l’idée de ce fil, pas plus long qu’un ou deux mètres et qu’on pouvait utiliser comme substitut, sans être les yeux dans les yeux, mais proches.

Je ne voulais pas paraître réac’ ou moraliste, Moon n’est pas une condamnation du smartphone.

Moon © Cyrille Pomès

Je m’en voudrais de ne pas parler des couleurs, d’Isabelle Merlet, qui habite votre dessin, qui lui donne encore une autre dimension.

Techniquement, elle a été au-delà de tout, du trait, des lavis, des ombres. Initialement, mes planches sont en noir, blanc et gris. Isabelle bascule dans des teintes en fonction de ce qu’elle veut raconter. C’est un travail majeur qu’elle réussit, elle met ses couleurs narratives au service de l’histoire et amène sa sensibilité. Il m’a rendu un service extraordinaire. Elle a amené ses couleurs hors-saison et a sublimé ces décors, sinistres à première vue, pour leur rendre leur poésie et la dépasser.

Il y a eu beaucoup d’allers-retours mais quand elle a trouvé les bonnes couleurs, c’était gagné. Nous avions déjà travaillé ensemble sur Le fils de l’Ursari. Comme, cette fois, c’était mon écriture, les décors que j’avais croisé, j’ai été plus exigeant. Tout en sachant aussi que dire que je voulais des couleurs hors-saison, ça voulait tout et rien dire. Il fallait trouver le langage pour que nous soyons sur la même longueur d’onde.

Moon © Pomès/Merlet chez Rue de Sèvres

La suite ?

J’ai toujours des projets en cours. Mais ce n’est pas encore signé. J’ai trouvé le terme pour le décrire: un polar étonnant, en co-écriture.

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Une bande-son pour nous emmener dans Moon? On pense forcément au Hors-Saison de Francis Cabrel.

Ah oui, je ne le renierais pas. Sinon, en fin de livre, il y a une citation de Devendra Banhart. Il fut assez présent pendant la conception de cet album avec une musique qui a quelque chose de doux et fou à la fois, sauvage. Il chante mal – pardon pour lui – mais il me touche beaucoup. Il en va de la fragilité adolescente, d’un gamin qui ne tient pas bien sur ses cannes.

Titre : Moon

Récit complet

Scénario et dessin : Cyrille Pomès

Couleurs : Isabelle Merlet

Genre : Choral, Chronique sociale, Drame

Éditeur : Rue de Sèvres

Nbre de pages : 160p.

Prix : 18€

Date de sortie : le 23/03/2022

Extraits : 

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