Désorientale de Negar Djavadi, oubliez Goncourt et les autres, on tient LE livre de l’année

Chaque rentrée littéraire met le lecteur dans une situation paradoxale, faite d’excitation et d’agacement. L’excitation comparable à l’enfant qui voit Noël approcher et les allées des magasins se remplir de nouveaux jouets. L’agacement face à l’incapacité de trouver facilement son bonheur face à des centaines de livres.

Comment choisir ? Comment réussir à trouver ce qui nous touchera ? Faut-il se contenter de lire les auteurs dont nous avons appréciés les précédents ouvrages, au risque de ne jamais découvrir de nouvelles plumes, de nouveaux styles ? Faut-il se fier aux avis des spécialistes dont rien ne nous dit que nous partagerons leurs avis une fois les « livres à lire » lus ?

Les prix littéraires nous aident à faire un tri, les indécis attendent avec impatience la sélection du Renaudot, du Goncourt, du Fémina… Mais peut-on résumer plusieurs centaines de livres à quelques uns ? N’y a-t-il rien qui vaille la peine d’être lu en dehors des Joncourt, Faye, Reza et autres Slimani de cette rentrée?

Le lecteur compulsif que je suis s’arrache les cheveux chaque année, partagé entre l’envie de ne pas manquer le livre dont on parle et la crainte de ne lire que les livres dont on nous dit qu’il faut parler. La littérature – l’écriture comme la lecture – est un acte de résistance, un pied de nez à cette société où l’informatique (algo-)rythme nos vies, où les réseaux sociaux nous donnent à voir ce que nous voulons voir, où Amazon nous propose à l’achat ce qu’il décide de nous proposer sans la moindre once d’audace. Lire, c’est découvrir. Voyager. Être bousculé. Lire ne peut se résumer à acheter le Prix Goncourt, si bien soit-il.

Alors on cherche, on lit les 4èmes de couv’, on s’arrête sur une illustration, on est intrigué par un titre et on achète. Un livre, cinq, dix. Et un beau jour, notre quête est récompensée. Attention: gros coup de coeur!

Le livre Désorientale arrive dans vos mains et là, après avoir lu les quatre finalistes du Prix Goncourt, le gagnant du Prix Interallié et tant d’autres, vous savez que vous avez enfin trouvé le livre de l’année, celui que vous aurez envie de faire découvrir, d’offrir à vos amis. Celui Wet Eye Glassesdont vous direz, en fin de soirée, après avoir bu un peu plus que de raison, que les jurés du Goncourt sont vraiment des imbéciles d’être passé à côté de ce chef-d’œuvre.

Le titre tout d’abord m’a intrigué. « Désorienté » avais-je lu. Cette erreur originale m’a poursuivi pendant toute la lecture : ce livre m’a désorienté, j’ai perdu mes repères. L’auteure, Negar Djavadi, m’a emmené avec elle et son personnage de Kimiâ, de l’Iran à la France en passant par la Turquie, à travers les pays donc, les époques aussi (l’histoire s’étale sur un siècle), mêlant la petite et la grande histoire avec finesse.

Le livre n’est pas sans faire penser au conte des Mille et une nuits, dont le lecteur serait le sultan Shahryar, incapable de s’endormir sans connaître la suite de l’histoire des Sadr, notamment ses débuts dans la province de Mazandaran avec l’aïeul au nom irréel pour un Européen, Montazemolmolk. Le lecteur qui comme moi a une connaissance très limitée de l’Iran se demandera plus d’une fois s’il y a une base réelle à cette histoire où si tout, y compris les lieux, est le fruit de l’imagination de l’auteure.

Depuis le début de l’après-midi, le vent sifflait si fort qu’il aurait pu tout aussi bien annoncer la fin du monde.De mémoire de Mazandarani, on n’avait pas connu un tel
déchaînement depuis l’invasion des Mongols ! Et encore, à l’époque, ce que les habitants de Mazandaran avaient pris pour une tempête n’était autre que le souffle dévastateur précédant la horde sanguinaire de Gengis Khan. Quoi qu’il en soit, ce vent mordant qui soufflait depuis les plaines gelées de Russie ne présageait rien de bon.
» Imaginez maintenant l’incroyable domaine de votre arrière-grand-père, Montazemolmolk. Deux imposantes bâtisses d’une soixantaine de chambres chacune, des dépendances, des salles d’armes, des cuisines, des salons de réception, des écuries pleines de chevaux… Le tout niché au cœur du cœur de la forêt, en contrebas des montagnes d’Alborz. Pas moins de deux cent soixante-huit âmes vivaient là, sous la responsabilité de Montazemolmolk.

Très vite, on comprend que Negar Djavadi est bien décidée à prendre son temps, à ménager le suspense (quel est par exemple cet EVENEMENT qu’elle évoque régulièrement sans le citer ?). Tout au plus sait-on, au début, qu’elle se trouve dans un hôpital à Paris pour une PMA, procréation médicalement assistée. On en apprendra peu à peu plus sur son parcours, sa vie mais le lecteur doit d’abord cheminer dans l’histoire de la famille sur trois générations, découvrir l’histoire de l’Iran et celle de l’exil pour mieux connaître, comprendre le personnage de Kimiâ.

Cette lecture m’a désorienté, dans le sens positif du terme : elle m’a surpris, bousculé mes certitudes et séduit par la diversité des approches. Car l’esprit des Mille et une nuits cède tantôt le pas au livre d’Histoire (la vraie, celle avec un grand H) d’un pays qu’on résume souvent au débat sur l’arme nucléaire et à la série « Homeland » alors qu’il s’agit surtout du portrait d’une jeune iranienne qui se cherche, par rapport à son pays, sa famille, sa sexualité. Le livre est truffé de références musicales qui ont achevé de me convaincre, de Cure à Patti Smith en passant par Blondie. Qui plus est, un livre qui passe (aussi) par Bruxelles et Anvers et fait boire de la Triple Westmalle à ses lecteurs ne peut avoir que des qualités.

Plus sérieusement, c’est un livre surprenant, complexe par ses allers-retours dans le temps et dans l’espace – on passe en quelques lignes du début du XXème siècle en Iran aux années 80 à Paris –, les personnages sont forcément nombreux et il serait possible de s’y perdre mais heureusement, la narratrice nous aide en baptisant ses oncles par des numéros : oncle n°1, oncle n°2,…

Le style est au final extrêmement fluide, la narration tellement naturelle (la narratrice s’adressant régulièrement au lecteur, l’accompagnant dans sa lecture) que j’ai plusieurs fois refermé le livre pour regarder le nom de l’auteure sur la couverture : avais-je entre les mains une fiction ou la biographie de Kimiâ ? Aucune doute, il y a une part importante de Negar Djavadi dans sa fiction, elle qui a quitté l’Iran à onze ans avant de s’installer en France.

Enfin, même si l’Iran n’est pas la Syrie, que les années 70 ne sont pas les années 2015-2016, il est difficile de ne pas faire de parallèle entre l’exil en Europe de nombreux Iraniens et celui aujourd’hui de nombreux Syriens. Negar Dajvadi, en racontant l’histoire de Kimiâ (et un peu – beaucoup? – la sienne) le lecteur à jeter des ponts entre les époques, à se poser la question essentielle qu’on oublie trop souvent de se poser face à l’exil de populations: pourquoi? Pourquoi quittent-ils leur pays? Pourquoi prennent-ils tant de risques, en traversant des frontières de nuit, des montages, abandonnant tout – leurs biens comme leur passé – pour arriver dans des pays où ils ne sont attendus? Ce n’est pas le seul mérite de ce livre, loin s’en faut, mais s’il peut amener quelques lecteurs à se poser cette question à l’aune de l’histoire de la famille Sadr, il aurait atteint un objectif de plus. Au-delà de plaire, séduire, enrichir, faire découvrir…

L’auteure vit en France mais a fait ses études en Belgique (à l’INSAS). Elle a réalisé plusieurs courts-métrages dont Jeanne, à petits pas… avec Michael Lonsdale et scénarisé la série Tigy Lilly avec e.a. Lio.

Désorientale est son premier roman. Il a été couronné du Prix du Style, un titre qui lui sied à merveille.

Wet Eye GlassesTitre: Désorientale

Auteur: Négar Djavadi

Éditeur: Liana Levi

Nbre de pages: 352

Prix: 22€

Date de parution : le 25/08/2016

Photos de couverture: ©Philippe Matsas/ Opale/ Leemage/ Éditions Lana Lévi

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