
Un peu d’évasion, ça vous dit. Dans son nouvel album, Nicolas Delestret nous entraîne au Pérou sur les traces de Nazca et de Maria Reiche, une héroïne de chair, d’os et de sable qui s’était donné comme mission de dépoussiérer les géoglyphes. Les sauvegarder, les protéger là où les archéologues n’en voyaient pas trop l’intérêt puisqu’ils n’étaient pas transposables dans un musée et où les industriels et pouvoirs politiques avaient peut-être d’autres projets. Interview avec Nicolas Delestret qui, pour notre plus grand plaisir, a ouvert ses tiroirs, ses fichiers, pour nous montrer comment un projet évolue.
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Bonjour Nicolas, j’avais déjà beaucoup aimé votre précédent album, Le dernier quai. Là, pour le coup, on est un peu dépaysé, avec un coup de chaud, au beau milieu du désert.
En fait, c’est un peu l’inverse du précédent qui est très sombre, celui-là est très lumineux.
Le Pérou, c’est un pays que vous connaissez ?
Du tout. J’aurais adoré y aller. Mais non, j’ai juste pu le visiter via toute la documentation que j’ai rassemblée et qui m’a vraiment donné envie d’y aller, pour le coup. Mais, pour l’instant, l’occasion ne s’est pas présentée.

Lady Nazca, c’est une histoire au destin assez fou. Initialement, c’était un scénario de film qui n’aboutissait pas et qui a finalement pu se faire et sortir juste un peu avant cet album.
Effectivement, l’histoire est assez dingue. Quand je me retrouve avec le script entre les mains, l’équipe du film a vraiment du mal à boucler son budget. C’est un projet de longue date pour Damien Dorzaz, le réalisateur et scénariste, qu’il a mis une vingtaine d’années à concrétiser. Moi, quand on m’a proposé de l’adapter librement, ça m’a pas mal convenu. D’autant plus que j’ai découvert ce scénario au sortir de mon précédent album et que je n’avais pas encore eu le temps de finir un nouveau scénario propre. En en discutant un peu avec mon éditeur, il m’a proposé quelques scénarios qui ressemblaient plutôt à mes précédents albums en termes d’ambiance. Moi, je voulais partir dans une direction assez différente, plutôt historique.

Je n’avais pas du tout envie de faire un second Dernier quai. L’album a eu un très très bon retour et je sentais que c’était assez casse-gueule d’essayer de refaire ça. Mon éditeur m’a alors dit avoir un script de film qui traînait, qui avait de grandes chances de ne pas voir le jour. Le film cherchait des financements et était dans l’incertitude. Je suis tombé amoureux de cette histoire pour différentes raisons.
J’ai découvert la vie de Maria Reiche, que je ne connaissais pas. Maria est une expatriée allemande qui, aux alentours des années 30, s’est expatriée vers Lima, au Pérou. Là, elle a rencontré un archéologue, Paul Kosok, qui était à la recherche d’une traductrice. À l’époque; Paul Kosok a découvert de grandes traces laissées dans le désert et il cherche à les identifier, sont-ce des réseaux d’eau ou autre chose. Ce qui va amener Maria Reiche, en tant que traductrice d’abord, à découvrir ces traces dans le désert et à se prendre de passion pour celle-ci.

Elle va passer 40 ans à balayer le désert pour faire ressortir ces lignes mystérieuses et essayer de leur trouver une explication. Qui permettra de classer cette zone comme une zone protégée. Car l’histoire aurait pu très vite s’arrêter. Des promoteurs ont d’autres projets.
Exactement. Notons qu’il y a quand même une énorme route panaméricaine qui passe à travers le désert du Pérou et qui abîme, si je ne dis pas de bêtises, le géoglyphe du lézard (ou de l’iguane).
Mais le travail de Maria Reiche va permettre de les préserver. Au fond, c’est une anonyme qui va se faire un nom.
Oui, elle va se faire un nom dans le domaine de l’archéologie, à force de passer toute sa vie là. Cela dit, elle est beaucoup plus connue au Pérou. Un musée lui est dédié. Alors qu’en France, on trouve très très peu de documentation sur Maria Reiche. En Allemagne, c’est un peu plus facile comme elle en est originaire, il y a quand même quelques livres sur elle. Mais c’est sûr que chez nous, elle est inconnue.

D’autant que beaucoup de gens ne connaissent pas non plus les géoglyphes de Nazca. Donc ça n’aide pas à connaître Maria Reiche.
C’est donc une histoire avec des extraterrestres, c’est ça ?
Alors, pour les fans de science-fiction, oui. Sautez sur l’album. (rires) Il y a beaucoup de théories autour des lignes de Nazca. Mais cette théorie des aliens, en tout cas, je me suis amusé à l’écarter rapidement à travers un dialogue entre Maria Reiche et un journaliste qui lui pose la question. Elle écarte assez rapidement cette théorie qui semblait quand même assez fumeuse.

Ça a aussi contribué à sortir de l’archéologie de l’idée qu’elle doit être transposable dans un musée. À un moment, un protagoniste explique clairement que ces Lignes ne sont pas d’un grand intérêt. Ce n’est pas un objet qu’on peut déménager.
En fait, l’une des problématiques, c’est que personne ne s’intéresse à ces Lignes. Les gens sur place savent plus ou moins qu’il y a des lignes mais ne savent plus à quoi elles servent. Et les archéologues, en général, sont, en effet, plutôt intéressés par des pièces qu’ils peuvent rapatrier dans des musées plus que par des traces au milieu du désert. On ne peut pas monétiser grand-chose avec ça.
Le combat de Maria Reiche a été de convaincre, faire entendre que c’était quand même important de défendre ce patrimoine et donc de le faire ressurgir. C’est toujours un combat entre l’argent et, d’une certaine manière, le savoir.

Pourtant, c’est une rentrée touristique pour le Pérou.
Hum… Il s’avère que j’ai rencontré une Péruvienne cet été. Quelqu’un qui travaillait dans un lieu dans lequel je dessinais mes planches. En discutant avec elle, j’ai découvert qu’elle est Péruvienne. Je lui ai parlé de mon album, sur le Pérou et sur les lignes de Nazca. Je lui ai parlé de Maria Reiche, qu’elle connaissait tout à fait. Elle m’a dit que l’avenir de ces Lignes se débat encore de nos jours au gouvernement péruvien. Certains partis pensent que le tourisme, c’est cool, mais qu’on pourrait tout de même faire autre chose de ce désert. Malgré tout, il y a quand même une bonne partie de gens qui veulent le préserver. C’est classé à l’UNESCO, après une demande faite il y a quelques années. Si Maria Reiche a découvert des géoglyphes, elle, tout au long de sa vie, plusieurs autres ont encore été découverts par la suite, notamment par des équipes japonaises. Et, tout récemment, grâce à l’IA, ils ont découvert que la zone qui était protégée était trop petite, les géoglyphes vont plus loin que les frontières de cette zone. Il y a donc eu une demande pour augmenter ce périmètre.
Est-ce un phénomène unique ?
Non, il n’y en a pas qu’au Pérou. On en trouve dans plusieurs pays (ndlr. en Angleterre, en Inde, en Russie, notamment). Je ne suis pas assez spécialiste que pour vraiment les situer. Au Pérou, au-delà de Nazca, il y a d’ailleurs un deuxième site, Palpa.

C’est incroyable de voir cette personne, une étrangère, qui va contribuer à faire reconnaître le patrimoine péruvien dans d’autres pays. Elle a tout sacrifié pour y arriver: sa vie de couple, son intégrité physique. Parce qu’il y a des pressions.
Alors, j’ai réalisé un biopic. C’est-à-dire qu’une partie est romancée quand même, c’est une fiction même si c’est réellement basé sur des éléments réels. Ce qui est vrai là-dedans, c’est qu’elle a passé sa vie seule au milieu du désert, sans avoir de relation amoureuse connue. À partir du moment où elle a commencé à travailler dans le désert, elle était seule.
On est un peu sur un personnage comme le Facteur Cheval, qui s’assigne une tâche et qui va la réaliser jusqu’à la folie.
C’est exactement ça. C’est vraiment cette idée qu’à un moment, elle se dit que sa tâche à elle, dans cette vie, c’est d’être là, au milieu du désert. Même si cela l’oblige à être seule, elle doit sauver ces géoglyphes. C’est complètement fou et c’est ce que je trouve merveilleux dans ce parcours.

Comment cette Allemande est-elle arrivée au Pérou ?
Elle a fui la montée du nazisme et l’entre-deux-guerres. Lors de la première guerre, son père est mort et elle s’est très mal entendue avec sa mère. Elle ne se sentait pas à l’aise en Allemagne. Alors, elle est partie au Pérou. Après un premier voyage, elle se rend compte qu’elle s’y plaît bien. Elle est retournée en Allemagne avant de se rendre compte que sa patrie, ce n’est pas son truc. Elle est donc retournée au Pérou.
C’est quand même une scientifique, une mathématicienne qui parle plusieurs langues. Mais elle va faire des petits boulots. Ça ne se passe pas exactement comme ça dans l’album. Il me semble que, en réalité, elle va se retrouver engagée par l’université d’archéologie de Lima. D’où la rencontre avec Paul Kosok.

Et le fait qu’elle avait quatre doigts comme le géoglyphe du singe de Nazca, c’est vrai ?
C’est une bonne question. Il faut que je regarde les photos (il regarde le dossier documentaire en fin d’album). Je n’ai plus aucun souvenir de ça. J’ai dû regarder à l’époque où j’ai attaqué l’album. Mais franchement, là, c’est une bonne colle.
(Suspense) Eh bien, oui, c’est vrai. Je pense que j’avais vérifié à l’époque, il y a trois ans.
C’est incroyable, c’est symbolique (ndlr. en fait, à son arrivée au Pérou, Maria Reiche a dû se faire amputer d’un doigt suite à une infection). On peut y voir un signe.
Ah ben là, oui. On peut imaginer que peut-être elle y a vu un signe. En fait, elle écrit quand même à beaucoup de monde depuis le désert. Mais on ne sait pas grand-chose sur sa vie en tant que telle. Elle écrit plutôt des choses scientifiques.

Elle apprend à se trouver, non?
Oui, dans l’histoire, c’est un peu ça. Chercher sa place dans le monde et avoir trouvé une utilité, un sens à tout ça, qui ne passe pas par autrui, mais vraiment uniquement par elle. C’est un personnage qui doit se retrouver.
C’est une de vos thématiques fétiches, non?
Effectivement, c’est un des thèmes qu’on peut retrouver dans mon oeuvre. Même dans La maison aux souvenirs ou dans Adieu monde cruel. Je m’attache souvent à des personnages qui sont à la recherche d’eux-mêmes ou de réponses sur leur vie ou leur histoire.
Il y a beaucoup de poésie graphique dans cet album. Ça commence sur cette couverture avec cette échelle dressée en plein milieu du désert, de nulle part. C’est étrange.
Au début, j’imaginais Maria en train de balayer le désert. Mais ça a fait un peu peur en interne, chez Bamboo, que ce soit mal perçu. Alors que c’est vraiment une partie du travail qu’elle a fait. Mais j’ai compris qu’effectivement, ça pouvait être mal perçu d’avoir… une femme qui balaie.

C’est incroyable que ça aille jusque-là.
Hé oui. Donc, il m’a fallu trouver une autre idée: Maria Reiche sur une échelle. Des photos d’elle d’époque existent. Et elles ont effectivement donné l’idée de l’affiche du film. Mais, sur l’affiche du film, Maria Reiche nous tourne le dos. Moi, j’avais envie qu’elle ne nous tourne pas le dos et qu’elle nous regarde. Mais il y a eu des discussions entre nous. Devait-on faire un rappel au film ou pas ? Il fallait trouver la bonne composition avec les Lignes, etc. Il y a eu beaucoup de discussions, beaucoup de propositions pour arriver à cette couverture.

Le réalisateur a-t-il vu/lu l’album ?
Oui, j’ai eu un retour positif de la prod et du réalisateur. Ils étaient assez contents de l’album.
Avez-vous accompagné la tournée du film ?
Non, en fait, il y a eu quelques tentatives. Mais c’est assez compliqué de mettre au point une rencontre autour du film et des dédicaces le soir. Ce n’est pas tout à fait le même horaire pour les libraires et pour les cinémas.
Puis, de toute façon, ce n’est pas la BD du film.
Non, ce n’est pas non plus la BD du film. Ceux qui ont vu les deux verront les points communs mais aussi tout ce qui n’est pas pareil. Notamment, je pense que le film a été tourné sur un script différent de celui que j’ai eu. Souvent dans l’audiovisuel, les scripts sont écrits, réécrits, ré-réécrits. Puis, moi-même, j’ai pris d’autres directions. J’ai suivi plein de choses super du script. Mais j’en ai changé d’autres. À cause du médium, aussi, le format BD n’est pas le format cinéma, pas le même rythme. J’ai également pu me permettre des choses qui ne sont jamais apparues dans le script. Toute cette phase dans laquelle elle perd la tête n’est pas du tout racontée comme dans le film. C’est vraiment beaucoup plus terre à terre dans le film.
J’essaye de plus en plus, avec les années, de gagner à chaque album un petit peu en lisibilité. C’est comme si on contait l’histoire, il faut que ce soit le plus fluide possible. Au départ, j’avais pris le parti de proposer quand même un traitement en couleurs assez poussé. Avec beaucoup de matière et un travail sur les nuances. Mais, en même temps, il fallait que ça reste très lisible. Probablement que les lignes blanches à travers le désert m’ont donné cette envie de pousser plus loin dans mon encrage. C’est-à-dire que l’encrage n’est pas noir, il est noir et blanc en fait. Ce qui me permettait de remettre en valeur certains éléments de décor qui seraient perdus dans le noir sinon. Depuis mes tout débuts, j’ai fait le choix de ne pas avoir de masse de noir dans mes pages encrées, parce que j’ai toujours voulu un noir coloré en fait. Ce qui fait que sur certains albums, le côté très sombre peut être un peu moins lisible. Dans cet album, j’ai trouvé un bon compromis, je pense, pour que ce soit ultra lisible en fait.
Après, j’adore essayer de faire vivre les personnages, les faire bouger. Je me suis un peu réfréné sur Lady Nazca parce que l’histoire était un peu plus sérieuse et réaliste, par rapport au Dernier Quai où les personnages étaient un peu plus cartoon et caricaturaux. Et je pense que, sur Lady Nazca; au tout début, comme je sors du Dernier Quai, on peut sentir des petits élans vers ça. Au fur et à mesure, ça devient un tout petit peu plus réaliste. Dans leurs attitudes, les personnages sautent moins dans tous les sens, disons.


Quels sont vos projets ?
Je suis sur mon prochain album qui va être très très différent à nouveau. Ce sera plutôt un album poétique sur l’histoire de quelqu’un qui n’arrive pas à s’exprimer, en tout cas pas ses sentiments les plus profonds. Il n’arrive pas à les exprimer à part avec sa trompette. C’est une histoire assez douce et gentille. Puis, j’ai un petit projet jeunesse qui traîne aussi, qui est monté mais avec lequel je ne suis pas encore allé voir les éditeurs. Si ça aboutit, ce sera ma première tentative. Mais ça fait longtemps que ça me titille et j’aime beaucoup l’idée de raconter des histoires pour les plus jeunes. Mais, depuis que j’ai commencé, j’ai toujours plutôt fait des albums ados/adultes.
Puis, j’aime bien cette idée de changer à chaque album, pas du tout au tout, mais de type d’histoire, de graphisme. Puis ma prochaine histoire, le graphisme sera beaucoup plus caricatural en fait. C’est prévu pour fin 2027 et ça devrait faire à nouveau 140-150 pages. Je pensais qu’il en ferait 80, mais je viens de finir le découpage.
Avez-vous toujours travaillé en tant que scénariste-dessinateur ?
Non, non, j’ai commencé avec Jean-David Morvan il y a très très longtemps, juste comme dessinateur sur une première série qui était une adaptation de L’Homme qui rit, de Victor Hugo. Dans le même temps, je suis devenu juste scénariste pour une autre série chez Dargaud, qui s’appelait Les Enquêtes d’Andrew Barrymore. Et je pense que, dans les années à venir, mon côté scénariste va plus s’exprimer, étant donné que j’ai pas mal d’histoires en stock maintenant. Je ne vais pas pouvoir toutes les dessiner. Je vais à nouveau chercher des gens pour les mettre en image.
Quel est votre rapport au cinéma ? Avez-vous déjà eu des projets qui auraient pu être adaptés au cinéma, qui pourraient l’être ?
En réalité, Adieu Monde Cruel, à la base, était aussi un script écrit par des scénaristes de l’audiovisuel (Jean Rousselot et Stéphane Massard). Ils avaient tenté de trouver un producteur pour un film, c’était finalement tombé à l’eau. Moi, en tant que tel, je suis en train de m’amuser avec un copain à faire un scénario de série, alors que je ne sais pas du tout si ça va intéresser un producteur ou pas. Nous essayons de créer une mini-série en six épisodes, qui sera plutôt horrifique, ça n’a rien à voir avec ce que je fais pour l’instant. Mais j’aime beaucoup l’horreur, et je trouve qu’il y a des choses intéressantes vers lesquelles aller. J’ai d’ailleurs un autre scénario qui est un peu dans ce goût-là, mais qui n’est pas encore terminé. Les éditeurs ne peuvent pas encore le lire.

Merci Nicolas et bon boulot.
Preview de Lady Nazca, à lire chez Grand Angle:













