Interview de Négar Djavadi: et si on prenait le temps de parler littérature, exil, processus créatif, Iran et de mille et une autres choses?

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©Philippe Matsas/ Opale/ Leemage/ Éditions Lana Lévi

À sa sortie, je vous disais tout le bien que je pensais de « Désorientale », le premier roman signé Négar Djavadi, qui remporta quelques semaines plus tard le Prix Première.

Désorientale, c’est l’histoire de Kimiâ, fille de Darius, opposant au régime iranien. C’est l’histoire d’un exil vers l’Europe. Mais c’est aussi l’histoire de l’Iran à travers l’histoire d’une famille. Une formidable fresque qui nous emmène un siècle en arrière pour mieux remonter le fil de la révolution et de la vie de Kimiâ, tous deux intimement liés.

Un an plus tard, de passage à Namur pour l’Intime Festival, Négar Djavadi m’a accordé une longue interview. 40 minutes d’échanges passionnants. Et là, tu te dis « heureusement que j’écris pour un site Internet et pas un journal papier ». Car de ces quarante minutes, je serai bien en peine de ne retenir que 2.500 signes…

On a parlé de littérature bien sûr, de l’Iran évidemment mais aussi du processus d’écriture, de la relation à l’éditeur, des différences entre l’Orient et l’Occident et de beaucoup d’autres choses. Les mille et une nuits version interview: poser des questions, encore et encore pour le plaisir d’entendre la réponse et reporter sans cesse la fin de l’interview…

Rencontre passionnante avec une auteure talentueuse, autour d’un livre exceptionnel.

Attention, interview coup de coeur…

Négar, pour commencer, la question que tout le monde doit te poser, ce livre est-il en partie autobiographique ?

Je ne dirais pas autobiographique mais biographique : je ne dois pas déroger à la règle de pas mal d’auteurs. J’ai vécu beaucoup de choses qui sont là-dedans mais pas comme le personnage vit ces choses. Tu vois, par exemple, l’arrivée en Belgique, ça ne s’est pas passé comme ça, j’avais passé le concours de l’INSAS, je suis arrivée de façon très classique, très sage, je savais où j’allais, j’allais faire une école,…

Ce qui est très biographique là-dedans, c’est la révolution iranienne, là on est dans quelque chose que j’ai vraiment vécu, j’ai un père qui n’est pas exactement Darius mais qui était opposant politique au régime, qui a été journaliste, et cet appartement ressemble à l’appartement où j’ai vécu, où des gens affluaient tous les vendredis, jours fériés en Iran. L’opposition, les menaces, la SAVAK, tout cela je l’ai vécu. Pas forcément comme ça. Par exemple je n’ai pas de sœur qui a vomi sur un général !

C’est moi un peu romancée, enfin, c’est ce que j’ai vécu mais romancé. Même si ce que j’ai vécu était déjà abominablement romancé.

Tu n’as donc pas traversé la Turquie à cheval ?

Oui et non… Toute cette partie que j’appelle globalement révolution, parce que ça en fait partie, est vraie. On est parti assez vite après la révolution parce que mon père s’est opposé très très vite, il avait une parole qui portait énormément, il écrivait, il publiait lui-même.

On a quitté l’Iran de cette manière-là, par la Turquie, avec ma sœur et ma mère, mon père lui était déjà parti. Donc cette ambiance des montagnes turques, tout ça c’est vrai. Même si on n’est pas parti exactement de cette manière-là. Il ne m’est pas arrivé ce qui est arrivé à Sara et à Kimiâ sur le cheval.

Mais les montagnes à gravir, la nuit, être enfermée toute la journée dans des étables, attendre le soir pour pouvoir sortir, tout ça est vrai.

J’ai découvert le livre par hasard, mais dès la première page, la scène de l’escalator, j’ai su que je ne lâcherais plus ce livre. Cette scène, est-elle réelle ?

C’est l’imaginaire de l’écrivain avec un concentré de l’exil qui m’a mené à ça. Ce escalator est imaginaire mais j’ai néanmoins vu mes parents se refuser des choses parce que ce n’était pas pour eux, il y avait cette espèce de respect… des petites choses… j’ai vu ma mère se dire « il faut beaucoup de démocratie pour faire ça », se dire « oulala, nous, aller dans un parc »… bref à comparer les deux pays…

À Paris, mon père, Darius Sadr, ne prenait jamais d’escalator.

La première fois que je suis descendue avec lui dans le métro, le 21 avril 1981, je lui en ai demandé la raison et il m’a répondu : « L’escalator, c’est pour eux. » Par eux, il entendait vous, évidemment. Vous qui alliez au travail en ce mardi matin d’avril. Vous, citoyens de ce pays, dont les impôts, les prélèvements obligatoires, les taxes d’habitation, mais aussi l’éducation, l’intransigeance, le sens critique, l’esprit de solidarité, la fierté, la culture, le patriotisme, l’attachement à la République et à la démocratie, avaient concouru durant des siècles à aboutir à ces escaliers mécaniques installés à des mètres sous terre.

Tu viens du monde du cinéma, tu es scénariste. Est-ce que ce livre, ce n’est pas une façon de raconter par l’écriture ce que la réalisation ne permettrait pas, soit pour des raisons techniques, soit pour des raisons budgétaires ? J’imagine la tête d’un producteur à qui on demanderait d’adapter une telle histoire…

Il y a plein de gens qui disent que c’est très cinématographique mais personne ne s’est précipité pour le produire en effet…

Écoute, j’ai réalisé des films, j’ai été assistante caméra aussi pendant très longtemps, et le roman était une façon de réaliser ce que j’ai fait. Quand j’écris des scénarios aujourd’hui, je ne les réalise pas, ça m’échappe totalement et c’est donné à d’autres qui font « la mise en image de ton imaginaire », ce qui est toujours assez délicat. Mais ici, en effet, je suis à la fois l’auteur et la réalisatrice et il n’y a personne au-dessus de moi pour me dire « tu ne feras pas ça ». C’était assez jubilatoire.

« Un livre, c’est toujours une montagne à escalader mais avec ce côté jubilatoire d’avoir la main jusqu’au bout. »

Et quelle est la relation qu’on a avec un éditeur sur un projet comme celui-là, comparé à un producteur de films, qui est là dès le départ en général. Ici, on arrive chez l’éditeur avec un produit fini ou au contraire il accompagne sur l’écriture, en disant par exemple trop de pages, de personnages…?

Il y avait plus de personnages à la base, le livre faisait plus de 500 pages, je l’ai écrit dans mon coin tout en travaillant à divers scénarios et personne n’était au courant.

J’écrivais mais je ne me disais pas « je vais écrire un roman qui va aboutir à un livre » ; ce n’est pas pour ça que je n’écrivais pas de façon solide, efficace. Une fois terminé, il s’est d’ailleurs passé quelques mois avant que je me dise « bon, il va falloir en faire quelque chose ». J’ai alors envoyé ce manuscrit tel quel, à un éditeur. Je ne suis pas passé par des gens que je connaissais parce que je ne connais personne dans le milieu de l’édition.

Puisque tu fais la comparaison avec les producteurs, j’ai fait moi-même cette comparaison et je me suis dit « les grandes maisons, ça n’est pas pour moi ». Par comparaison avec ces grands maisons de production où on est noyé, on n’a pas d’interlocuteur. Ce qui prime n’est pas ce que tu écris mais le produit fini, ce que ça rapporte. Je me suis dit « ça n’est pas pour moi ».

Et j’ai pas mal lu et apprécié les publications de Liana Levi, c’était très romanesque. Déjà, il y a Iain Levison que j’aime beaucoup. Il y avait Silvia Avallone, Milena Agus,… Bref, je suis allé sur leur site, ils acceptaient qu’on envoie par mail, j’ai envoyé un mail avec les 500 pages. Et ils m’ont rappelé quelques jours après. Liane elle-même qui m’appelle, j’ai eu énormément de chance!

Et après ça, c’est l’éditrice, Sandrine Thévenet, qui a pris le relais. Elle m’a dit « il faut densifier ». C’est vrai : de 500 pages on est arrivé à 300 pages mais elle n’a pas remis en cause l’architecture de ce que je lui avais envoyé, on n’a pas renversé l’ordre du début et de la fin, elle n’a pas du tout enlevé de personnages, elle a été extrêmement respectueuse de ce qui lui avait été donné.

On a fait, avec Sandrine, un véritable travail de montage. On a raccourci, densifié.

Tu as cité des auteurs déjà mais outre ceux-là, quelles sont tes influences en littérature… influences ou auteurs que tu apprécies, sans qu’ils t’aient nécessairement influencé dans ton écriture ?

J’ai une auteure que j’apprécie énormément, c’est Virginia Wolf. Il y a plein de femmes auteures qui aiment Virginia Wolf.

Mais elle ne m’influence pas, parce que c’est une manière de s’exprimer tellement particulière que je ne sais même pas si on peut entrer dans cette espèce d’écriture à la fois poétique, à la fois intimiste.

Mais à partir du moment où je l’ai découverte avec « La chambre de Jacob », j’ai beaucoup apprécié ses prises de risque. À chacun de ses romans, elle fait quelque chose d’autre, elle renverse totalement, que ce soit « Orlando », « Les vagues »…

Je t’avouerai que j’adore énormément la littérature américaine. Mais ça peut être du polar aussi, j’ai lu pas mal de polars, c’est nécessaire pour écrire des scénarios aussi, de savoir comment fonctionne ce genre-là.

Dans la littérature américaine, il y un côté romanesque. J’aime plus la littérature quand elle est romanesque que quand elle est intimiste ou dans l’auto-fiction. Je n’ai pas beaucoup de goût pour l’auto-fiction.

Moi j’ai pensé – mais je ne suis peut-être pas le seul – à Cent ans de solitude, ce réalisme magique, cette fresque sur plusieurs générations.

Tu n’es pas le premier à le dire. Quand je dis littérature américaine, c’est parce que c’est ce que je lis sans doute le plus mais je dirais sud-américaine aussi.

Je n’ai pas pensé spécialement à lui mais si j’ai adoré « Cent ans de solitude« , j’ai été plus influencée par les auteurs indiens de langue anglaise comme Salman Rushdie, Rohinton Mistry,..

Je me sens assez proche, pas seulement en littérature, de leurs interrogations, de leur manière d’essayer de concilier une culture orientale et une façon de raconter des histoires, parce que ce n’est pas du tout la même chose. Mon imaginaire a été éveillé à la manière de raconter des histoires en persan. Ce n’est pas du tout pareil qu’en français.

Essayer de trouver un lien, un mélange qui permette d’être à la fois proche de cette façon organique dont l’histoire jaillit de toi parce que c’est comme ça qu’on te l’a racontée enfant, tu as eu accès aux histoires de cette manière-là. Et cette façon-là pour moi, ça s’est arrêté parce que j’ai quitté l’Iran, pour aller vers une manière de raconter les histoires qui est plus occidentale.

Je vais te donner un exemple: en Orient, quand on raconte une histoire, on part toujours du personnage, il y a toujours un personnage qui a quelque chose de particulier et à qui il arrive une histoire à cause de ce qu’il est. Il peut être borgne, et on va raconter des histoires parce qu’il est borgne. Il peut avoir une jambe boiteuse, ça peut être Shéhérazade, … C’est le personnage qui tire l’histoire

Et en occident, du moins en France, c’est toujours une situation qui tire l’histoire : c’est le bonhomme, il a gagné au lotto, qu’est-ce qu’il va faire. Mais qui est le bonhomme, ça viendra derrière. Je me fais quitter par ma nana, qu’est-ce qui va m’arriver. Mais qui suis-je, ça vient après.

Du coup, ce n’était pas du tout évident pour moi de raconter des histoires. D’où peut-être le cinéma car il y a une instantanéité dans l’image. Ce n’était pas évident pour moi de raconter une histoire avec des mots. Parce que je n’arrivais pas à mettre tout ça ensemble. Et lire Salman Rushdie et d’autres auteurs indiens en langue anglaise, ça m’a aidé et ça m’a assez décomplexée. Des phrases de S. Rushdie, dans le livre « Patries imaginaires », « N’ayez pas peur de vous emparer de l’histoire de là où vous vivez, ce n’est pas parce que vous êtes indien qu’il faut rester dans votre culture ou votre littérature, sortez de là ». C’étaient des libertés que je ne m’octroyais pas.

Premier roman… en tout cas publié. Est-ce qu’il y a eu d’autres essais avant, restés sur un disque et que tu n’as jamais soumis à aucun éditeur ?

C’est drôle que tu dises ça car il y a très longtemps, j’ai écrit un livre, je devais avoir 22 ans, et je l’ai envoyé à Jean-Marc Roberts (ndlr. éditeur au Seuil, au Mercure de France, chez Fayard et aux Éditions Stock. J’ai reçu en retour une lettre de lui, il m’avait dit « je ne crois pas du tout en ce livre mais je crois en l’écrivain que vous êtes. Continuez mais ça ne sera pas ce livre là. ».

Il n’avait pas tort…

Il est quelque part dans une poubelle ce manuscrit…

Beaucoup de références musicales aussi dans le livre, Cure, Siouxsie, Patti Smith, ce sont les tiennes ?

Oui, j’étais très rock des années 80. le rock m’a apporté énormément de choses. C’est ce que j’écris dans le livre, le rock c’est une musique qui sentait la poudre, les grèves et les mouvements ouvriers.

Je prends de plein fouet le punk et le postpunk. John Lydon, Ari Up, Ian Curtis, Joe Strummer, Peter Murphy, Siouxsie, Martin L. Gore. Leur musique comble chaque trou, affectif, intellectuel, creusé dans ma vie. Elle devient mon pain quotidien, ma bouée de sauvetage. Parce qu’elle remet le monde à « bouée de sauvetage ». Parce qu’elle remet le monde à sa place et déchiquette la belle apparence. Parce qu’elle sent la colère, la transpiration, les grèves, les quartiers ouvriers, les révoltes, la poudre. Parce qu’elle dénonce l’hypocrisie du pouvoir, détruit les certitudes, les affirmations sociales, les affirmations idéologiques censées nous expliquer comment tourne le monde. Parce qu’elle est faite pour que les gens comme vous regardent les gens comme moi.

C’est exactement comme cela que je l’ai ressenti. C’était une musique qui me rapprochait énormément de la révolution.

Je dois te dire qu’à l’âge où j’ai vécu la révolution, je n’étais pas très consciente du danger, je trouvais cela extrêmement grisant, j’avais 7-8-9 ans. C’est difficile à l’imaginer, c’est une guerre civile, contrairement à une guerre, il y a une ligne de démarcation très nette de qui sont les gentils et qui sont les méchants. Et moi je savais qu’on était du côté des gentils. Et je savais que mes parents avaient raison.

Cette ambiance-là, malgré toute la peur, c’est quelque chose qui m’a beaucoup manqué, et qui me manquera sans doute toujours. Je n’étais pas du tout révolutionnaire, j’étais une gamine mais il y a des révolutionnaires qui sont restés des révolutionnaires professionnels, Che Guevara en est, et au-delà de la conviction idéologique, qui existe ou n’existe pas, peu importe, l’ambiance, cet état-là est aussi quelque chose derrière lequel on peut courir, et moi quand je suis arrivée en France parce que mon père a commencé ses activités politiques assez tôt, avant la révolution de 1979, il a pris position, s’est opposé, chez nous ça a commencé vers 1976 et ça faisait pratiquement 6-7 ans, la moitié de ma vie, que je vivais dans cette peur, cette fuite permanente, et dans ces choix immenses, ces espoirs, ces sentiments très exagérés puis tout d’un coup, on arrive en France et la normalité s’installe, aller à l’école, rentrer, gouter,… et moi ça me manquait terriblement. D’où le rock. Qui a été une porte ouverte, une façon de retrouver cette impression-là.

Tu n’es jamais retournée en Iran… tu sais comment le livre a été reçu là-bas ?

Je sais que le livre est arrivé en Iran parce qu’il y a énormément de Français qui sont partis là-bas avec les accords nucléaires, l’école française a rouvert ses portes, il y a énormément d’entreprises, donc le livre est en Iran par le biais des Français.

Maintenant je ne sais pas si les Iraniens l’ont lu, si quelqu’un va le traduire, je n’en sais rien.

Et ça ne t’a pas donné envie d’y retourner ?

Je ne peux pas.

En fait, ce qui est assez drôle, ce dont je me rends compte depuis la sortie du livre, c’est qu’il y a plein de gens qui me parlent d’Iran parce que le tourisme commence aussi à marcher et moi non, comme on était bannis du régime, de notre nationalité, je n’ai aucun papier qui justifie que je suis née en Iran. Après, l’état français nous a fait confiance parce que mon père était connu, etc., on nous a donné des papiers.

Et mon père n’étant pas mort, il était vraiment sous le coup d’un arrêt de mort. Mais, retourner en Iran aujourd’hui, non. Si tu veux, les raisons qui font qu’on est partis n’ont pas changé alors je ne me vois pas… même si il y a plein de gens qui disent « ce n’est pas ton combat à toi »… Oui, c’est vrai, mais je suis quand même partie d’une certaine manière pour des raisons précises qui n’ont pas bougé, les Mollah sont toujours au pouvoir…

Mais est-ce que tu ressens un manque par rapport à ce pays que tu as quitté très jeune ?

Pas vraiment, je ne ressens pas de manque ; ce que je ressens, c’est une sorte de… je me dis toujours « ce n’est pas normal, il y a une injustice profonde ». Personne n’a le droit d’interdire à quelqu’un de rentrer chez soi. Comme depuis les attentats en novembre, personne n’a le droit de t’exiler et c’est souvent lié, ce sont les mêmes dictatures et les mêmes extrémismes qui font qu’on interdit aux gens de rentrer chez eux, on les tue.

Donc quand je vois qu’on me dit toujours « les pigeons vont venir pondre là où ils sont nés, les saumons remontent les rivières », je me dis « chez soi, le mot chez soi, l’endroit où on est né, c’est quand même quelque chose de très très fort, c’est difficile à négocier le sentiment qu’on n’y retournera jamais ». En même temps, je ne veux pas y penser, c’est derrière, c’est fait, c’est acté dans ma tête que l’Iran est derrière moi, que je n’y retournerai pas et c’est comme ça que je me suis construite.

Maintenant aujourd’hui, on peut y retourner, le tourisme, les avions Air France qui y vont… mais, quand nous on est arrivés en France, il y avait déjà l’aéroport qui avait été bombardé par la guerre Iran-Irak, la double-nationalité n’existait pas, enfin bref, il y avait plein de choses… moi, je me suis construite contre l’Iran ; et je ne sais qui je serais si j’y retournais.

Tu parles de construire, déconstruire, le titre, c’est Désorientale, est-ce qu’il venu de suite ?

C’était le titre d’un chapitre, et le premier titre était abominable. Et Sandrine Thévenet, l’éditrice, m’a dit « Négar, ce titre, ça ne va pas du tout ». Et ensemble, mais au même moment, on s’est dit « on va réfléchir et on se rappelle » et quand je l’ai rappelée, je lui dit ai « j’ai le titre », elle m’a dit « je pense que moi aussi » et c’était « Désorientale » pour toutes les deux.

Quand le livre est sorti, j’avais d’abord lu « Désorienté » en passant devant la couverture. Ce sentiment, « être désorienté », m’a suivi pendant la lecture : est-ce un livre historique, un pur roman ou une biographie, les références sont-elles exactes – y compris les références wikipédia en bas de page -… Je me suis demandé, y a-t-il une volonté d’emmener le lecteur dans des états très différents selon le type de chapitre ou d’informations délivrées ?

Non, ce n’était pas une volonté mais c’était aussi très désorientant pour moi d’écrire ce livre, d’essayer d’embrasser tout ça en même temps.

Peut-être que tu as ressenti l’état de désorientation qui était le mien, d’auteur. Si tu veux, l’histoire de l’Iran au XXème siècle est extrêmement méconnue, on parle énormément de l’Iran tous les jours ; si on est un peu attentif dans l’actualité, l’Iran est toujours là, les accords nucléaires… mais, moi, on me parle tout le temps de révolution et on a raison parce que la révolution, c’était il y a 40 ans, il y a des gens qui ont aujourd’hui 40 ans, ils n’ont vu en Occident que cet Iran-là. Or cette révolution, ses origines, ses racines, son pourquoi, surtout dans le contexte actuel de l’Islamisme où l’Iran est quand même le pays où l’islam politique a été installé, tout ça part un peu de cette révolution. Ce qui nous arrive, il fallait l’expliquer.

Et pour l’expliquer, il fallait que je remonte au moins au coup d’état de 1953 et il fallait que je remonte encore plus loin, parce que le coup d’était de 1953 a été lui-même la suite du coup d’état de 1921, etc. Donc je me suis retrouvée aussi à essayer de tricoter une histoire et à reculer de plus en plus.

Mais cette histoire, tu la connaissais déjà bien ou tu as du d’abord la découvrir ?

Je connaissais bien, enfin, pas bien mais je connaissais car on en parle énormément, on parle énormément dans les familles, en Iran.

Et on refait l’histoire : et si les américains, et si Mossadegh était resté ? Tu vois, donc ces histoires, globalement, je les connaissais toutes. Mais je n’en avais pas d’images.

Et comme j’avais très très peu d’images, je suis allée voir les archives de l’INA, notamment pour le couronnement du Shah d’Iran parce que, à cette époque, je n’étais pas née. Je savais qu’il avait été couronné de cette manière-là, qu’il avait mis lui-même la couronne sur sa tête comme Napoléon, mais je n’avais pas d’images.

Mais moi-même, je me disais: je ne peux pas raconter une histoire de famille iranienne sans raconter l’histoire de l’Iran. Et comment je vais réussir à tricoter une saga familiale romanesque en essayant de mettre en arrière-plan l’histoire de l’Iran sans que le lecteur se dise « mon dieu, c’est quand même très ennuyeux à lire comme ça, un roman historique ». Donc j’ai essayé de lier chaque événement important sur le plan historique à l’un des personnes. C’est comme ça que Montazemolmok se retrouve à marier sa fille au moment de la révolution constitutionnelle qui a donné une constitution à l’Iran parce que c’est quand même étrange de se dire que ce pays avait un parlement. C’était important de dire que cette révolution avait eu lieu, qu’il y avait un parlement, et ainsi de suite.

J’ai essayé en me disant : j’espère que ça va marcher, de lier la mort de Mossadegh à Sara, le deuil qu’elle porte, le coup d’état de 1921 à la grand-mère Nour, à la ville où elle a atterri à Qazvin, voilà, j’ai essayé de tisser des liens entre chaque personnage et un événement historique pour pouvoir tricoter les deux ensemble.

Je suppose que ton père l’a lu ?

Je ne sais pas.

Pourtant il y a énormément de vous – la famille – dedans…

Ma mère l’a lu. Mais mon père, c’est un vieux monsieur. Ce n’est pas pour cela qu’il ne lit pas, au contraire, mais s’il l’a lu, il ne m’en parle pas. Vraiment. Il ne m’a jamais dit « je lis ton livre ». Ma mère, elle l’a lu, elle en parle mais lui ne dit jamais rien.

Premier roman publié et un nombre impressionnant de prix dont le Prix Première, comment on vit ça ?

Secouée. Et ébahie.

De par le moment où j’écrivais – j’écrivais très tôt le matin – et de par le fait que je ne l’avais donné à lire à personne avant qu’il soit publié, j’étais tellement dans cette histoire « entre moi et moi » en me disant « il faut que tu mènes à lire cette histoire, il faut que tu parles » parce que depuis toujours, depuis que j’ai passé le concours de l’INSAS, on me disait « il va falloir que tu racontes ton histoire ». Et je me disais « non je ne veux pas être dans cette auto-fiction, dire j’ai vécu la révolution ». Ça ne m’intéressait absolument pas. Et puis je me suis dit « il va falloir que je le fasse un jour, un jour que je ne raconte pas mon histoire, tout le monde en a une, mais il va falloir que je parle de cette révolution, de ce pays-là aussi ». Donc j’étais tellement dans mon coin, quand je l’ai lâché, c’était vraiment… Si Liana Levi m’avait dit non, je ne sais pas si j’aurais continué à envoyer à d’autres éditeurs… je ne sais pas. Ça aurait pu « ne pas ». Comme ce que j’ai raconté sur Jean-Marc Roberts. Parce que je travaille tous les jours, je suis dans le cinéma, je suis scénariste…

Il n’y avait pas un plan de carrière derrière…

… non, c’était très personnel. Et puis d’un coup, ces prix. Et la façon dont ce livre touche les gens, ça a été très… Je vais te dire, ma première surprise, ça a été Liana Levi : très longtemps, je suis restée sous le coup de cette surprise et ça a été assez incroyable. Et le Prix Première, ça m’a fait très plaisir. Parce, c’est vrai, je suis arrivée en Belgique et tout d’un coup, le Prix Première ! Ce sont des moments que je n’ai pas trop digérés, qui continuent à me surprendre.

Et maintenant, d’autres projets d’écriture ?

Là, j’ai un téléfilm est en train d’être tourné pour France Télévision. À Bordeaux. Ils sont en tournage alors que moi je suis là, et je tricote un autre roman. Mais je ne suis pas encore assise à table en train d’écrire et j’ai un projet de série qui se dessine, probablement.

Pour terminer cette interview, si tu devais résumer le livre en quelques mots, sans trop en dire. Il y a tellement dedans, Kimiâ, sa famille sur 100 ans, l’histoire de l’Iran… Il y a tant de choses à dire. Comment le présenter à ceux qui ne l’ont pas lu sans trop en dire ?

Si j’étais vraiment dans le pitch simple, je dirais c’est une saga familiale avec l’histoire de l’Iran en toile de fond au XXème siècle. Mais ce n’est pas comme ça que je l’ai écrite. Mon envie, ce n’était pas d’écrire ça. C’était décrire « que se cache derrière l’image qu’on renvoie aux gens ».

On a communément l’habitude de dire « elle est Iranienne », «elle est immigrée », « elle est homo »… Aujourd’hui encore, quand je vois un migrant, on dit « c’est un migrant » mais derrière, il y a une histoire.

Et si tu tires le fil de son histoire, de son pays, parce qu’il n’est pas là par hasard, parce qu’il s’est passé quelque chose dans son pays, parce qu’il y a eu des ventes d’armes de l’Occident ou, je ne sais pas, une révolution… et derrière ça, derrière ce mot bête – derrière l’identité sexuelle ou culturelle – il se cache toute une histoire.

Et si on vous la racontait cette histoire, vous comprendriez cette personne. C’est comme ça que je l’ai écrit. Si on vous disait que derrière cette personne qui homo, ce qu’il y a, vous vous diriez « super, allons boire un verre », vous ne le jugeriez pas.

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Titre: Désorientale

Auteur: Négar Djavadi

Éditeur: Liana Levi

Nbre de pages: 352

Date de parution : le 25/08/2016

 

Interview réalisée à Namur le 27 août 2017 par Benoît Demazy

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