Nouvelle Chine & American Parano : tueurs en série, gourous, obsessions et enquêtes qui piétinent dans le San Francisco des 60’s ou le Berlin occupé par les Chinois

© Bourhis/Varela chez Dupuis

À la télé ou dans les livres, même dans la réalité et les rubriques faits divers des journaux, les récits policiers et enquêtes sont indémodables et haletantes, pour peu qu’elles innovent par leurs personnages, leurs décors, leurs contextes, leurs méthodes de déduction, etc. La BD aurait tort de se priver de ce genre toujours aussi populaire. La preuve avec deux nouveaux albums qui nous entraînent dans le passé de deux grandes villes. Le San Francisco tel que nous aurions pu le connaître à la fin des années 60, dans le premier tome (sur deux) d’American Parano par Hervé Bourhis et Lucas Varela. Puis, il y a Berlin, entre novembre 1975 et janvier 1976, que vous ne reconnaîtrez pas, car dystopique, toujours occupé mais pas par qui vous savez. Ça, c’est dans Nouvelle Chine de Clarke.

À lire aussi | Pixies from the sixties, fées des sixties, c’est pas tout rose le passage du monde de la magie à celui, dur, des humains… et vice-versa

À lire aussi | Berlin 61 : l’Histoire est parfois plus forte que l’histoire, et Kathleen Van Overstraeten va l’apprendre de manière amère

À lire aussi | De B à N, de Babylon à Berlin, de chasse à l’or en chasse à l’homme

À lire aussi | Sur la piste de Maupin dans la City that knows how, Isabelle Bauthian et Sandrine Revel chroniquent San Francisco, en c(h)oeur


Nouvelle Chine, ancienne Allemagne

Recherche de couverture pour Nouvelle Chine © Clarke

Résumé de Nouvelle Chine par Quadrants (Soleil) : Berlin en 1975. Un meurtrier en série sévit dans les parcs de la ville. L’enquête de l’inspecteur Eberhard l’entraîne vers les rebelles à l’occupation chinoise survenue avec la pandémie. L’enquête s’annonce difficile. Les crimes sont sans lien apparent avec l’épidémie de Chuánran ou l’occupation chinoise depuis que Mao prodigue un vaccin aux populations d’Europe et du Moyen Orient. Tant mieux, Eberhart se méfie de la politique. C’est pourtant vers la résistance que l’entraîne son enquête.

Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine recherche de couverture © Clarke chez Delcourt

Clarke, le dessinateur de feu-Mélusine, est désormais complètement délivré du format série au long cours, dont on attend des nouvelles tous les ans. Si, parallèlement, l’auteur liégeois s’était adonné à des projets partant dans toutes les directions, et fondant une des bibliographies les plus intéressantes du paysage franco-belge; ces dernières années, Clarke a pu multiplier les longs albums et les concepts. Pour parler de nos sociétés tout en voyageant dans le temps, dans le futur ou le passé. Quitte à être tenté de refaire l’Histoire, comme dans Dilemma.

Illustration Nouvelle Chine © Clarke
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt

Nouvelle Chine, comme son nom ne le dit pas, se passe à Berlin, au tournant des années 75 et 76. Pourtant, il y est bien question d’une épidémie virale dévastatrice, d’immunité et de vaccins controversés et à prendre quotidiennement. Plus qu’un monopole, cela a mené la Chine a annexé tout le continent européen et à imposer sa loi. Car, forcément, dans un climat explosif comme celui-là, avec des partisans et des opposants, tout doit être rigoureusement contrôlé. Y compris les affaires criminelles.

Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt

Depuis des années, l’inspecteur de police allemand Viktor Eberhard est sur la piste de l’insaisissable boucher du Tiergarten. De nouveaux meurtres au modus operandi similaire – rituels ou incohérents? – lui amènent du neuf autant que des bâtons dans les roues. Car, une nouvelle fois, les agents de police du parti ont décrété que cette affaire les concernait, la première victime découverte dans cet album, sous une pluie drue, étant une résistante! Fin de non-recevoir, accès limité aux indices, Eberhard refuse que son enquête piétine et tente une autre approche, souterraine. De toute façon, il est borderline, alcoolique, dépressif et préfère faire cavalier seul, au grand dam de son nouvel assistant Mathias, jeune, inexpérimenté mais ayant un brin de bon sens. Mais jusqu’où les sens d’Eberhard peuvent-ils être perturbés?

Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt

Par petites touches de contexte géopolitique et d’une suprématie manipulatrice (notamment le concept de rédemption publique pour les fauteurs de troubles lobotomisés sans passer des lustres en prison) qui gagneront ou non en importance dans cette histoire, Clarke crée une passionnante mythologie de cette nouvelle ère dans notre passé. On pense forcément à 1984 mais l’intelligence de Clarke n’est plus à prouver pour trouver sa propre voie, torturée et réflexive. Dans un noir et blanc d’une clarté et d’une lisibilité remarquables. Le tout est semé de fausses pistes, de twists et d’un cliffhanger à demi-mots hallucinants, stoppé juste à temps pour prendre toute sa puissance, surpassant la petite enquête de notre héros. Quel sorcier, quel as, ce Clarke.

Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt

Toujours sur plusieurs balles en même temps, Clarke n’est jamais avare de partages de ses travaux en cours sur son site Clarkorama. Il y confie réaliser une histoire pour lui, Les Fouines, et planche en même temps sur Baron Samedi, sans doute son prochain album. Par ailleurs, il a réalisé une histoire courte sur la naissance du Père Noël dans le cadre d’un album collectif. Allez voir sur Clarkorama.

La naissance du Père Noël pour un projet collectif © Clarke
Nouveau projet Baron Samedi © Clarke
Nouveau projet Baron Samedi © Clarke
Les Fouines – projet perso © Clarke

Il y en a un peu plus je vous le mets? En décembre dernier, Clarke écrivait : « Je travaille en ce moment sur une adaptation de « La chasse au snark » de Lewis Carroll avec des programmeurs super efficaces… mes dessins servent de base à un programme d’i.a. et je retouche ensuite. Puis, c’est retravaillé par le programme et ainsi de suite… le résultat est très fun. » Il l’a aussi mis en musique.

Ce diaporama nécessite JavaScript.


American Parano et satano!

© Bourhis/Varela chez Dupuis

Résumé du tome 1 d’American Parano par Dupuis : San Francisco. 1967. La jeune inspectrice Kim Tyler et le lieutenant Ulysses Ford – un vieux de la vieille – enquêtent sur l’assassinat d’une étudiante retrouvée près du Golden Gate. Signe particulier sur le cadavre : un signe satanique gravé au couteau sur le ventre… Un indice qui pousse Kim et Ford à s’intéresser de près à Baron Yeval, le gourou de « l’Église de Satan ». Intriguée par Yeval, Kim va vite mener l’enquête en solo, au risque de brûler son âme au contact du troublant gourou…

On recule encore un peu dans le passé pour arriver dans la capitale des beatniks: San Francisco. Cette fois pas de « surprise » dans le décor et l’ambiance, les solides Hervé Bourhis (un puits de science et de culture) et Lucas Varela reconstituent Le Paris de l’Ouest (ou The city of the bay) son brouillard et sa multiculturalité le plus naturellement possible, sans en refaire la grande histoire. La petite, par contre… Et comme dans Nouvelle Chine, il est à nouveau question de meurtres dans des lieux publics et parcs.

© Bourhis/Varela chez Dupuis

Mais d’abord, on met la cassette dans la radio… ou plutôt on scanne le QR Code pour avoir accès à la playlist, dans son jus et ses tubes intemporels, concoctée par les auteurs (des incontournables Scott McKenzie, Beach Boys, Jefferson Airplane, entre autres stars, et quelques découvertes). Une fois qu’on a l’ambiance dans les oreilles et sous les yeux, on peut y aller et embarquer sur une scène de crime à vomir. Ce n’est pas Kim Tyler qui dira le contraire. Elle début et elle n’avait pas besoin d’avoir l’estomac au bord des lèvres pour se faire railler par tous ses collègues, exclusivement masculins. La ville est libre mais ses gardiens de l’ordre sont engoncés dans leurs privilèges et leur machisme. Le seul qui s’en fichait, c’est Ulysses Fort mais il ne tient plus la route.

© Bourhis/Varela chez Dupuis

Seule contre tous et face à un suspect qui est aussi un homme au pouvoir suprême et sataniste – est-ce simplement du show? -, Kim va devoir se fier à elle-même, quitte à s’engouffrer dans la gueule du loup, du diable même. Signé d’un pentagramme inversé, la première scène de crime a le don d’orienter vers l’église de Satan. Trop ostensiblement? Ou parce que ces partisans de l’antichristianisme et de sa sacralisation de la culpabilité, ne doutent de rien? Ce premier tome, à défaut d’autres réels suspects, tourne au face-à-face entre Kim et le gourou Baron Yeval (forcément courtisé par les stars qui l’ont littéralement dans la peau). Le face-à-face est obsédant, volubile, et aucun des deux protagonistes ne lâche quelque chose au fil des rencontres.

© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis

Lucas Varela, lui, continue de tirer le diable par la queue (après ses Paolo Pinocchio) dans un style qui lui est propre, singulier mais toujours au diapason de l’histoire qu’il raconte. Intérieur, extérieur, l’auteur argentin s’amuse, dans les couleurs un peu passées, les archétypes, les symboles (cette maison noire et toute son iconographie!) et les flashbacks comme des négatifs. Clac clac clac, les images défilent et rythment cette première partie de récit avec brio et intensité. Même si on a l’impression de ne pas être beaucoup plus avancé à la fin (au « à suivre » plutôt) de ce tome 1. La maquette est géniale, les deux tomes mis ensemble seront deux beaux objets, mais je me demande si cette histoire n’aurait pas gagné à être regroupée en un seul album. En tout cas, j’ai hâte de connaître le dénouement. C’est prévu pour le 30 août 2024.

Nouvelle Chine à lire chez Quadrants/Delcourt

Preview : 

Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Nouvelle Chine © Clarke chez Delcourt
Ex-Libris Nouvelle Chine © Clarke

American Parano, t.1, « Black House » à lire chez Dupuis.

Preview : 

© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis
© Bourhis/Varela chez Dupuis

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.