Spirou, survivant inspirant de la 2e Guerre Mondiale par Émile Bravo: « Des sympathiques héros de BD meurent, ce n’est pas moi qui les ai tués, c’est notre monde à nous. »

© Emile Bravo chez Dupuis

Prix de la série lors du dernier festival BD d’Angoulême, Spirou – L’espoir malgré tout trouve sa conclusion dans une quatrième partie qui sonne le temps des réjouissances, mais donne encore matière à cas de conscience, de la seconde guerre mondiale. Faisant siennes les choses de la vie avec son style imparable, mêlant le loufoque à l’infiniment dramatique, Émile Bravo a réussi sa mission au bout de 330 pages qui ont donné chair et réflexions, rires et larmes, à des personnages de BD qu’on pourrait trop croire immortels et insouciants, à l’abri du monde réel. Mais qui une fois confrontés à lui sont de formidables témoins dans lesquels se projeter. Interview avec l’auteur lors de l’inauguration de la mini-exposition « Spirou par Émile Bravo – Une enfance sous l’Occupation » réalisée conjointement par le CHRD (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation) et les Éditions Dupuis et présente au musée Train World jusqu’au dimanche 3 juillet 2022.

Bonjour Émile, vous concluez cette aventure de Spirou durant la seconde guerre mondiale avec un album moins épais que les précédents. Une conclusion.

En réalité, il n’était pas question de faire quatre albums, au départ. J’avais tout écrit et découpé, j’avais une seule histoire: L’espoir malgré tout. Que nous avons décidé de décliner en quatre albums. Je ne savais pas qu’au bout de l’histoire, il y aurait 330 pages.

Avec ce constat après cette épopée, c’est fou comme un événement comme la guerre permet de parler de tout: la vie, la mort, la fidélité, la trahison, l’espoir, le désespoir…

À travers ce Spirou, ce grand héros populaire, je voulais aborder la condition humaine dans un événement traumatisant.

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Spirou était le héros par excellence pour cela ?

De par l’époque dans laquelle il était placé, je pouvais me servir de son innocence, de sa candeur mais aussi d’un jeune âge qui lui permettait de comprendre peu à peu le monde dans lequel il évoluait. Je me suis imaginé à son âge, j’ai vu son humanisme. Parce que n’est-ce pas un acte de résistance de rester humain dans une apocalypse pareille? Spirou était comme un modèle, expliquant comment on pouvait le suivre.

© Bravo/Benoît chez Dupuis

Et Fantasio?

Lui, c’est l’adulte qui n’est pas fini, l’ado attardé. Avant le passage de Franquin, il était encore plus loufoque. Au début, il est drôle, ensuite il devient incontrôlable. Et, à côté, il y a l’innocence, beaucoup de bon sens et de la naïveté. Qui permet de trouver une autre solution comportementale. Comme la jeune fille qui apparaît dans sa vie, le fait sortir de son hôtel, éviter les bombes et quitter son uniforme de groom, Spirou va lui éveiller la conscience de Fantasio. Sou ouverture d’esprit évolue et n’est déjà plus la même entre le Journal d’un ingénu et le début de L’espoir malgré tout. Il transmet ça à Fantasio. Spirou est réellement comme un enfant, avec ce recul qu’ils possèdent avant d’être formatés, cet éveil au bon sens.

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Au fond, c’est lequel votre Spirou?

Celui de Franquin, c’est lui qui l’a étoffé, en a fait une oeuvre d’art. Avec des albums sublimes. La mauvaise tête mais aussi le Repaire de la Murène et tant d’autres. Sous Franquin, Spirou devient un héros plus que jamais drôle et vivant. Et même si la censure interdisait de tout dire face aux enfants, Franquin cultivait une certaine insolence. Fantasio s’apparente à cette insolence. Il est snob, c’est un grand échalas par rapport au petit Spirou!

© Bravo/Benoît chez Dupuis

Aujourd’hui, on peut tout se permettre et, en même temps, au fil du temps, Spirou et Fantasio se sont confondus, sont devenus presque les deux facettes d’un même personnage. Ils ont la même taille.

Les couvertures de vos quatre albums se répondent, toujours avec l’ombre de l’oppresseur en avant-plan. Mis au tapis dans le dernier.

Chaque album peut être résumé en un mot. Le premier, c’est l’occupation. Ensuite vient la persécution, puis la déportation. Sur la couverture des trois premiers, j’ai mis en avant les bottes, une masse noire, une chappe qui écrase les protagonistes. Pour qu’au quatrième, la libération, la tendance soit retournée.

Vos couvertures sont toujours très minimalistes.

Oui, le dessin est une écriture. La couverture doit être comme un titre de roman, pas la peine de faire une phrase énorme. Je pense que l’image doit être très lisible, essentielle. Il n’y a pas besoin de donner des tonnes d’informations qui de toute façon ne seront pas accessibles aux gens qui ne savent pas lire le dessin.

Alors, l’essentiel, c’était un résumé de toute l’histoire. Parfois, je n’avais pas suffisamment de recul, je me suis fait aider par l’extérieur, Frédéric Niffle m’a orienté. Au début, je suis parti sur une couverture moins parlante et plus symbolique. Mais je devais m’ancrer dans la réalité.

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Et est-il facile de mêler cette réalité avec cette BD dont les héros sont immortels?

La mort ne devait pas être un tabou. Comment parler de la guerre sans parler de la mort. Il y a eu énormément de morts dans ce conflit, plus de 60 millions. Pour moi, ce récit est intergénérationnel. Je devais être dans l’esprit des personnages de l’époque pour parler aux enfants d’aujourd’hui. La meilleure façon de le faire, c’est de se l’imaginer, de vivre, d’incarner les personnages, de passer au travers d’un maximum d’expériences. Naturellement, il faut se documenter pour ne pas dire n’importe quoi. Mais il faut aussi de l’empathie pour les personnages, savoir qui ils sont.

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La fin de l’innocence a sonné pour moi quand vous avez fait exploser l’hôtel dans lequel Spirou travaille, dans le premier tome. Fatal.

Et pourtant, c’est un gag. Spirou travaille au Moustique dans ses premières histoires. Je voulais faire comprendre pourquoi Franquin s’était passé de cet hôtel par la suite. Ce décor est créé pour ancrer Spirou dans sa genèse, utile à créer les premiers gags. Alors, j’ai voulu faire disparaître cet hôtel à cause de la guerre, dans un gag. Mais, derrière, il y a de vrais personnages de BD qui disparaissent vraiment. Le côté dramatique émergeait. Parce que la guerre fait disparaître tout des gens, des lieux, un journal comme Spirou.

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Là, on comprend que ces personnages existent, ça crée un choc, un traumatisme. Au-delà des sympathiques personnages de BD, il y en a qui meurent. Ce n’est pas moi qui les ai tués, c’est notre monde à nous. Et il ne faudrait pas que ça se reproduise.

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Le troisième tome se terminait sur le passage d’un train sur un viaduc. Et Fantasio à deux doigts de le faire exploser alors qu’il convoie peut-être des innocents, déportés.

C’est une tragédie grecque. Quand on a lu l’Histoire, on sait où va ce train, on sait que ses passagers vont mourir de toute façon. Alors mourir pour mourir, qu’est-ce qui vaut mieux : un attentat ou un processus d’extermination. Je voulais aussi parler du fait que ce train était prioritaire, au point de stopper et retarder l’autre train transportant des militaires et du matériel allemands.

© Bravo chez Dupuis
© Bravo/Benoît chez Dupuis

Naturellement, il faut composer avec le lecteur qui, de près ou de loin, connaît l’Histoire, et en sait plus que les personnages.

C’est vrai, à la fin du tome 1, Fantasio part travailler en Allemagne. Beaucoup de lecteurs m’ont dit : oh, vous avez été loin quand même, vous avez fait de Fantasio un collabo! Non, parce que cette idée même de collaboration n’existait pas dans les années 40. Les gens de l’époque pensaient qu’un nouvel ordre mondial se mettait en place et que continuer de travailler, même en parlant pour l’Allemagne, c’était normal, ça n’avait rien d’une trahison. Au fil des années, 1940, 1941, 1942, les gens ont adopté d’autres comportements, se sont rendu compte de certaines choses. Il fallait quand même survivre, gagner sa croûte, et nous, de notre XXIe siècle, nous portons un jugement.

© Emile Bravo chez Dupuis

Cette période me fascine depuis mon enfance. Peut-être depuis que mon père m’a annoncé que je n’aurais pas existé sans Hitler, Mussolini… C’est un constat assez universel, mais quand on vous dit ça, vous en faites une affaire personnelle. Alors, j’ai dû cogiter. Il faut dire que je suis le fils d’un combattant de la guerre d’Espagne, arrivé en France quand Franco a gagné la guerre, aidé par Hilter et Mussolini. Sans ça, il n’aurait probablement pas rencontré ma mère. La guerre a profondément influencé les rencontres entre humains, la fondation de certaines familles. Mais, quand on a 8-10 ans, ce qu’on voit de la guerre, ce sont des images d’horreur absolue, horrible. Dire qu’il a fallu ça pour que nous existions. Moi, ça m’interroge, sans l’avoir vécu. Alors, j’ai cherché des gens qui avaient réellement vécu ces événements. Pas des résistants ni des collabos. Et j’ai toujours eu ce même témoignage. « C’était dur, nous avions faim, et l’hiver, il faisait froid. » C’était avant tout ça de vivre sous un régime totalitaire ultra-oppressant. Je voulais rappeler ce quotidien, que résister, c’était peut être avant tout ne pas perdre son humanité. Ne pas penser qu’à sa survie à soi. Ça aide déjà beaucoup.

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C’est cette leçon que je voulais appliquer, qui ne demande pas un courage absolu, en apparence. Après la guerre, on n’a pas parlé de ces gens-là qui avaient gardé leur conscience. On a décoré des actes héroïques mais ceux qui sont restés humains?

Parmi votre galerie de personnages, très fournie, un peintre, Félix Nussbaum. Spirou et Fantasio découvrent son dernier tableau. Une découverte que vous gardez pour eux jusqu’à l’adendum. Ce tableau, c’est Le triomphe de la mort.

Ce personnage a réellement existé et a été victime de la Shoah. Il n’en a pas réchappé. Par lui, je pouvais aussi interroger sur ce à quoi peut servir l’art, la peinture. Un exutoire même dans les pires moments. Pas mal d’oeuvres ont été réalisées par des survivants, des miraculés. Félix, lui, reste sur ce dernier tableau avant, comme des millions de gens, de partir dans les machines de la mort. On comprend avec lui que le premier objectif des nazis, c’est que si t’es juif, tu dois disparaître. C’est leur premier front, bien avant de conquérir des territoires.

© Bravo/Benoît chez Dupuis

Mais ces Juifs, anonymes ou génies, sont avant tout des êtres humains. Il nous renvoie à nous-mêmes.

Vous disiez oeuvrer pour que de tels drames mondiaux n’arrivent plus. Ce n’est pas encore pour cette fois quand on voit la terrible situation en Ukraine.

C’est terrible, on n’en sort pas. Je conçois cet album comme salutaire, pouvant parler aux gens, aux enfants. C’est une piqûre de rappel.

Quelle sera la suite pour vous?

Du repos, je vais prendre un peu de recul.

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Un autre Spirou?

Á la fin de l’album, je me raccorde à ce que fera Franquin, ça faisait sens. Ça me permettait d’éclaircir des zones d’ombre. Mais faire une aventure pour faire une aventure, non!

© Bravo/Benoît chez Dupuis

Merci pour cet impressionnant travail et bon repos. 


Série : Le Spirou d’Émile Bravo

Tome : 5 – L’espoir malgré tout (Quatrième partie) – Une fin et un nouveau départ

Scénario et dessin : Émile Bravo

Couleurs : Fanny Benoit

Genre : Drame, Histoire

Éditeur : Dupuis

Nbre de pages : 48

Prix : 13,50€

Date de sortie : le 20/05/2022

Extraits : 

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