Ralph Azham fait son intégrale et Lewis Trondheim se fait roi, non pas des petits Miquets mais des petits Donalts: une saga inépuisable!

© Trondheim chez Dupuis

Il imagine des histoires et les dessine plus vite que son ombre, quand il ne les confie pas à d’autres dessinateurs. Si ses parents étaient libraires, en bientôt 40 ans de carrière, le prolifique et addictif Lewis Trondheim en a rempli des rayons! Avec une bibliographie XXL faisant la part belle à l’aventure, aux relations humaines et anthropomorphes ou zoomorphes, monstrueuses parfois, à la magie, à l’intime aussi, entre mille autres thèmes. Aujourd’hui, je ne vais pas vous parler de sa cultissime saga Lapinot ni de l’immense univers étendu de Donjon, mais de Ralph Azham, solide série médiévale et heroïc-fantasy parue chez Dupuis et dans Spirou entre 2011 et 2019. Douze tomes, plus de 550 planches de bravoure, de maléfices et de magie, de doutes et d’acceptation (ou non) de la différence face à l’obscurantisme, à l’intolérance et l’obsession de certains pour le pouvoir. Le tout rassemblé dans deux intégrales captivantes.

Résumé de Ralph Azham par DupuisPressenti, alors qu’il était enfant, pour être l’Élu que tout le village attendait, Ralph Azham n’a finalement pas été reconnu par l’Oracle. Il est depuis marginalisé par les siens, qui le considèrent comme un bon à rien cynique. Doté d’étranges pouvoirs (il voit en particulier les morts), Ralph tient un jour tête à la Horde, des soldats craints dans toute la région. C’est pour lui le début d’une vie sous le sceau de l’aventure, du drame et de l’amour, qui verra le jeune paria porté au sommet du monde…

À lire aussi | Aurore et l’orc: de l’heroïc-school-fantasy avec un hilarant Lewis Trondheim qui ouvre les portails entre second et millième degré

À lire aussi | Inépuisables aventures, poésie inestimable, esthétique vintage magnifiée : Trondheim et Keramidas galvanisent durablement Mickey, Donald & co

À lire aussi | Dur comme le fer des épées qui se fracassent l’une contre l’autre, Mildiou prouve que Lapinot ne mourra jamais !

Ralph Azham est un canard (l’un des animaux les plus utilisés par Lewis Trondheim) bleu. Dans le monde dans lequel il vit, la diversité des personnages est folle : des chats, des souris, des chiens mais aussi différentes créatures imaginées pour l’occasion. Si ces espèces se mélangent, parmi les zoo-/anthropo-morphes, les peuples se divisent en plusieurs catégories, trois religions fratricides mais aussi des êtres normaux et d’autres bleuis. Bleuis? Oui, par l’effet de la double lune, un phénomène très particulier qui gratifie certains êtres de pouvoirs magiques divers et variés. Objets de convoitise ou de répulsion. Bénédiction pour certains, malédiction pour d’autres. Ralph Azham se situe plutôt parmi ces derniers. Car son pouvoir peut foutre la merde… euh la bouse (juron fétiche de notre ami): il sait dire pour toute femme si elle est enceinte ou non. C’est un peu nul. Mais il n’est pas au bout de ses peines: non seulement, enfant, il n’a pas été retenu pour être l’élu que tout le monde attend pour vaincre les forces obscures, mais celles-ci lui vont lui jouer un premier tour (pas le dernier) en lui offrant un deuxième pouvoir: être le seul à voir les morts causées par les personnages qu’il a en face de lui et leur donner, pourquoi pas, la possibilité de se venger, d’étripailler leur bourreau.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

Par la force des choses, de la guerre, alors que le ton des mercenaires se durcit dans la région, Ralph va se lancer dans une quête qui le dépasse: faire chuter l’immortel et mortifère roi Vom Syrus, despote sanguinaire. Peut-être forcera-t-il sa chance et deviendra-t-il l’élu, finalement, au prix de sacrifices, d’artefacts à retrouver, d’amitiés à peaufiner et d’autres, même les plus intimes, à renier. Ralph va prendre son destin en main quitte à y perdre certaines qualités, un peu de sa personnalité, voire à ressembler à ceux qu’il combat. Quitte à devenir, être pris au piège de celui qu’il ne souhaitait pas devenir.

© Trondheim chez Dupuis

Quelque part entre les séries télévisées Les 4400 ou Heroes, plongé dans un vaste monde médiéval et héroïque, Lewis Trondheim signe une saga intense, pleine de surprises et de rebondissements. À commencer par le comportement de son héros qui n’a pas eu de mode d’emploi, ce qui le pousse à faire comme il peut, au fil des péripéties, des émotions, des remords ou regrets qui peuvent le traverser. Quitte à devoir faire des pauses, à se donner des vacances. « Je suis en train de devenir un sale type.« , confessera-t-il. Plus il est invincible moins il l’est. Puis, Ralph, il a une bonne raison de boire de l’alcool, cela annihile ses pouvoirs et lui permet des relations humaines plus faciles. Mais ça ne dure jamais qu’un temps.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

En plus de 550 planches, Lewis Trondheim et ses petits Miquets… euh Donalts, des grands Donalts (une influence forte dans sa carrière) transcendent une épopée qui aurait pu avoir été (re)vue des centaines de fois. Mais ce serait mal connaître Lewis Trondheim, sa capacité à pousser les murs des planches, à ajouter sans cesse des règles au fil des aventures qui se déroulent sur son plateau de jeu, de case en case, pour entrer dans la tête complexe de ses héros, ou en sortir pour donner une autre vision des événements.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

À tel point que les ennemis d’un temps peuvent retourner leur veste. Sous les couleurs chargées d’ambiances et de voyages de Brigitte Findakly, Lewis Trondheim utilise son trait en apparence simple pour bousculer les archétypes, proposer un spectacle impressionnant, riche et fouillé, grand angle, visitant son continent fictif (encore que…) et toutes les saisons, de bas en haut. Quitte à quitter l’atmosphère, façon Superman. Avec une pagination aussi ample, feuilletonesque – l’histoire aurait pu être expédiée plus vite mais l’auteur aime décomposer les mouvements, les cases avec brio pour créer la magie de la BD -, Lewis alterne les moments de bravoure, les conclaves mais aussi des moments de pure contemplation, quand les phylactères se taisent pour mieux laisser le décor et les protagonistes prendre l’espace. Il y a là quelques magnifiques séquences qui en disent long.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

Mais, derrière la porte, il peut parfois se passer quelque chose de très grave ou de très blague, ou les deux. Ralph ne manque pas de cynisme, à force. Lewis joue aussi avec nos attentes et notre connaissance du 9e Art, par exemple au niveau des arrêts sur image ou des ellipses qui parfois se mettent en marche mais n’en sont finalement pas, quand un héros revient sur ses pas parce qu’il a oublié quelque chose ou pour un bon mot. Délice inattendu.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

Voilà, l’oeuvre inépuisable d’un virtuose qui n’aime pas la facilité et se montre exigeant envers lui-même et pour le lecteur. Il y a des sagas au cinéma qui ont épuisé bien des scénaristes pour, finalement, ne pas être à la hauteur. Ralph Azham, avec sa seule et unique tête pensante, la dépasse et me laissera un souvenir impérissable.

© Trondheim chez Dupuis
© Trondheim chez Dupuis

À lire chez Dupuis.

Extraits : 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.