Lucky Luke face à la ségrégation raciale, des Dalton presque angéliques à côté du KKK: un album noir sur blanc coton mais en mi-teinte

« Ce soir il y aura du sang dans les champs de coton!!! »  Habillés tels des fantômes, les sbires du KKK resurgissent des limbes pour hanter le nouvel album de Lucky Luke. Oh, remarquez, portant des vêtements bien moins flagrants, les racistes n’ont jamais vraiment disparu, l’affaire George Floyd est venue nous le rappeler de manière cinglante, entre autres débordements inhumains. Alors, Jul et Achdé ont eu l’idée de se pencher sur le sujet, jusqu’ici inédit: la ségrégation raciale. Dans un ouragan de gags refusant de céder à la morosité. Un album peut-être un peu trop divertissant, paradoxalement, par rapport à son fond ?

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Résumé de l’éditeur : Lucky Luke se retrouve bien malgré lui propriétaire d’une immense plantation de coton en Louisiane. Accueilli par les grands planteurs blancs comme l’un des leurs, Lucky Luke va devoir se battre pour redistribuer cet héritage aux fermiers noirs. Le héros du far-west réussira-t-il à rétablir la justice dans les terrains mouvants des marais de Louisiane ? Dans cette lutte, il sera contre toute attente épaulé par les Dalton venus pour l’éliminer, par les Cajuns du bayou, ces blancs laissés-pour-compte de la prospérité du Sud, et par Bass Reeves, premier marshall noir des États-Unis.

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Dès la planche 7 de cet album, Lucky Luke a des envies de pousser sa chansonnette légendaire. « I’m a poor lonesome cowboy ». Sauf qu’il n’est plus ni pauvre ni solitaire, le voilà propulsé riche propriétaire terrien à Pont de Breaux. Alors le mythe du pauvre cow-boy solitaire, ça tient plus la road. D’autant qu’il va vite s’en rendre compte, il y a dans ses champs de l’or blanc et des hommes noirs, réduits en esclavages et face auxquelles Luke va se retrouver un peu naïf.

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Forcément, malgré ses longues et grandes aventures, qui l’ont conduit partout, jamais il n’avait été confronté à la thématique ségrégationniste. Un principe peu misanthrope sur lequel Lady Pinkwater a construit son empire et sa vaste propriété. Et si elle cultivait un esprit loin de celui dans lequel agit notre homme qui tire plus vite que son ombre, cela ne l’empêchait d’en être complètement dingue et de le collectionner à tous les niveaux. De quoi accrocher au mur une belle séquence nostalgie.

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Mais nous ne sommes pas là (uniquement) pour ça, et alors que les Dalton se sont échappés mais que Luke n’en sait rien, le voilà qui découvre un monde dont il était totalement étranger. Entre les courageux travailleurs au caractère bien trempé (par tous les temps, dans la poussière et des conditions difficiles) et les bouseux du bayou, il y a du ménage à faire. Et dans les bois, il y a non pas des Indiens mais des ombres blanches aux cagoules et masques ridicules mais cachant pourtant des idées sournoises, pousse-au-crime et à l’incendie. Les Dalton à côté de cette bande Klansmen, c’est de la piquette. Ils auront même le beau rôle, nos seconds rôles de luxe, avant de disparaître de la circulation sans explication.

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics
© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Car c’est bien là que le bât blesse dans cet album voulu politique mais pas assez corrosif que pour nous combler. À deux pas de Lafayette, Jul fait faillite à force de trop d’idées. Nous faisant découvrir un personnage méconnu du Far West, Bass Reeves, le premier marshal adjoint noir nommé à l’ouest du Mississippi. Pourtant, ce personnage reste un prétexte, un bon gars qui vient débloquer une situation sans forcément qu’on s’y intéresse plus. C’est dommage, il a l’air tellement original, on aurait aimé aller plus loin que sa grande moustache et son large sourire, on aurait aimé qu’il vole la vedette à notre cow-boy au foulard rouge.

Bass Reeves
© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Pour le reste, entre l’arrivée de Luke dans son nouveau havre de paix qui cache bien son jeu et la mise en place, c’est plus de la moitié de l’album qui se passe. Alors, il faut boucler en vitesse, plus vite que l’ombre du crayon. C’est dommage que les auteurs se soient laissé piéger par leur matière, il est vrai très riche, et on salue l’effort fait de caractériser le peuple afro-américain dans toute sa diversité, car cet album aurait pu facilement être un diptyque pour allier la force humoristique à la portée idéologique.

© Jul/Achdé/Mel Acryl’ink chez Lucky Comics

Le trait d’Achdé lui est bien en place, excité et dynamique, poussé par le grand vent. Jul a bien saisi tous les délires, caricatures et situations cocasses auxquels l’art de l’héritier de Morris pouvait donner lieu. On sent aussi cette volonté de se rattacher au divin Créateur par des scènes de bastons bien tranchées, rougeoyantes sous les couleurs de Mel Acryl’ink. En tant que film à sketches, ce Lucky Luke détonne. Mais il pêche dont à fournir une histoire qui se tienne de bout en bout. Entre noir et blanc, il se place en mi-teinte.

Série: Les aventures de Lucky Luke d’après Morris

Tome: 9 – Un cow-boy dans le coton

Scénario: Jul

Dessin: Achdé

Couleurs: Mel Acryl’ink

Genre: Aventure, Humour, Western

Éditeur: Lucky Comics

Nbre de pages: 48

Prix: 10,60€

Date de sortie: le 23/10/2020

Extraits:

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