
Il pleut, il pleut, il pleut, ça n’en finit plus en ce début d’été qui tarde à s’affirmer. Si nous allions voir si l’eau est plus bleue ailleurs? Dans Octopolis, Gaétan Nocq nous fait plonger dans les bas-fonds, au chevet des pieuvres et des abysses, à l’abri du soleil mais protégées pour combien de temps de la cupidité humaine? Entre terre et mer, à la recherche d’un père, Mona devra trouver ses repères, prendre garde à l’ivresse des profondeurs, enquêter sans relâche entre ici et ailleurs. Voilà un thriller écologique qui prend son temps pour se sublimer et livrer un message fort. Rencontre avec Gaétan Nocq qui, pour illustrer cet échange, nous a ouvert son carnet de croquis préparatoires. Un trésor.
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Gaétan, à chacun de vos romans graphiques, vous nous emmenez ailleurs, dans d’autres décors, mais toujours avec cette atmosphère bleue. Pourquoi avoir opté pour cette couleur ? Comment a-t-elle conditionné votre palette ?
C’est en effet une couleur que j’utilise pour nous emmener ailleurs. Le bleu ou plutôt cette palette de bleus a vocation à créer un climat. Un climat plus proche du psychologique que du naturaliste. Plus proche de l’imaginaire.


Quelle est sa symbolique ?
Pas de symbolique, c’est l’effet qu’il produit qui m’intéresse. Le bleu est une couleur-lumière, son éventail de valeurs est très grand et sa force est qu’il est autant lumineux dans les foncés que dans les clairs.
Cette couleur peut-elle être un piège quand il s’agit de représenter certaines choses qui ne sont pas bleues ? Comment la dosez-vous ?
Ce sont des variations de bleus que j’obtiens par association et superposition avec d’autres couleurs, essentiellement le magenta. Je garde en mémoire la leçon des impressionnistes, quand la couleur sur les choses est toute relative et dépend de l’incidence de la lumière.


Naturellement, ces tons fonctionnent d’autant mieux que vous les confrontez au détour de certaines séquences à d’autres couleurs fortes, comme le rouge. Comment établissez-vous la colorimétrie de vos récits ?
En effet la couleur n’existe jamais seule et c’est sa relation avec une autre couleur qui va lui donner une force par effet de contraste. Dans mes planches, par moments, éclate un rouge ou un jaune, selon une proportion et selon un certain rythme. La bande dessinée est un art de l’espace et du temps, je conçois l’expression de ce médium comme de la musique.
On vous connaît comme carnettiste, designer, peintre, comment êtes-vous arrivé (un peu sur le tard) à la bande dessinée ? C’était le chaînon manquant ?
Oui, depuis à peine 10 ans. Mon premier album est sorti en mai 2016. La bande dessinée a été un véritable plongeon avec une soif insatiable de produire, de raconter un récit et ceci sans relâche. Je me rend compte aujourd’hui que j’ai réalisé cinq romans graphiques en même pas dix ans. Ma formation de peintre et mon expérience de carnettiste mais aussi de graphiste, tout ceci alimente aujourd’hui ma production en bande dessinée.


Vous avez toujours un carnet sur vous, pour dessiner ?
Non pas aujourd’hui, je l’avais quand je voyageais beaucoup à l’étranger. Je variais entre grands carnets pour le travail pictural destinés aux moments longs de contemplation et un petit carnet de poche pour les brèves du quotidien (travail au trait).
Comment la pratique du carnet de voyage et des autres cordes à votre arc a-t-elle pu enrichir votre manière de raconter des histoires en BD ? Vos angles de vue ?
Je pense que la pratique du carnet de voyage, du dessin in situ, m’a apporté le sens de l’énergie dans la réalisation du dessin. Le dessin, c’est du mouvement et de la lumière. Aujourd’hui, la pratique du carnet de voyage ou de reportage, l’immersion sensible dans un contexte précis, fait partie du processus de création de mes BD. Pour Octopolis, j’ai rencontré des scientifiques et j’ai dessiné dans les labos au Muséum National d’Histoire naturelle de Paris, je suis parti une semaine dans un centre de formation en plongée sous-marine sur la Côte bleue près de Marseille, à la rencontre des spécialistes en plongée et d’un environnement.


La BD, c’est quoi pour vous ? Quels sont les auteurs, les œuvres qui vous ont donné envie de vous y essayer ? Vos maîtres ?
La BD c’est raconter une histoire, et ce qui fait que j’ai envie de m’y frotter est que c’est un médium multiple, métis, protéiforme. Il tient sa richesse de son ADN avec d’autres médiums comme la littérature, la peinture, le cinéma. Les auteurs qui m’ont marqué à l’adolescence étaient Bilal, Mattotti, Liberatore, pour la plasticité de leur travail, un rapport expressif à la couleur, une texture. Plus récemment, des auteurs comme Guibert et Charles Burns. Mais il y a aussi beaucoup de peintres et de cinéastes qui m’inspirent et qui me portent.

Ce qu’on voit en premier d’un album, c’est son titre et sa couverture. Comment sont-ils nés, ici ?
Oui, c’est à la fois du graphisme et de la peinture. Faire une couverture c’est souvent le fruit de plusieurs essais, ce n’est pas un exercice facile. L’idée ici était de suggérer à la fois les fonds marins de la surface aux abysses (de la lumière à l’obscurité), et la dimension mystérieuse de cette histoire avec ces deux plongeurs qui nous font face.

Cette fois, qu’est-ce qui vous a donné envie de plonger au milieu des pieuvres et de toutes ces espèces mé- voire inconnues des abysses, et de nous emmener avec vous ?
Je souhaitais faire un pendant aux Grands cerfs, l’album précédent qui traite de la question de la nature sauvage dans les forêts vosgiennes, et je voulais partir à l’opposé : plonger dans la mer et l’océan et faire découvrir cette extraordinaire diversité du vivant notamment à travers les céphalopodes.
C’était un monde dont vous étiez familier ? Ou était-ce un univers dont vous aviez tout à découvrir ?
Sûrement, mon origine bretonne et toutes ces virées à la nage, au large, avec mes frères, jouent-elles. On faisait demi tour lorsque la mer devenait trop froide et les fonds trop sombres. C’était à la fois fascinant et un peu flippant.


Naturellement, sous l’eau, impossible de croquer ce qu’on voit avec du papier et des crayons, non ? Vous avez dû vous en passer, trouver d’autres sources et manières de ressentir les choses, autrement que par le crayon ?
Mon inspiration pour cet album est née aussi de lectures scientifiques et de documentaires scientifiques. Je pense aux documentaires du commandant Cousteau et de Jean Painlevé, pour les plus anciens. Question lecture il y a l’essai de Peter Godfrey-Smith sur l’intelligence des poulpes (cf Le prince des profondeurs…) qui a été prépondérant. Mes sources bibliographiques sont citées à la fin de l’album.

Après Pamina dans Les grands cerfs, voilà Mona. Vous aimez faire porter vos récits par des héroïnes ?
Oui, ces deux albums sont un peu un diptyque. Chacune des héroïnes est confrontée à un personnage difficile à cerner. Pamina était confrontée à Léo dans Les grands cerfs, avec Octopolis, Mona est confrontée à Thomas, un moniteur de plongée.
Comment est née Mona, votre héroïne qui peu à peu est aspirée dans cette aventure qu’elle pensait ne pas la concerner ? Tout de suite, c’est sa voix intérieure, en « je », qui prend le pouvoir. Vous nous faites découvrir un personnage insaisissable, qui se cherche, est perdu dans sa situation et la mission qu’elle doit mener. Ça ne doit pas être facile de faire jouer un personnage comme ça, on peut se louper ? Comment fait-on adhérer le public à un personnage en quête de sens et de soi ?
Je voulais amorcer le récit par un enjeu personnel, familial (une relation difficile entre une fille et son père). Mona est un personnage qui a son caractère et ses certitudes et, en même temps, qui doute beaucoup. Elle apparait seule, isolée dans la ville et dans l’appartement de son père, au début de l’histoire. Le personnage de Thomas Flore est important, c’est le seul personnage sur lequel elle peut s’appuyer. Un personnage-guide, un personnage mystérieux, qui apparait et disparait et qui va l’emmener loin, très loin.


Octopolis est présenté comme un thriller écologique, le terme vous convient ? Comment décririez-vous cet album ?
C’est une partition à deux voix, un récit à intrigue, une forme de thriller (une jeune femme recherche son père et s’engage dans une enquête) et un récit scientifique qui traite de l’origine du vivant dans l’océan et de son développement par l’intelligence des céphalopodes. J’ai voulu soulever deux enjeux à travers cet album, des enjeux à priori antinomique : l’un est individuel, familial (la relation père-fille) et l’autre est planétaire (la préservation des océans). Il n’y a pas de hiérarchie entre les deux enjeux, ils s’interpellent et sont vitaux pour notre équilibre.

Pourtant, la tension se distille dans l’atmosphère, la contemplation, sans pression. C’est haletant et fascinant. Ça fonctionne dans les sensations et les sentiments contraires, les contrastes, non ? L’urgence est là mais sans compte-à-rebours ?
Tout à fait, je voulais confronter l’émerveillement et l’angoisse, la confiance et la peur, le silence et le tumulte, la réalité et le rêve. C’est un jeu d’équilibre et de déséquilibre.
Parallèlement à l’enquête et aux pérégrinations de Mona, les fonds marins se dévoilent à nous, présentés par une voix off, qu’on pense neutre, extra-diégétique, mais qui ne l’est pas et met du temps à révéler son identité. Comment trouve-t-on l’équilibre, dose-t-on le mystère et les révélations ?
Oui, la question du récitatif en BD est importante et, à la différence du cinéma, c’est le lecteur qui donne le timbre à cette voix off. J’essaie en effet d’amener les choses progressivement, sans forcer le trait, j’invite le lecteur à comprendre sur la durée de la lecture, selon le temps de sa lecture. C’est le lecteur qui complète le récit.

Au-delà de la richesses des abysses, des milliers de bêtes qui s’y cachent, il y a là des ressources insoupçonnées qui pourraient valoir l’intérêt d’industriels peu scrupuleux quant à la protection de la nature. Jusqu’ici, ces fonds marins ont été préservés ?
Peut-être, peut-être pas. En tout cas il ne faut surtout pas oublier que c’est essentiellement l’océan qui nous fait respirer. L’océan n’est pas une coquille vide, il est riche d’écosystèmes très différents qui se sont formés sur des millions d’années et qu’il faut préserver.
Vous avez peur qu’ils ne le soient plus pour très longtemps ? Des essais ont déjà lieu ?
En ce qui concerne l’extraction des nodules polymétalliques, le discours officiel est que le modèle économique n’est pas trouvé. Et pourtant des machines sont visiblement déjà conçues.


Il est question de nodules. Que sont-ils ? D’où viennent-ils ?
Ce sont des sortes de boules de minerais (jusqu’à 20 cm de diamètre) composés de manganèse, de nickel et de cobalt. Les nodules se sont formés par concrétion très lente sur des millions d’années. Ils se trouvent posés sur les plaines abyssales entre 3000 et 4000 m de profondeur, il y en aurait des centaines de millions de tonnes autour de Clipperton (zone Clarion-Clipperton).
« Il faut du silence pour contempler l’invisible », phrase formidable. Comment l’expliqueriez-vous ? Il vous a fallu du temps pour vous en rendre compte ? Vous l’appliquez-vous dans votre pratique de la bande dessinée ?
Oui le commandant Cousteau parlait du monde du silence même si l’océan bruisse de sons et d’ultrasons imperceptibles pour nous, humains. Il y a de l’invisible et de l’indicible dans l’océan et encore tellement de choses à découvrir et à apprendre.
Le silence est en effet essentiel dans mon temps de travail tout comme l’est la musique.


La séquence d’introduction se passe d’ailleurs sans texte, vous aimez aménager dans vos récits des moments de respiration, sans texte ? Mais le dessin n’est-il pas une écriture ?
C’est la question du rythme et du jeu des contrastes et des alternances. J’aime donner des temps de silence où l’image est omniprésente, ce qui invite le lecteur à la contemplation pour glisser ensuite sur des temps plus bavard ou le texte va dominer avec des dialogues ou du récitatif.
Puis, quitte à explorer ces lieux où la lumière du soleil ne perce pas, il s’agit de trouver le juste milieu en tant qu’auteur pour éclairer le tout noir ? Comment avez-vous procédé ? C’est un challenge ?
On parlait du silence mais l’océan est aussi le monde de l’obscurité, à partir de 1000 mètres c’est une nuit bien plus profonde que celle de l’espace. Ce qui m’intéressait plastiquement, c’était de faire apparaitre ce monde de l’invisible. À l’instar de la séquence du comptage nocturne avec les phares dans les Grands cerfs, je voulais représenter ce jaillissement du vivant dans les profondeurs. Je l’ai traité picturalement en clair obscur, pour donner à toutes ces apparitions quelque chose qui tient du merveilleux voire du fantastique.


Au fond, quelle est votre méthode de travail ? Sur quel format, avec quels outils, quelles étapes ? Quelle ambiance règne dans votre espace de travail ? Il y a de la musique, de la documentation ?
Ma méthode procède plus de la peinture que du dessin, où les surfaces de lumière et d’ombre font émerger l’image. La ligne, elle, intervient à la fin pour préciser les formes. Mais je laisse aussi apparaitre les repentirs pour ne pas coincer les formes. Il y a de l’acrylique, de la craie, du crayon de couleur tout cela se construit successivement par couches (sur un format de 50 cm de hauteur) dans le silence ou la musique.
La documentation est importante bien sûr, c’est un appui pour certaines scènes, il savoir ensuite s’en détacher.
Les animaux sont de plus en plus présents dans vos livres, ceux qui existent encore de nos jours, ceux qui sont en sursis, ceux qui ont disparu. Vous aimez les dessiner ? Comment les saisit-on ?
Oui, j’aime dessiner leurs attitudes et notamment leur regard. Je veux représenter ce lien invisible qui nous unit.

Puis il y a la pieuvre, impressionnant animal. Vous en avez approché ? Vous avez décortiqué son fonctionnement ?
Je me suis surtout appuyé sur des textes scientifiques, des études, des descriptions de comportements, etc. Les pieuvres ou poulpes sont des animaux fascinants dans leur fonctionnement neurologiques. Dans leur stratégie de survie, ils procèdent surtout par déplacement et dissimulation. On a encore beaucoup à apprendre de leur faculté à changer rapidement de couleurs et de texture en fonction de leur environnement. C’est aussi ce que j’ai voulu montrer dans Octopolis.
Sur quoi travaillez-vous désormais ?
En ce moment, je consacre tout mon temps à porter Octopolis auprès du public. Le temps du prochain projet n’est pas encore venu.
Merci beaucoup Gaétan pour cette aventure hors-du-commun.
Octopolis est à lire aux Éditions Daniel Maghen.
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