Immersion dans un cours de FLE (Français Langue Étrangère) avec Salch: « Il y a un tel choc des cultures pour ces migrants qu’il faut passer par là »

Parlez-vous le FLE? Le quoi? FLE, c’est l’acronyme pour Français Langue Étrangère,cours français visant à apprendre aux réfugiés bien plus que communiquer dans la langue de l’Hexagone, à comprendre et respecter les règles qui n’ont pas forcément cours dans leurs pays. Dans une classe de FLE, un vrai choc des cultures s’opère. Une prof s’est confiée au dessinateur de presse et auteur de BD, Salch, qui, fidèle à son style « grande gueule », raconte cette rencontre électrique, décomplexée et instructive. Interview.

Bonjour Salch, comment est né ce nouvel album documentaire, Français: Langue étrangère?

À la sortie de Résidence Autonomie (au coeur d’une maison de repos) chez Dargaud, j’ai été contacté sur Instagram par un dessinateur qui m’a dit connaître une nana qui était prof de FLE, français: langue étrangère. Je l’ai rencontrée. Elle m’a expliqué son métier, m’a dit s’occuper des migrants, m’a raconté des histoires trop marrantes. Les migrants, c’était un sujet qui me travaillait. C’est comme ça que le projet est né.

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C’est une histoire formidable en fait. Un jour cette dame arrive dans ce programme FLE, elle donnait habituellement 80 heures de cours. Ici, elle va devoir en donner 800. Elle se demande comment elle va faire. Finalement, l’album est bien rempli. Parce qu’elle va transformer ça en cours de français mais aussi en cours d’éducation.

En fait, c’est plus un cours pour faire comprendre aux étrangers les valeurs de la république française, au-delà d’apprendre vraiment le Français. Mais on le leur apprend aussi, il y a tout un tas de thématiques comme le logement, comment en trouver un; le corps, expliquer que t’as mal au bras ou aux dents, savoir s’exprimer devant un médecin, dans un hôpital. C’est plus une entrée sur la culture. Il y a un tel choc des cultures qu’il faut quand même passer par là pour leur permettre de mieux comprendre comment ça se passe ici en Europe, en France particulièrement.

© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud

Certaines vignettes sont hallucinantes tellement on ne se rend pas toujours compte de la réalité par-delà le monde. Certains ne sont jamais allés à l’école. L’un tient son crayon à l’envers, une Érythréenne s’installe en tournant le dos au tableau.

Tous ces gens, il faut leur apprendre. Nous y sommes obligés, ça les aide après pour rentrer dans la société. Ou pas, on n’en sait rien. Mais c’est bien que ça existe.

Êtes-vous allé en classe avec elle ?

Pas du tout. Tout a été fait à distance. Parce qu’il ne m’était pas possible non plus de me rendre sur place. Il ne faut pas qu’on sache où ça s’est passé, qui était la prof. Normalement, on n’a pas le droit de révéler ce genre de trucs. C’est pour ça aussi que ça m’intéressait de le faire. Comme Résidence Autonomie. Ce sont des sujets un peu tabous utiles à la société mais que celle-ci préfère cacher quand même. Moi je trouvais ça marrant de montrer quand même comment ça se passe. Encore plus par la bande dessinée, qui permet d’amener de l’humour.

© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud

D’après tout ce qu’elle m’a raconté, j’ai pris des notes. Puis, j’ai retranscrit, tous les lieux sont fictifs. Tout le monde est anonymisé. Tous les noms ont été changés, certaines nationalités aussi. Par contre quand j’ai imaginé les personnages, je les ai envoyés à mon interlocutrice en lui demandant si ça correspondait ? Elle a tout de suite reconnu ses élèves. Je suis un peu observateur, je vois bien dans la rue comment les gens s’habillent, se comportent.

Et le retour de cette dame?

Elle est ravie. J’ai bien fait mon travail. On a rencontré d’autres professeurs de FLE qui se sont reconnus dans le livre. Ils ont eux aussi vu leur quotidien, je suis content. Je n’ai jamais mis les pieds dans ces classes mais tout le monde les reconnaît. Je me dis que je suis un peu comme Hergé qui n’est jamais allé nulle part mais tout le monde disait: « Quel grand voyageur! »

© Salch chez Dargaud

Ce que vous faites, ce n’est pas une histoire au long cours. Enfin si, mais composé de différentes saynètes, des capsules, des anecdotes.

Moi, à partir du moment où elle me raconte tous ces trucs, en se parlant une fois par semaine, et d’après toutes mes notes, j’ai scénarisé et gardé ce qui me paraissait le plus universel et intéressant pour le lecteur. Tout en étant marrant, avec des ellipses et tout ça. C’est ça que j’aime aussi.

Comment caractérise-t-on ces personnes venues de tous les horizons ? On connaît votre style, vos lookbooks, on sait que ça peut être très touchy de montrer, de caricaturer des personnes d’origines différentes. Dany en a fait les frais.

Moi j’ai un style caricatural. Je caricature tout le monde. Que ce soit un blanc, un noir, un arabe, je vais caricaturer. Je n’aime pas faire de différences.Avec moi tout le monde est moche.

© Salch chez Dargaud

Est-ce qu’il y a cette peur que ce soit mal interprété par quelqu’un sur Instagram ou ailleurs.

Je le laisse avec sa bêtise, je m’en tape vraiment.

Dans votre album, vous et votre témoin êtes sans concession par rapport à tout le monde, étrangers ou français. Cela passe par la prévention. Vous tapez sur le clou notamment par rapport à l’homosexualité mais aussi aux violences dont sont victimes les femmes. « En France, si le mari est méchant avec sa femme, elle peut demander le divorce. En France, on n’a pas le droit de taper sur ses enfants. » Angoisse dans la salle de classe. Mais vous égratignez aussi l’oncle poivrot et peu regardant sur son comportement par rapport aux femmes.

Mais c’est ce qu’elle me racontait, sa vie en classe mais aussi sa vie privée, et à quel point son oncle était choqué. « C’est nous qu’on paye pour ces gens-là. » Ce genre de discours raciste. J’ai fait exprès de montrer ça dans l’album, pour que le lecteur comprenne qu’il n’y a pas d’ambiguïté sur le teneur de mon propos. Je ne voudrais pas qu’un mec du Front National, d’extrême-droite, prenne le bouquin et y trouve ce qu’il cherche. Voilà où je me situe quand même, du côté de la bienveillance, malgré tout.

© Salch chez Dargaud

Cette dame enseigne le français à des gens qui le comprenne de manière (très) limitée, mais elle non plus ne les comprend pas quand ils s’expriment dans leur langue.

Elle, la plupart du temps, ne comprend pas ce qu’ils racontent. D’ailleurs, dans les récits de vie que j’évoque, leurs parcours avant d’arriver là, c’est assez parcellaire. Quand un élève migrant disparaît, elle ne sait pas trop ce qu’il est devenu. Oui, il y a un problème de langue. C’est pour ça qu’elle fait beaucoup de mimes, pour expliquer. Il y a un langage corporel qui rentre en compte. Ce n’est pas seulement apprendre le français, c’est vraiment une entrée dans la société occidentale, française.

Et c’est un langage finalement typiquement BD. On croise de nombreuses nationalités.

Certains viennent de Chine, il y a des Népalais, des Ukrainiens. Il y a même un Colombien, des Russes.

© Salch chez Dargaud

C’est incroyable d’avoir un Russe à côté d’un Ukrainien.

Oui et en même temps, s’il a fui la Russie, peut-être n’était-il pas d’accord avec ce que son pays et ses dirigeants faisaient.

C’est vrai. Certains élèves ont aussi des excuses pour rater le cours. Comme ce personnage qui a mal au dos et vous montrez pourquoi. Il est semble-t-il tombé d’un mur au cours de son exil.

Ce n’est pas un caprice. Il montre ses radios faites en Afghanistan. Ces migrants sont en fait obligés de suivre les heures de cours pour avoir leurs papiers, les demandes de visa. C’est vérifié.

© Salch chez Dargaud

Il y a aussi cette sensibilisation au mariage. Ils sont tous d’accord qu’on ne se marie pas avec sa soeur. Mais, par contre, avec sa cousine…

Disons que dans certains pays, la polygamie est acceptée, répandue, classique. Ce n’est pas la même culture. Si on leur dit que c’est interdit en France, ils sont choqués. C’est comme le fait qu’un numéro de téléphone existe, le 3919, pour qu’une femme puisse dénoncer les violences dont elle est victime, qu’elle se fait battre. Eux hallucinent un peu qu’une femme puisse se plaindre de son mari. En France, on n’a pas le droit de taper ses enfants. Ça les choque. Ces cours leur permettent de comprendre tout ça. Heureusement que ces écoles existent.

© Salch chez Dargaud

Quel est le rôle de l’éditeur dans un récit comme celui-là?

J’avais carte blanche, je faisais comme je voulais. L’éditeur me connaît de toute façon, il sait ce que je fais, je dessine à Charlie Hebdo. Ça leur convient très bien.

Et la couverture?

Je l’avais en tête dès le début. J’ai repris le même concept que sur Résidence Autonomie. J’aime assez l’idée de la perspective, de l’immersion. C’est comme une photo de classe prise en mode selfie. Ce sont eux qui se prennent en photo.

Pourquoi cette couleur parcimonieuse?

J’avais utilisé le même procédé pour Résidence Autonomie. Comme dans l’album réalisé par Tardi dans les années 80, Le tueur des cafards. Tout était en noir et blanc, seul le personnage était rouge. Graphiquement, ça ressortait bien. J’adore ce bouquin et je m’en suis inspiré. J’essaie de faciliter au maximum la lecture pour le lecteur.

© Salch chez Dargaud

Au fond, qu’est-ce qui a fait de vous un auteur de BD?

J’ai toujours aimé la BD depuis que je suis tout petit. Ça a toujours été mon truc et, par extension, le dessin de presse, aussi. J’ai toujours voulu faire ça.

Le dessin de presse et la bande dessinée, ce n’est pas le même métier. Est-ce que l’un aide l’autre?

Oui, être à Charlie Hebdo, ça aide. Comme nous travaillons en équipe, ça nous tire vers le haut.

On ne dessine pas pour Charlie Hebdo comme on dessine pour Dargaud, si?

Non, c’est sûr. Là, c’est une BD, ce n’est pas du tout la même chose. Mais, quand je fais ça, il n’y a pas d’ego dans le dessin, je n’essaie pas de faire des effets, je veux que ce soit accessible. Je sais que mes dessins et mes têtes sont caricaturaux mais je porte la voix de quelqu’un d’autre, je me mets, moi Éric Salch, en retrait.

© Salch chez Dargaud

Comment ça va à Charlie Hebdo?

Très bien. Nous nous sommes toujours fait égratigner. Ce n’est pas nouveau. C’était pareil dans les années 80. C’est normal, c’est un journal satirique. Mais, maintenant, les gens mécontents ont les réseaux sociaux, donc on les entend plus, c’est normal.

Comment se remet-on du tollé qu’a fait votre dessin sur le drame de Crans Montana, Les Brûlés font du ski? Qui, personnellement, m’a fait rire, mais a généré tout un tas de critiques, d’insultes, de menaces.

Ça ne m’a rien fait. Quand on est dans un journal, encore une fois, on est dans une équipe. Il y a une réflexion d’équipe. Des fois, ça va vite, d’autres, c’est hyper laborieux. Le but n’est pas de choquer mais d’être marrants.

© Salch pour Charlie Hebdo

Quand vous imaginez ce dessin, qu’est-ce que vous pointez, voulez montrer?

Quand je l’ai réalisé, il y avait une surmédiatisation de ce fait divers. J’ai vu beaucoup d’articles dans la presse. Comme mon boulot, c’est de faire des dessins de presse, quand je vois qu’un article est autant relayé, forcément, il faut que je fasse mon métier. L’idée m’est venue comme ça. Chez Charlie Hebdo, nous faisons de l’humour noir, on doit se « marrer ».

Avez-vous tout de même de l’empathie pour les victimes?

Quand je vois l’actu, sur le moment, bien sûr.

Les gens ont du mal à comprendre.

Le dessin, ça sert à prendre du recul. En vrai, qu’ils comprennent ou pas, je fais mon métier.

Le dessin sur Loana fait aussi parler de lui.

Oui, mais dès qu’on touche à la mort, ça reste un tabou.

Il faudrait finalement des écoles, des cours pour comprendre les caricatures.

Ça existe. Certains dessinateurs de presse vont dans les écoles, les collèges, expliquent ce qu’est l’humour noir, la satire. Puis, avant, il y avait Les Guignols de l’info. Ce qui permettait aux gens d’être habitués à la satire. Aujourd’hui, il n’y a plus que Charlie Hebdo qui fait de la satire. Et là, forcément, certaines personnes sont à chaque fois choquées. D’autres apprécient cet humour mais ne s’expriment pas sur les réseaux sociaux.

© Salch chez Dargaud

Quels sont vos projets, aujourd’hui?

Pour le moment c’est top secret(il rit)

Vous signez Salch, un pseudo, votre vrai nom?

Encore une fois, c’est top secret !

Merci à vous.

La preview de cet album à lire chez Dargaud :

© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
© Salch chez Dargaud
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