
Vogue la galère ou le galion. Sur l’eau ou à son bord, la vie peut paraître tranquille mais il y a des remous, des tempêtes même, qui agitent les vaisseaux mais aussi les corps et les âmes. On connaît le point de départ mais on n’est jamais sûr de la destination et des créatures qu’on croisera. Pas tous les temps, à toutes les époques. Pour preuve, j’ai sélectionné pour vous trois albums de bande dessinée, trois visions du chaos créateur que procure l’eau, salée ou douce. Dure aussi.
À lire aussi | Le pêcheur de rêves: une belle carte de visite, en relief, des fonds marins fantastiques face à l’humain cynique
À lire aussi | Barbe contre barbe, la BD hisse le Jolly Roger et se mutine contre les deux plus grands pirates que les mers aient connus
À lire aussi | Les aventuriers de l’Urraca : l’important n’est pas la destination mais le voyage et encore plus le récit

Sur notre peau, la marinière et un morceau de légende

Résumé de Dans les lignes de la mer – Le secret de Saint James par Grand Angle : “Un voyage en eaux profondes pour réapprendre à vivre…” Manon se promène sur la plage avec sa fille Nina lorsqu’elle est victime d’une hallucination : elle jurerait avoir vu le voilier d’Élio, son amour disparu en mer. Dans le fol espoir de le retrouver, elle se jette à l’eau. Elle est secourue par Léan, un mystérieux marin, qui l’embarque sur son voilier de pêche. Commence alors un voyage aussi merveilleux qu’incertain, au cours duquel Manon va découvrir le grand secret que partagent la mer et les marins. Un secret qui pourrait bien changer sa destinée.

Saint James, c’est quoi? Une cathédrale? Non vous n’y êtes pas. Si c’est un rhum, c’est aussi le patron sous l’enseigne duquel se sont logés de célèbres habits de marins qui se sont généralisés au commun des mortels, des terriens. Dans la commune de Saint-James, dans le département français de la Manche, la marque éponyme (mais sans le tiret) s’est forgé une solide réputation en tissant des marinières (qui existaient déjà préalablement dans l’iconographie bretonne, notamment) en veux-tu en voilà.

135 ans plus tard, la marque est toujours forte et, comme bien d’autres entreprises, a cherché un projet pour fêter sa longévité tout en allant vers le grand public. Le format choisi? Une BD! Ce n’est pas rare tant le Neuvième Art est un réel vecteur d’histoire, de vulgarisation devant lequel toutes les générations peuvent se retrouver. Puis ça fait un bel objet pour les clients, les collaborateurs à défaut d’être toujours passionnant et de ne pas éviter le récit plan-plan. Ici, Saint James s’est vraiment associé avec un éditeur de bande dessinée ayant pignon sur rue (et proue sur vague), Grand Angle, et des auteurs bien en vue : Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost.


Avec eux au tricot, l’entreprise dite de patrimoine vivant s’offre une véritable légende, un voyage aux frontières du réel, imaginaire et spirituel. Dès la couverture, avec ces fous de bassan qui se confondent avec les voiles d’un imposant voilier, j’ai été séduit. Au départ d’un constat dramatique, d’une nasse dont l’héroïne (je m’attendais à ce que ce soit l’enfant, mais non c’est le parent qui est embarqué) peine à se défaire, les auteurs lui proposent une croisière au-delà de la vie et de la mort. Un rêve, une Near Death Experience? Épaulée par un fantôme, Manon découvre une île entièrement habitée par des hommes en marinière, à qui la marée dicte les gestes méticuleux. Puis, il y a le phare. Manon est-elle l’élue, celle qui peut lire les lignes de la mer, ou une impostrice? Pourra-t-elle regagner terre et vaincre ses terreurs? Celles qui entravent aussi sa fille.

Vaincre le signe indien, vaste processus. Dans une mer qui pique et soigne à la fois, Tom Graffin a composé une oeuvre sans gentil ni méchant, avec de la méfiance à l’égard des faux espoirs et des choses de la vie. C’est léger, peut-être un peu trop perché (comme ce gardien de phare qui attend la relève sans se presser) mais assez envoûtant. Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost aux dessin et couleurs maîtrisent leur sujet, avec beaucoup de force et de souffle, des effets en relief et un mélange parfait entre le tangible et l’intangible, la terre et la mer, mais aussi l’air. Une aventure inattendue, spectaculaire et émouvante.


À lire chez Grand Angle
Le marin des sables : le paradis ou l’enfer?

Résumé de Le marin des sables par Albin Michel : « Homme du sable et du sel, la mer le fascinait » 1650. Un jeune homme de 20 ans à peine, originaire des Sables-d’Olonne, s’embarque à destination des Caraïbes en quête de « la terre des délices du cœur ». D’abordages en naufrages, de combats en expéditions, celui qu’on nomme désormais « l’Olonnois » va devenir l’un des flibustiers les plus redoutés de son époque…

Si Dans les lignes de la mer s’amuse à voyager dans le temps, à brouiller les repères, Le marin des sables propose de suivre linéairement le destin d’un homme porté par un destin pas forcément attendu: L’Olonnois. On sait d’où l’on vient mais sait-on vraiment où l’on va. Son pseudonyme, ce jeune homme parti de rien (d’abord réduit à rien, esclave consentant, avant de gravir les échelons) ne donne pas l’impression de l’avoir mûrement réfléchi. Quand le gabier lui a demandé, il a répondu spontanément mais fermement. L’Olonnois comptera dans les annales de la marine.

Mais est-ce vraiment ça qui compte. Après avoir raconté les voyages d’Audubon, Darwin ou Stevenson avec brio, Jérémie Royer ne se lasse pas de faire le tour du monde à bord de papiers et d’encres. Une fois n’est pas coutume, l’auteur complet nous conte donc les aventures d’un personnage imaginaire, créé par Michel Ragon : Le marin des sables. Un titre mystérieux et une couverture qui relègue l’homme en tout petit face à la majesté des flots, de la jungle et des perroquets qui n’en finissent plus de s’envoler. Waow.


En tournant autour des Caraïbles, l’Olonnois va donc se faire un nom. En rêvant fort mais aussi en se battant, en saignant, en perdant des amis chers, en disant adieu ou à bientôt à d’autres, en doutant, en poursuivant une quête impossible? Au fil des malheurs et des exploits de son héros malgré lui, de ceux qui le commandent et bientôt e ceux à qui il commande, Jérémie Royer réussit là une fresque bluffante par les couleurs, le grain qu’il apporte aux événements que ses personnages traversent. Le sang coule, les cieux sont parfois pourpres mais le bleu marin gagne toujours. Et l’appel du large est moins fort que celui du pied-à-terre reposant, du paradis terrestre. Celui pour lequel l’Olonnois venait au départ mais que les circonstances ont éloigné. Un destin fascinant.


À lire chez Albin Michel
La brute et le divin : le paradis bientôt territoire ennemi

Résumé de La brute et le divin par Rue de Sèvres : Eva, ingénieure dans une grande société, s’interroge sur le sens de son activité. Elle répond à une annonce concernant un poste sur une petite île déserte, perdue au milieu du Pacifique Sud. Sur place, elle devra réparer une station météorologique et tester la vie en autarcie avec pour seul compagnon, sa chienne, Puce. Une fois arrivée, elle découvre un endroit à la beauté époustouflante. Son désir de nature est comblé, elle s’attelle à sa tâche et découvre une nature foisonnante et des fonds marins plein de vie. Sur l’île, en plus de ses travaux quotidiens, elle arpente son environnement et en explore tous les recoins. Mais la vie en autonomie, sans aide, est-elle réellement possible ? Et un tel endroit, encore préservé, peut-il échapper à la convoitise de la société de consommation ? Va-t-elle rester seule sur son île ? Jusqu’où Eva sera-t-elle prête à aller pour défendre ses convictions, et sa propre vie ?
Régulièrement, les médias se font l’écho de jobs de rêve mais pas à la portée de tout le monde. En haut d’un phare, dans un village italien déserté, dans un territoire hostile aux hommes, pour faire du recensement, mener une expérience sociale ou scientifique. Le jeu en vaut la chandelle mais il faut bien être accroché et ne pas avoir peur de laisser derrière soi son confort. Eva est bien décidée à tout claquer pour tenter l’expérience. Elle a quitté sont travail sous l’oeil un peu narquois de son patron, l’air de dire « tu reviendras plus vite que tu crois », vendu sa voiture, pour financer le job de ses rêves, de sa vie. Mieux, son job sera sa vie, jour et nuit, sous le soleil ou dans la tempête, sur une île déserte de quelques mètres-carrés, à 4000 km du premier continent. Seule au monde mais c’est voulu.


Outre ses missions techniques, qui vont permettre aux navires qui croiseront à proximité d’avoir des données météorologiques plus fiables à l’avenir, Eva découvre la faune et la flore environnantes. Pour survivre, elle a ramené des conserves. Juste pour les premiers jours et les urgences. Pour le reste, elle va faire un potager. Bon, ses méthodes ne convaincront pas forcément le lecteur. Amener des espèces étrangères, allochtones, sur un territoire vierge avec son propre microcosme, on a vu mieux. De toute façon, ça prend pas… Mais Eva essaie, ne lâche rien, apprend à comprendre son milieu, et fait bien moins de mal que ce qu’elle voit au large.

Elle pensait avoir affaire à ses sauveurs, dans un moment de détresse où elle se rendait compte qu’elle ne dompterait pas les éléments, l’équipage du bateau qui vient de surgir à l’horizon, et se rapproche, ressemble plus à un fossoyeur. Usant à grand renfort d’un vocabulaire greenwashé et pseudo-scientifique. Mais Eva perce vite la carapace de ces industriels bien trop propres sur eux et trop gentils que pour être honnêtes. En atteste le colosse en noir qui suit les faits et gestes d’Eva et n’hésite pas à lui faire comprendre qu’elle ne doit pas se mêler de ce qui ne la regarde pas. Eva est seule au monde mais tout de même connectée avec la sous-branche du ministère de la transition écologique dont elle doit fournir matière à alimenter les réseaux. Une arme pour faire dégager ces chasseurs de minerais qui explosent tout sur leur passage? Non, ils ont les permis et même si leurs actes ne sont pas très catholiques, Eva sent bien que ses correspondants ne sont pas très chauds de faire un scandale politique. Eva est encore plus esseulée qu’avant. Le petit trésor d’île, ce paradis sera bientôt infréquentable vu la pollution qu’engendre le gros bateau à quelques encablures. C’est fou comme les choses peuvent vite se détériorer.

Après Edmond ou La bibliomule de Cordoue, Léonard Chemineau signe un grand récit moderne et utile, d’une contemplation puis d’une expressivité impressionnantes, du dénuement le plus total aux technologies de pointe mais dangereuse, désastreuse. Dans ce duel à distance, après le round d’observation, tous les coups sont permis. Avec les moyens du bord, en maillot, Eva est incroyable de ressources et d’imagination. J’ai été scotché et retourné par cette fiction dont je suis sûr qu’elle n’est pas loin de la réalité (si celle-ci ne l’a pas dépassée). L’auteur dit en postface que cette histoire lui a pris des années, qu’il est parti dans beaucoup de directions avant d’amincir l’histoire jusqu’à l’os.



Pourtant, entre ces deux parties qui ne se comprennent pas, dans les non-dits puis les silences de l’administration, puis dans la force de ce trait, de ces couleurs divines, Léonard Chemineau dit l’essentiel et le lecteur déduit la suite de ce plaidoyer pour qu’on laisse (enfin) les océans tranquilles. Enfin et alors que le pire est peut-être à venir, comme le pressentait également récemment Gaetan Nocq avec son Octopolis. Merci pour ces albums majeurs et éveillant les consciences tout en étant divertissants et plein de sensations, chers auteurs.
Pour la suite, Léonard Chemineau embarque dans un nouveau projet avec Wilfrid Lupano pour une histoire de pirates.
À lire chez Rue de Sèvres
