
Et tout de suite un nouvel épisode de Meurtres à… Mouais, ça donne envie. Sauf qu’ici, Saint-Elme est une ville imaginaire, dont les sordides événements qui s’y déroulent nous sont contés en bande dessinée et que Serge Lehman et Frederik Peeters sont deux raconteurs d’histoire bien plus surprenants, efficaces et puissants que les scénaristes de ces fictions répétées à l’envi par France Télévisions. En cinq tomes et près de 400 planches, le duo nous entraîne de mystère en mystère, quitte à changer de (et le) héros en cours de route, à écouter les grenouilles et à repousser les limites du réel et de la nuit. Sacrée série!
Résumé de Saint-Elme par Delcourt : Le détective Franck Sangaré, accompagné de son assistante, l’étrange madame Dombre, débarque à Saint-Elme, une petite ville de montagne réputée pour son eau de source. Ils sont sur les traces d’un fugueur disparu depuis trois mois : enquête apparemment facile. Sauf qu’à Saint-Elme, tout le monde vous le dira : « Ici, c’est spécial. »
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« Ici, c’est spécial ». Et haletant. Une fois n’est pas coutume, c’est une chronique de série qui vient de se terminer que je vous propose. Commencée en octobre 2021 et terminée en janvier 2024, 398 planches plus tard, Saint-Elme est un sacré morceau de bravoure en BD. Comme souvent avec ce que Serge Lehman et Frederik Peeters proposent, ensemble ou séparément. Dans une ville imaginaire, prise entre un port et une montagne, les deux auteurs nous en font voir de toutes les couleurs, du rouge ou bleu. D’ailleurs, chaque couverture possède la sienne, pour habiller un dessin précis et fulgurant, qui manifeste toute l’étrangeté dans laquelle avancent ce récit à plusieurs têtes et ses drôles de personnages.


Un détective moins bon que son frère, une associée, un barman, un père et sa fille en vacances balnéaires, d’étranges hommes qui s’agitent et se flinguent la nuit, un disparu qui s’est laissé pousser les cheveux et est devenu spécialiste des arts martiaux, un furet, un fils et une fille à papa, un papa qui veut être calife à la place de son calife de beau-père, un reclus poilu, une petite fille enlevée, des villageois qui luttent contre le rouleau-compresseur des riches investisseurs, de l’eau pure ou souillée, et dedans des tonnes de grenouilles. Et une usine maléfique, dont les auteurs découpent le puzzle à l’entrée de chaque tome et çà et là. J’en oublie, mais voilà le casting, le tableau qui polarise Saint-Elme, ses tenants, ses aboutissements et ses anéantissements.


Car Serge Lehman et Frederik Peeters nous font débarquer là à l’aube d’une fin de règne. Reste à savoir de qui, de la plèbe ou des puissants, des doux ou des violents. Au début, il n’est question que d’un disparu à trouver. Un chevelu. Un filon sur lequel les malicieux auteurs tirent et qui mène à une sacrée pelote. Tant de mystères imbriqués et lesquels éclaircir. Voilà une espèce de Cluedo qui visite les quatre coins de cette ville maudite qui se donne des airs bénis, et dans lesquels on s’amusera ou s’angoissera à revenir au fil des opus et des personnages chargés de continuer la mission d’exploration et d’élucidation.

Dans des couleurs tranchées et flashy, qui rythment et mettent sur orbite chaque séquence, les auteurs prennent du temps avec chaque personnage mais laissent le temps au lecteur de choisir à qui il fait conscience. Quitte à rebrousser chemin sur les premières impressions. Le détective Franck Sangaré (drôle de nom) a des airs de Nicolas Cage en roue libre mais tenace. Pas autant que les auteurs qui vont mettre tout le monde à mal pour convoquer, comme le dit l’éditeur, les mythologies de l’Europe contemporaine. Sea, sex & drugs, mais aussi patrimoine paysan et empire industriel, pouvoir et contre-pouvoir, lieu de vacances idylliques et scandales en sous-sols, super-héros, eau minérale (sur)naturelle, loup-garou et grenouilles. Y’en a un peu plus? Ils vous le mettent mais savamment en réalisant une intrigue somptueuse où les plans sur la comète rencontrent les hasards et les fomentations. Sans oublier, les ultimes retours de conscience et d’humanité, qui mettent ici le feu aux poudres.


La réalisation de cette pentalogie est magnifique et maléfique. Frederik Peeters est partout dans son élément, dans les scènes d’action spectaculaires (une vache en feu qui dévale la vallée) comme les séquences plus posées. De la boîte de nuit pas si fréquentable que ça au sommet de la montagne, de boule-à-facettes en gyrophares, sans parler des reflets verdâtres dans les égouts de l’ego des hommes, le dessinateur fait son arc-en-ciel de l’obscur, de l’étrange. Chaque personnage important a sa forme, sa manière de voir, ressentir et donner à percevoir les événements. La synchronicité est au poil, sans besoin de cartouche pour dire où et quand on est.


La patte est folle et intense, avec un sens de l’action et du cadrage phénoménal. À la fin, on se retrouve fou, halluciné face à ce spectacle qui prend soin de ne pas dévoiler toutes les clés de ses énigmes. C’est peut-être frustrant mais ça laisse Saint-Elme en apesanteur, inatteignable et inépuisable. Un régal dont on commanderait bien une deuxième saison.
À lire chez Delcourt.
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