Jordi Lafebre repousse son vertige dans une 2e enquête à plusieurs voix à Barcelone: « Le polar est élastique, je ne pourrais pas faire un album noir, uniquement avec des méchants cyniques »

© Lafebre chez Dargaud

Jordi Lafebre vole de plus en plus de ses propres ailes, quitte à vaincre son vertige du haut de ses planches, contemplant la ville de Barcelone, qui grouille. Après la magnifique surprise créée par Je suis leur silence, le bédéaste espagnol retrouve Eva, sa psychologue-enquêtrice risque-tout et pas toute seule dans sa tête. La voilà sur la piste d’un prometteur joueur de football disparu, dans le monde interlope de la prostitution, dans une nuit où certains se laissent aller aux extrêmes, à la haine violente. Jordi Lafebre propose des morceaux de bravoure, beaucoup d’humour mais aussi des réflexions sur une course du monde inquiétante. Suivez le guide dans cette longue interview réalisée fin décembre 2025.

Résumé de Je suis un ange perdu (Un polar à Barcelone – tome 2) par DargaudLunettes noires, cigarette aux lèvres, fourrure sur mini-jupe, la psychiatre déjantée Eva Rojas est de retour ! Dix-huit mois après les épisodes relatés dans Je suis leur silence, elle surplombe depuis une grue deux jambes qui dépassent d’une chape de béton, ce qui n’augure rien de bon. L’inspectrice Merkel et son adjoint Garcia vont devoir l’interroger en tant que seul témoin oculaire. Mais rien ne se passe simplement, avec Eva : elle accepte de répondre, mais seulement en présence de son… psychiatre ! Et de raconter alors dans le détail à la police, mais également au docteur Llull, les sept jours qui ont précédé. Un de ses patients, João, 19 ans, star montante du foot, a disparu. Son club la tient pour responsable et exige qu’elle le retrouve dans les six jours. Pour le meilleur et pour le pire, Eva peut compter sur les « voix » qui l’accompagnent, celles de ses aïeules, décédées depuis longtemps et pourtant bien présentes ! Et plus présentes encore lorsqu’Eva rend visite à sa mère en hôpital psychiatrique, ou lorsqu’elle approche d’un peu trop près des néonazis…

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Précédemment : Je suis leur silence… mais Jordi Lafebre a plein de choses à raconter dans son polar catalan et détonant: « Une excuse pour parler de la société autour »

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Bonjour Jordi, sur quoi travaillez-vous en ce moment.

Jordi: Un film d’animation. Le planning est tout à fait différent de la BD où j’ai l’habitude de gérer mon travail. Dans un film, il y a beaucoup de réunions de travail, de mails, de deadlines.

Peut-on en savoir un peu plus sur ce film?

Le cinéma, c’est mon autre métier. Je fais de la bande-dessinée mais aussi du character design pour des films. Ici, je fais partie de l’équipe créative d’une production Netflix. Mais je ne peux pas trop en parler. Par le passé, j’ai collaboré avec plusieurs studios, parfois je suis crédité, parfois pas, en fonction de l’étape du film à laquelle j’ai participé. Le fait que tu travailles dans un film ne fait pas que tu seras directement crédité. C’est une question de contrat. Mais, en tout cas, j’ai eu pas mal de collaborations dans le monde de l’animation.

Eva, le personnage que vous aviez créé pour Je suis leur silence revient dans un deuxième épisode, Je suis un ange perdu. Aviez-vous prévu que ce personnage vous emmène plus loin ?

En fait, au départ, je voulais absolument écrire un univers ouvert qui me permettrait de revisiter l’univers de ce Barcelone, le personnage si j’avais des idées. Ce n’est pas vraiment dans l’idée de faire une série, il n’y a pas de suite d’un album à l’autre, je ne force pas le lecteur à me suivre. Et je ne me force pas moi-même à faire un album de plus. Je veux respecter le temps du lecteur, s’il y a vraiment un album qui vaut la peine, alors je le fais. Et déjà à la moitié de la première aventure, j’avais déjà l’idée d’une autre enquête. Et je pense quand même que je vais revisiter plusieurs fois le personnage d’Eva. Mais, à chaque fois, c’est une montagne à gravir.

Mais j’imagine que le premier a eu son succès, a trouvé son public.

Nous sommes contents de l’accueil, puis, j’ai passé un très bon moment à le réaliser, à mélanger polar et comédie. Ça me parle énormément, en tant que lecteur mais aussi auteur. Je m’amuse énormément. Je pense que cette énergie se sent. Pour le deuxième, c’est pareil, au-delà des chiffres, du succès auprès du public, dont nous sommes ravis bien sûr, des nominations pour différents prix et de ceux que nous en avons gagnés (le prix Canal BD, notamment). C’est une torture pour l’auteur s’il doit continuer une série sans s’amuser. L’inverse est mieux: avoir vraiment envie de faire un album et d’aller plus loin avec le personnage d’Eva.

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Donc, dans ce nouvel album, nous restons à Barcelone. Les lieux où vous nous emmenez coulaient de source, ou avez-vous dû revisiter votre ville pour les trouver ?

C’est la Barcelone d’aujourd’hui. J’aime situer Eva dans la ville actuelle, la vie réelle. Me dire qu’on pourrait la voir sortir par la porte de telle maison, la retrouver dans une rue. J’aime donner l’idée d’une sorte de chronique sociale de ce qui se passe à Barcelone aujourd’hui. À ma façon, forcément. Il y a de la comédie forcée, c’est une chronique sociale d’auteur de bande dessiné. Mais c’est la vie, c’est comme ça, de nos jours. C’est la Barcelone que je connais, avec la patte d’un vrai Barcelonais, je suis né à Barcelone, je m’y suis créé. Donc j’ai une idée de la ville qui n’est pas forcément celle d’un touriste qui a forcément une vision clichée: Sagrada, tapas ou paëlla.

Je connais bien ma ville, j’en connais un peu les codes intérieurs. J’aime bien parler de ça. C’est toute la tradition du polar, c’est un genre qui parle très bien de la ville. Chinatown parle du Los Angeles des années 30. Pareil pour les films de Scorsese qui nous parle du casino, du New-York des années 60. Tarantino aussi nous parle du Los Angeles qu’il connaît. Toute cette tradition du polar nous amène aux villes des auteurs. Je ne pourrais pas faire un album qui se passe en Norvège, sous la neige, parce que je ne connais pas du tout ça, ce n’est pas mon ambiance. Moi, je connais Barcelone, une ville avec une tradition littéraire gigantesque. Plein d’auteurs ont écrit sur Barcelone: fantastique, de fiction… Il y a un vrai univers littéraire qui flotte par-dessus la vraie Barcelone. C’est un honneur pour moi de m’y incruster et d’être dans la liste des magnifiques auteurs qui ont placé leurs histoires à Barcelone.

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Vous nous aviez déjà parlé de Pepe Carvalho. Sur Barcelone, quelles oeuvres nous conseilleriez-vous?

Pépé Carvalho est un personnage qui aborde très bien la transition franco de Montalban. Je l’ai lu plus jeune, je m’y réintéresse aujourd’hui. C’est magnifique de voir la vie, la capacité qu’avait Montalban de mettre cette texture, cette ambiance. Quand je le lis, je revisite la Barcelone de quand j’étais petit. J’aimerais bien qu’un lecteur dans 20 ans, 25 ans, prenne mes albums et se dise que Barcelone était comme ça. Beaucoup d’auteurs ont écrit des histoires sur cette ville. Je ne sais pas si vous connaissez en France ou en Belgique, Eduardo Mendoza. C’est un écrivain romancier barcelonais magnifique, entre comédie et polar qui plante toujours ses histoires à Barcelone? J’adore m’inscrire modestement dans cette tradition littéraire.

Vous aimez les défis narratifs, en tout cas. On l’avait déjà vu dans Malgré tout, ici votre histoire est une longue série de flashbacks, avec parfois des flashbacks dans les flashbacks. Et pourtant tout est clair.

Oui, c’est un puzzle en fait. Mais c’est à l’image de notre époque. On parlait de Tarantino. Mais si on prend son portable, qu’on entre dans Twitter, dans Instagram, on va trouver plein de posts, pas dans l’ordre chronologique, certains ont été rédigés il y a 3 jours, d’autres il y a cinq minutes, d’autres encore parlent de quelque chose qui s’est passé il y a vingt ans. C’est une sorte de réalité liquide. Et tout le monde a la capacité de gérer ces va-et-vient.

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Il n’y avait pas d’immédiateté, il y a 100 ans, les nouvelles venaient des journaux, il y avait une date. C’était linéaire. Aujourd’hui, ce n’est plus comme ça. Déjà Tarantino dans Pulp Fiction, Nolan avec Memento, mélangeaient déjà tout. Non seulement, nous comprenons le processus mais, en plus, ça nous aide vraiment à entrer dans la mentalité des personnages. Je préfère donc ce genre de narration, parce que je trouve ça plus crédible, plus actuel. Je pense que la réalité qui n’est pas linéaire est la plus cohérente pour un album actuel. Si on parle d’un sujet comme l’extrême-droite, plein de liens vont se faire dans nos têtes.

On assiste par exemple à un événement du passé d’Eva, avec sa maman. On comprend que sa maman était déjà bipolaire. Que les voix étaient déjà là. En tant que lecteur, j’adore quand on me fait participer, jouer.

C’est facile à faire ? Comment s’assurer de la fluidité, que tout le monde va comprendre et que personne ne sera largué ?

C’est un travail, bien sûr. En fait, c’est assez simple, la structure du récit, la vraie structure, le mur qui tient la maison, ce n’est pas si compliqué. Je me casse la tête à faire facile et accessible, mais en fait la structure et la vraie texture, c’est une évidence. Les bonnes idées sont toujours des évidences. J’essaie de travailler au plus simple, au plus pratique possible.

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Puis, j’ai l’impression qu’en BD, les codes couleurs peuvent justement permettre d’induire ce passage dans le temps.

En fait; la BD possède plein de codes qui lui sont spécifiques. C’est magnifique. Moi, j’adore la BD, je travaille dans les films mais quand je fais de la BD, je sais que ça ne bouge pas, que ça ne sonne pas, qu’on n’a pas de musique, pas de voix, pas de mouvement, mais la magie qui se crée d’une case à l’autre, avec cette rue blanche qui sépare les cases, c’est magnifique. C’est le lecteur qui construit. La BD offre pas mal d’outils, on peut dessiner n’importe quoi, en fait.

Je dessine les voix dans la tête d’Eva. C’est bizarre de faire un personnage qui en fait est là mais que plus personne ne voit. En littérature, ce serait compliqué. En BD, ça fonctionne. Je dessine une voix, elle a sa présence, on entre dans la tête du personnage d’Eva. La palette de couleurs te permet de faire un saut énorme entre une séquence et l’autre. Et quand je revisite la même gamme de couleur, on sait directement où on est.

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Au cinéma, toutes les scènes d’une même époque seraient filmées au même moment. Ici, vous passez de l’une à l’autre, sans problème.

Moi, je ne sais pas comment je ferais ça au cinéma. En BD, j’essaie en fait d’imaginer une séquence plus longue, et de mettre juste la séquence que j’aurais coupée dans le film. Il y a un travail double mais, en même temps, je peux dessiner une case et la couper si ça ne va pas. Comme cela peut arriver aux acteurs, ils tournent plusieurs fois, avec plusieurs caméras. Ici, c’est moi, seul à la maison, si je réfléchis bien à ce que je veux, normalement j’y arrive, d’une façon ou d’un autre. C’est plus économique, plus direct. Là où le cinéma, c’est déjà énormément de gens. de têtes, c’est du travail d’équipe très créatif.

Alors que la vitesse individuelle… C’est à la fois bien et compliqué. Mais, en tout cas, moi j’essaie de m’expliquer l’histoire en tête, plusieurs fois, et quand je me mets à la table à dessiner, je sais déjà ce que je veux, je me lance.

En utilisant notamment des post-it ?

C’est une technique d’écriture. Tu fais un sort de cadre, avec chaque séquence, et ça te permet de construire, de voir l’ensemble du rythme. C’est un séquencier en fait. Chaque post-it correspond à une séquence, une scène. Comme ça, je peux compter les planches, les cases. Je vois si c’est long, trop long, si on traîne ou pas, mais aussi si ça se passe trop vite. J’essaie de répartir l’info. Il y a plusieurs histoires, la vie personnelle d’Eva, la romance, le récit policier qui a un besoin absolu de faire passer l’info que ce soit via l’enquête des policiers – qui ici traînent – ou par autre chose… Il faut introduire toutes ces infos d’une façon cohérente, avec leur rythme, pour permettre au lectorat de tout comprendre. Je déteste quand je me perds, c’est mon travail de persuader les gens de me suivre. Imagine que je fais visiter Barcelone, mais que je marche trop vite, que je parle trop vite. Tu ne comprendras rien, tu me perdras. Mes séquenciers, c’est le planning que je me fais à moi-même, pour voir si la visite est faisable ou pas. Et le post-it est très visuel pour m’y aider, ça m’aide.

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L’histoire que vous racontez, c’est une histoire qui aurait pu être très noire, mais il y a de l’humour qui est amené tant par votre manière d’écrire, que par votre dessin.

Le polar, c’est un genre assez élastique. Je ne pourrais pas faire un album noir, avec des gens tous méchants et cyniques. Je n’aime pas ça. Je pourrais aimer ça comme lecteur, mais pas comme un auteur. Moi, je suis quelqu’un d’optimiste, j’aime bien mettre un peu de lumière dans la maison des gens avec mes albums; si je peux. Oui, ici, c’est un polar, comme une excuse pour nous présenter des personnages principaux et secondaires, lumineux, optimistes. Il y a des méchants, il y a des problèmes sociaux, avec un côté chroniques sociales pour parler du trouble mental mais aussi de la problématique de la montée en puissance de l’extrême droite. Tout cela s’est mélangé dans une sorte de pizza, sympa à manger malgré des ingrédients qui ont du caractère. Ce n’est pas contradictoire de parler de sujets importants tout en restant léger. Ce n’est pas ma place de faire la morale électorale. Je mets un peu de mon avis mais c’est tout. Cette histoire, je la présente, je vous l’offre, à vous de goûter, de voir si ça vous parle ou pas, de réfléchir aux sujets.

Sur la couverture, il y a cette scène clé de cet album, Eva prend de la hauteur sur une grue, et surplombe Barcelone. Vous avez le vertige, vous ?

Beaucoup! Vous seriez étonné de savoir à quel point j’inclus mes propres fantômes dans mes histoires. Le vertige, c’est un nouveau fantôme, j’ai une peur énorme d’être à de grandes altitudes. Je bloque total! Déjà la couverture de cet album, ce fut un travail à faire, ça m’a pris beaucoup d’énergie. Une couverture, ce n’est de toute façon jamais évident, je passe beaucoup de temps à réfléchir. Je ne suis jamais persuadé que c’est la bonne. Heureusement, il y a toujours une équipe éditoriale qui m’aide, qui m’accompagne, ma relectrice, le graphiste, les gens qui traduisent l’album. Sans eux, je ne pourrais pas sortir une BD.

© Lafebre chez Dargaud
© Lafebre chez Dargaud

Alors cette scène-clé de vertige, de chasse, de course-poursuite sur cette grue, elle est complètement dingue dans votre manière de réaliser ça, en plongée, contre-plongée, encore plus pour quelqu’un qui a le vertige.

Parfois, dans la fiction, on perd un peu l’empathie. Parce qu’on a tout vu: des dinosaures, des ovnis, des armes, des gens qui meurent, du sang, des vampires. De quoi perdre la capacité d’être surpris et de sentir vraiment le vrai danger. Je voulais absolument avoir l’esprit du vertige. Si je poursuis quelqu’un, que je veux le tuer, imaginons, je vais aller jusqu’à oublier que j’ai le vertige. Pour cette séquence, je voulais absolument mettre dans la tête du lecteur que là où les personnages se trouvaient, il y avait le vent, le froid, la distance jusqu’à la terre, le blocage. Il faut être très courageux pour agir aussi agilement que le fait Eva. On découvre encore un de ses talents, elle gère bien, alors que l’autre, son rival, pas du tout. Moi, je pense que je serais plutôt comme l’autre, je bloquerais, n’arriverais pas à parler, pas à penser comme il faut. L’important dans une histoire, c’est le personnage. Que lui passe-t-il en tête? Dans quel état d’esprit est-il?

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Vous inspirez-vous, parfois, d’acteurs, de personnes existantes ?

Ça peut arriver mais, en tout cas, j’ai cette envie de découvrir le personnage. Revenons à l’enfance, on te donne un château, des petits jouets, un cheval, un chevalier. Ton esprit, ton imaginaire, t’amène dans une histoire que tu vas poursuivre. Tu te retrouves en toi-même, dans une sorte de boucle. Être scénariste, dessinateur, c’est un peu pareil. Parfois, des choses de l’extérieur t’inspirent mais tu restes ouvert aussi à ton propre flux d’idées. Parfois, tu as des idées, mais ça ne colle pas.

Gargamel, l’espèce d’éminence grise de cet album, tueur à gage, m’a fait beaucoup penser à un acteur français, Jean-Pierre Bacri. Ou à Mark Strong.

Ah, non! Pour Gargamel, il y a bien une source d’inspiration mais ce n’est pas cet acteur. J’ai un bon copain catalan passionné de BD. Un jour, alors que j’étais dans l’écriture du premier album, je crois, j’ai participé à un déjeuner avec lui et une copine. Ils se disputaient gentiment et, à un moment donné, la copine lui a dit: « vas-y, Gargamel ». L’image était parfaite, elle m’est tout de suite venue en tête. J’ai vu le personnage, une sorte de fusée a atterri dans ma tête. Quand tu as une image si forte en tête, il faut la faire, c’est une énergie magnifique. Donc, pas d’acteur, ici, mais ce copain, son physique. Son caractère n’a rien à voir, il est adorable.

 

© Peyo chez Dupuis
© Lafebre chez Dargaud

Eva aime bien donner des surnoms aux personnages qu’elle croise. À tel point qu’on en oublie leurs vrais noms. C’est le cas de Merkel l’inspectrice adjointe, de Gargamel. Nous sommes dans la tête d’Eva, dans sa manière de voir le monde. Pour Gargamel, nous avons préféré demander l’autorisation de la famille de Peyo.

Gargamel est donc arrivé très vite mais je ne sais plus à quel moment il a pris corps dans l’histoire. Parfois, j’ai juste une idée qu’il me faut creuser, un personnage qui grandit petit à petit. Par exemple, il y a dans ce deuxième tome, le personnage de Caravaggio. Il est littéralement né dans le premier tome, dans une séquence qui se passait au commissariat, avec pas mal de policiers. J’ai dessiné un tout petit bonhomme, tout petit, avec une barbe, un peu gros, qui s’habillait un peu différemment que l’uniforme de policier. Un tout petit personnage que personne ne repérait.

Pour le deuxième, j’avais justement besoin d’un policier un peu barbu, maladroit, négligé. Le personnage est revenu dans ma tête et j’ai eu l’idée de l’appeler Caravaggio, en référence au grand peintre, génie qui était néanmoins quelqu’un de très violent. Caravaggio a tué deux hommes. Il se battait dans les bars, tout le temps. Il s’est exilé parce que la justice le poursuivait. Un paradoxe gigantesque. Le voilà donc policier qui fait des trucs pas très légaux ni honorables. Depuis le premier tome, je cherchais comment l’incruster dans ma quête, ma visite de l’ambiance de Barcelone. J’ai déjà en tête la famille de Caravaggio, d’où il vient, pourquoi il agit comme ça. Je connais tout l’univers et, dans l’album, je dois faire un petit résumé, pour faire goûter le personnage au lecteur. Mais tout est très construit en amont. Ça fait partie de la magie de la fiction. En fonction de l’évolution du récit, on utilise une pièce ou l’autre du puzzle. Parfois, ça vient à l’étape du séquencier, comme dans un match de foot, il me faudrait quelqu’un pour une passe longue, alors je l’introduis.

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Vous creusez aussi la relation d’Eva par rapport à sa mère. Sa mère fait du dessin thérapeutique. Le dessin peut-il soigner ?

La métaphore est déjà là, en tout cas. Elle se cuisine une réalité alternative, parce qu’elle ne peut pas vivre sa vraie réalité. Je fais pareil, j’insiste sur mon vertige, j’aimerais bien monter dans une crue, mais je ne peux pas, alors je décide que je monte dans une grue, par le dessin. Le poème d’Emily Dickinson que je cite au début de l’album insiste sur cette folie qui te met dans un état d’esprit qui fait en sorte que tout est clair dans ta tête… alors que ça ne l’est pas.

Je le trouve fascinant, le personnage de la mère, dans toute son ambiguïté. C’est très bien d’avoir un personnage qui n’est pas facile à définir, dont il est impossible de deviner le prochain acte.

© Lafebre chez Dargaud

C’est l’occasion pour vous de mettre en scène un bébé Eva, c’est facile de rajeunir son personnage, de l’imaginer petit ?

J’avais déjà réalisé ce genre d’exercice sur Malgré tout ou Les Beaux Étés. Prendre un personnage et le faire rajeunir, c’est dans mon catalogue depuis longtemps, c’est un peu ma patte. J’aime donner au lecteur l’impression qu’il connaît bien mon personnage. L’une de mes références dans ce domaine est L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable de John Irving. On y suit pendant 40 ans un personnage. À la fin, tu as l’impression que tu le connais, Homer, que tu sais comment il va réagir, ce qu’il pense, ce qu’il sent, ses frustrations… C’est la magie de la fiction.

Dans ce deuxième album, Eva a une scène dans une gare avec sa maman. C’est un endroit très particulier dans sa biographie. Après ça, à chaque fois que je mets Eva en face de sa maman, je sais que le lecteur va mieux sentir ce qu’il se passe, parce qu’il fera un lien direct avec cette séquence. C’est une façon de grandir l’univers. C’est juste une séquence mais, dans la tête du lecteur, c’est un endroit énorme que tu peux revisiter.

© Lafebre chez Dargaud

Dans cet album, il y a l’importance du chiffre 3. Il y a trois néonazis d’un côté, il y a trois fantômes des ancêtres d’Eva de l’autre. Inconscient ou réfléchi ?

C’est très conscient, c’est relatif aux 3 sorcières présentes dans Hamlet, ce chevalier, qui revient chez lui après une bataille. En chemin, il rencontre trois sorcières qui lui disent qu’il pourrait devenir roi mais à condition de commettre l’impensable. On ne sait jamais s’il perd la tête, s’il hallucine ou si c’est le destin. C’est un peu Matrix. Pour Eva, c’est pareil, ses trois voix, on ne sait pas si c’est l’effet de son trouble mental ou si ça a un vrai rapport biographique.

Notons qu’il y a une de ces voix qui laisse sa place à une autre dans cette deuxième histoire. Puis, je ne voulais pas de quatre voix, ça aurait fait trop. Et deux, pas assez. Trois, ça marche assez bien. Il y va aussi de la trinité: le père, le fils, le saint-esprit.

Les trois voix/fantômes dans le premier album © Lafebre chez Dargaud
Les trois voix/fantômes dans le second album © Lafebre chez Dargaud

Quant aux trois nazis, je voulais faire une bande. Mais, en même temps, avec trois personnages, je créais une sorte d’équilibre avec les trois voix. Ce n’est pas une règle, je pourrais casser ça, mais pour l’instant, ça fonctionne. Il y a aussi une trinité entre Eva, Merkel et Jules, avec Garcia qui casse ça. On peut jouer.

© Lafebre chez Dargaud

Vos albums fourmillent de moments graphiques, incroyables. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter sur cette scène de sexe mimée avec les doigts. C’est complètement fou!

Je voulais être très explicite sans rien montrer. C’est le même principe que cette scène dans le film Quand Harry rencontre Sally quand Meg Ryan simule un orgasme en plein milieu d’un restaurant. Une histoire, c’est le choix que fait le narrateur pour la raconter. Quand Eva explique son histoire à Merkel, elle est explicite, elle raconte tous les détails – forcément, c’est Eva – mais l’intérêt n’était pas de voir la scène de sexe mais de la faire sentir et tout comprendre. Eva, parfois, elle en dit trop, elle n’a pas de filtre. Et nous, ça nous fait rire, parce que nous avons tous des filtres. Nous ne pourrions jamais faire ça et, en même temps, la voir faire, la voir agir, sans filtre, nous adorons, c’est libérateur.

© Lafebre chez Dargaud

Puisque vous en parlez, dans cette histoire, il y a une histoire d’amour, mais forcément avec la personne la plus mal choisie qui soit. D’où un conflit d’intérêts. Vous aimez les amours impossibles ?

C’est la vie, non ? L’histoire de quelqu’un qui gagne la première fois, ce n’est pas intéressant. Si on fait un film sur Messi, il faudra raconter, au début, la période où il était petit, quand il ne grandissait pas assez, n’avait pas d’hormones, quand tout le monde était plus haut que lui. Toutes les histoires se basent sur des personnages qui ont des difficultés à réaliser leur destin. C’est l’intérêt de la lecture. Une histoire qui va très bien du début jusqu’à la fin, ce n’est pas une histoire, c’est du miel.

Par contre, quand il y a plein de difficultés, le lecteur a du suspense: vont-ils y arriver ou non? Moi, je savais que toutes les histoires romantiques d’Eva seraient compliquées. Parce qu’Eva, elle-même, n’est pas évidente.

© Lafebre chez Dargaud

« On se croirait dans un mauvais film », ce n’est pas moi qui le dis, c’est un personnage! J’adore ce second degré, la manière dont vous pouvez décrédibiliser votre histoire car elle pourrait être totalement abracadabrante. Finalement, elle est fascinante.

Le deuxième degré, c’est parler de l’auteur, c’est un jeu pour les lecteurs. La magie, en général, le lecteur l’oublie: il lit, il suit l’histoire. Puis, d’un coup, il y a ce dialogue direct entre l’auteur et le lecteur. « Hé, je suis conscient que vous êtes quelqu’un en train de lire mon album, alors je vous parle directement. Ce deuxième degré, c’est une façon de créer un lien intime entre moi et vous. Et, oui, forcément, je suis le pire critique de mon travail, j’en vois tous les défauts, les faiblesses. Comme je trouve que les faiblesses des personnages sont intéressantes, celles de l’album le sont aussi. Être conscient de ses faiblesses, ça fait partie du jeu. L’album est loin d’être parfait, mais je ne sais pas faire un album parfait.

Lucky Luke ne peut plus fumer depuis longtemps, votre héroïne, elle, ne s’en prive pas. Et d’ailleurs, la fumée qui s’échappe de ses cigarettes peut former des symboles, traduire des ambiances.

Eva, ce n’est pas du tout un personnage à suivre, c’est une héroïne, mais pas un modèle, un gourou. Elle n’arrive même pas à gérer sa propre vie. L’idée qu’elle fume c’est déjà en contradiction avec le fait qu’elle soit docteur, il ne faut pas oublier qu’elle est psychiatre. Elle fume énormément, comme pas mal de docteurs que je connais. C’est stressant d’être docteur. C’est le paradoxe de ces gens censés être des modèles pour les enfants, la société.

© Lafebre chez Dargaud

Eva, quand on lit ses aventures, on comprend qu’il faut absolument faire le contraire de ce qu’elle fait. Elle gère mal sa vie, sentimentale, professionnelle, elle a vraiment des troubles mentaux qu’elle ne soigne pas. Mais le fait de lui mettre une clope tout le temps dans sa bouche, ça parle de son angoisse, de son comportement impulsif et répétitif, compulsif en fait. Puis, parfois, elle est rejointe par un autre personnage qui fume, on rentre alors dans une sorte d’intimité, de jeu. Un truc se passe. Avant, tous les personnages de fiction, les héros fumaient, aujourd’hui, je pense qu’il n’y a qu’Eva qui fume. J’adore cet esprit de révolutionnaire: « je sais que ce n’est pas bon, je m’en fiche, moi j’aime bien ça. » Je n’imagine pas Eva sans une clope, elle ne va jamais arrêter de fumer. Mais ce serait sympa aussi de la voir un jour forcée d’arrêter.

Vous fumez?

Pas du tout, jamais !

D’un petit coeur à un gros nuage qui pleut, la fumée des cigarettes d’Eva propose encore un autre degré de lecture. Vous avez l’une des plus belles fumées de cigarette du 9e Art!

Merci! (il rit) La magie du cinéma, c’est d’avoir un bon acteur avec du charisme. Tout passe par sa présence, sa façon de bouger, sa voix. Avoir un bon dessin doit arriver à faire pareil, avoir une présence. La magie de la BD tient juste à quelques lignes, quelques couleurs dans une case toute petite. Mais tout se passe dans la tête du lecteur.

© Jordi Lafebre chez Dargaud

Dessiner des personnages qui parlent ensemble dans un bureau, ça peut être un calvaire pour beaucoup de dessinateurs ici. Vous, vous y allez souvent quand même.

En fait, c’est à nouveau un jeu de deuxième degré. En fait, toute l’histoire se passe dans un bureau, mais en fait, le lecteur ne voit pas grand-chose de ce bureau. On rentre dans la tête d’Eva, tu visites Barcelone alors qu’en fait, elle ne bouge pas de son fauteuil. En fait, je les fais bouger tout le temps, c’est assez théâtral. Les personnages se lèvent, bougent dans la salle, marchent, tournent. C’est important que ce soit dynamique, sinon on s’embête. Nous parlions des post-it, d’imaginer le rythme: moi, je vois avec trois cases d’avance. Si tout le monde est assis dans un fauteuil dans ces trois cases, je me dis que je dois provoquer quelque chose, de la nouveauté. Je déteste m’ennuyer et je déteste laisser les gens s’ennuyer. Il faut faire des propositions, tout le temps.

Dans cet album, vous alliez polar et comédie, mais tu traites aussi beaucoup de sujets inquiétants: la montée des extrêmes, le fascisme, l’intolérance face à la transsexualité, le transformisme, le milieu de la prostitution. On régresse fameusement sur ces questions partout dans le monde. Cet album est-il une manière de résister ?

Quand je commence un album, je sais que je vais toujours mettre une touche de comédie, une touche de nouveauté, que les personnages vont rester au centre du récit. Moi, j’aime bien raconter des histoires qui parlent de personnages. C’est notre travail, dans la fiction, de faire la balance. Quand la réalité est très dramatique, la fiction aide à faire rire les gens, à s’évader. C’est le cas depuis la naissance de l’humanité. À côté de ça, la fiction aide aussi, quand le monde est plus ou moins calme, à rappeler aux gens les difficultés, les problèmes que rencontrent des personnes, des peuples. Les troubles, les cicatrices, les blessures historiques. De quoi nous aider à avoir de l’empathie, à nous rappeler que des gens souffrent. La fiction permet de faire digérer certains problèmes. Les deux versants sont importants. Une fiction qui ne nous parle que de problèmes et ne nous évade pas, n’est à mon sens pas réussie. Pareil pour la fiction qui ne chercherait que l’évasion, sans parler de choses importantes. Il faut trouver le bon équilibre.

© Lafebre chez Dargaud

Alors, aujourd’hui, si je raconte une histoire qui se passe de nos jours, dans nos sociétés, à Barcelone, à Paris ou Bruxelles, il me faut parler des sujets problématiques. Soyons clairs, je ne vais pas trouver la solution mais je dois en parler, faire réfléchir le public. Certaines questions ont déjà trouvé réponses, d’autres sont ouvertes. Quand je parle de maladie mentale, de troubles mentaux, je force les gens à réfléchir, parce que les chiffres de ces soucis sont en constante augmentation. Ce sera le mal du XXIe siècle. Et on peut les mettre en relation avec la montée des extrêmes, parce qu’il y a un sentiment d’insécurité, etc. Si je prends 22 balles et une heure de la vie du lecteur avec un personnage sympa, rigolo, je dois aussi lui proposer quelques réflexions sur des sujets que je trouve importants. C’est une manière de résister. Parce que la guerre entre la lumière et les forces glauques, ça fait partie de l’histoire de l’humanité. Nous continuerons à nous débattre.

Dans les remerciements, vous remerciez un.e de vos confrères, Jul Maroh, artiste transféministe.

C’est un.e ami.e. Quand je parle d’un sujet, je fais des recherches, je dois voir clair. Pour parler de psychiatrie et du trouble mental, j’ai eu des discussions avec deux psychiatres. J’ai aussi échangé avec des policiers. Je ne veux pas faire de bêtises. J’ai contacté Jul par rapport aux groupes LGBTQIA+. J’ai une empathie énorme pour ces personnes, mais une empathie ça ne donne pas d’info. Il fallait que je connaisse un peu mieux son monde, ce qu’iel avait vécu. J’ai profité de notre amitié pour parler plusieurs fois de ce sujet, de son ressenti. Pour trouver la cohérence de mon personnage et pouvoir le créer. Je dois comprendre l’univers dont je parle, pour le rendre accessible. Même si je ne fais pas un exposé profond sur le sujet.

Moi, je connaissais la réalité de Barcelone, de deux rues en particulier. Où certaines prostituées sont particulièrement agressées. Je voulais parler de ça, de cette violence, de cette tristesse, de cette lâcheté aussi. Quand on parle de Barcelone, on ne parle pas de ça en général mais de la Sagrada, des lieux touristiques. Pourtant, ce quartier n’est pas si éloigné du centre, en fait, ni d’un stade de foot. Après le spectacle global du foot, tu fais cinq minutes à pied et tu vois le spectacle banal de la prostitution. C’est paradoxal. En fait, mon métier est une excuse parfaite pour faire du journalisme, des enquêtes, parler avec les gens. Et dans ces échanges, le respect est la base.

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La suite alors?

Je suis dans plusieurs projets, je finis un tout petit album – je ne peux pas trop en parler – qui paraîtra dans quelques mois. J’attaque la création d’un prochain gros album. Puis il y a le charadesign pour ce film Netflix. Mais vous saurez tout au bon moment. Votre travail est d’être journaliste, de poser des questions, le mien de protéger les réponses. Je réalise aussi pas mal de commandes d’illustrations. Mon travail est toujours diversifié: il y a toujours 2-3 projets sur la table, ce qui me permet vraiment de changer de casquette, de réfléchir, de mettre un peu d’air. Un album me prend deux ans et demi de travail, mais, durant cette période, je ne travaille pas toujours au même rythme. Au début, on réfléchit petit à petit, c’est léger. Quand la matière est là, on peut se mettre à table et dessiner.

Merci Jordi.

Je suis un ange perdu, à lire chez Dargaud.

Preview.

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