Rentrée littéraire avec le retour de Négar Djavadi: dans l’Arène, aurions-nous été lâches ou courageux ?

En 2016, Négar Djavadi publiait le livre de l’année, si pas du lustre, Désorientale. Branchés Culture vous en parlait après sa sortie mais également à l’occasion du passage de l’auteure à l’Intime Festival, durant lequel elle nous avait accordé une longue interview sous un soleil de plomb place du Théâtre à Namur. Depuis, Désorientale a fait le tour du monde, remporté de nombreux prix et été traduit dans une dizaine de langues. Un succès amplement mérité ! Quatre ans plus tard, elle est de retour avec son second roman, Arène.

Tout comme en cinéma – milieu dont est issue Négar, scénariste et réalisatrice formée à l’INSAS -, un premier succès peut être un cadeau empoisonné, créant des attentes fortes pour le deuxième opus – livre ou film -, tant de la part des critiques que des lecteurs. Chez Branchés Culture, aucune pression sur Négar : juste une grande impatience de lire à nouveau sa plume, de découvrir l’univers dans lequel elle nous emmènera. Avec, depuis 2016, un questionnement : va-t-elle poursuivre dans la veine de Désorientale, mêlant l’histoire de l’Iran et la vie de Kimîa en Europe ?

C’est probablement ce à quoi s’attendront beaucoup de lecteurs, tant Désorientale a pu intriguer, « désorienter », avec ce subtil mélange entre l’histoire millénaire de l’Iran, façon Mille et une nuits, et l’histoire contemporaine d’une jeune exilée. Ce mélange allait-il devenir la marque de fabrique de Négar Djavadi ? Allait-on avec Arène poursuivre dans la même veine ? Ou au contraire être surpris une nouvelle fois ?

Assumant une admiration sans limites pour l’auteure, et dès lors un manque total d’objectivité, les deux approches avaient pour nous leur pertinence. Mais il y a fort à parier que certains critiques littéraires attendaient Négar au tournant et lui auraient reproché le choix de la facilité, d’écrire le même livre, si elle avait opté pour la première approche.

Mais comme disaient si bien Edouard Philippe et Gilles Boyer en 2011 dans le thriller politique « Dans l’ombre » : « Il paraît que les romanciers écrivent toujours le même livre. C’est en tout cas ce que prétendent certains critiques littéraires, qui écrivent souvent les mêmes articles. ».

Ceux-là seront déçus : ils ne pourront faire ce reproche à Négar Djavadi, qui a choisi pour son 2e roman de prendre le contrepied de Désorientale en nous racontant une histoire avec d’une part une plus grande unité de temps et de lieu, Paris aujourd’hui, et faisant le choix d’un roman « chorale », suivant au fil des pages le parcours de différents personnages, et non de se focaliser sur un personnage central comme Kimîa.

Le « pitch » ?

Un jeune homme d’affaires se fait voler son téléphone à Belleville. Un fait divers comme il s’en passe des dizaines chaque jour dans toutes les villes du monde. Mais un effet papillon va transformer ce incident banal en tornade qui va embraser l’Est de Paris. Se retrouvent entraînés dans cette spirale un jeune de banlieue, une ado qui filme une policière en intervention, une candidate à la mairie, des travailleurs au noir chinois…

arène

Tour à tour, Négar Djavadi nous amène à découvrir l’impact d’un phénomène isolé sur la vie de tout un quartier, par les yeux de chacun des protagonistes, chacun n’ayant qu’une vue parcellaire sur l’histoire mais aussi des craintes et objectifs différents face aux événements qu’ils ont volontairement, ou non, suscités.

Aucun n’en sortira indemne mais comme dans Désorientale, c’est le lecteur qui en sortira le plus transformé. De découvrir un monde qu’il ne soupçonne pas nécessairement, l’envers du décor – de la vie à Belleville, du travail de policier, d’animateur social, etc. – sans que l’auteure ne force le trait ou ne pousse le lecteur à juger les comportements des uns et des autres. Loin de tout manichéisme, elle nous amène à nous poser une seule et unique question : « qu’aurions-nous fait dans les mêmes circonstances? ». Aurions-nous été lâches ou courageux ? Aurions-nous été honnêtes, avec nous et avec les autres ? Ces questions semblent simples, elles ne le sont pas quand les faits deviennent concrets et qu’on envisage les conséquences de chacune des options.

Arène n’est pas le nouveau Désorientale, nous l’avons dit, mais on y retrouve malgré tout un point commun essentiel, tellement présent qu’on peut ne pas faire le lien : l’importance du territoire – l’Est de Paris ici, l’Iran là –, un personnage à part entière. Un Iran et un Paris loin des cartes postales, des territoires vécus dans leur chair par l’auteure.

L’unité de temps – le livre se déroule majoritairement sur quelques jours – et le parcours atypique de Négar Djavadi, qui est avant tout scénariste, nous laisse espérer qu’à l’image de Cadres noirs de Pierre Lemaitre, (devenu pour le petit écran Dérapages, avec Eric Cantona), Arène connaitra un jour une adaptation en série télévisée… avec Négar derrière la caméra !

Et si Arène n’est pas Désorientale, ce deuxième roman de Négar Djavadi en est le digne successeur, un livre qui – c’est tout ce que nous lui souhaitons! – mérite amplement de sortir du lot des 511 romans annoncés pour la rentrée littéraire de septembre (Arène sort, chez Liana Levi, le 20 août).

Un livre incontournable pour cette rentrée littéraire !

Benoît Demazy

Titre : Arène

Auteure : Négar Djavadi

Genre : Drame choral

Éditeur: Liana Levi

Nbre de pages : 432

Prix : 22€

Date de sortie : le 22/08/2020

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