Avant d’être piqué par Le Scorpion, Luigi Critone conte le merveilleux périple d’Aldobrando: « Un récit fantastique sans magie, ça m’intéressait »

Heureux qui comme Aldobrando part à la découverte du monde, de sa beauté mais aussi de ses horreurs. Conférant au jeu de cartes Bruti, inédit chez nous, une origin story, Gipi a embarqué dans ce médiéval merveilleux Luigi Critone. De quoi faire la liaison parfaite entre Je, François Villon et sa reprise du Scorpion, dont il lève un petit coin du voile. Interview avec un orfèvre.

Aldobrando © Luigi Critone

Bonjour Luigi, quelle chance nous avons, nous nous rencontrons quelques heures seulement avant la parution de votre album. Qu’est-ce que ça fait ?

On sent que les choses commencent à bouger… Les premiers retours des libraires sont encourageants, ça ne se présente pas mal. Il y a une certaine émotion, j’ai envie de découvrir ce que les lecteurs vont en dire, voir les réactions au bout de ce très long travail.

Ah oui ?

Trois ans pile. D’automne 2016 à octobre 2019. Pour deux cents pages, c’est une belle moyenne, en comptant que les derniers mois m’ont poussé à concentrer le travail.

Aldobrando © Luigi Critone

C’est quasiment votre plus grand album, non ?

Je pense qu’on arrive plus ou moins à la même pagination que les trois albums de Je, François Villon réunis. J’avais mis huit ans tout de même, j’avais pris le temps, sans faire la course. Mais dans Aldobrando, les pages sont plus petites.

Je, Francois Villon © Critone

Mais 200, ça reste beaucoup. Mais il fallait bien ça. La proposition de Gipi me passionnait. Il a fallu que j’adapte mon dessin, que le rythme soit plus lent que d’habitude pour que le lecteur ait plus le temps de s’attarder. Au fond, ça m’a demandé plus de boulot, mais c’était très agréable d’entrer dans ce type de narration. Très confortable aussi de s’installer dans la longueur. Puis, dans cet album, il y a quand même une scène en temps réel qui dure trente planches. Je n’avais jamais pu me permettre ça.

Aldobrando © Gipi/Critone

Comment est née cette collaboration avec Gipi ?

Nous connaissions très bien le travail l’un de l’autre. Nous avons beaucoup échangé autour de ce projet. Mais j’ai vraiment découvert un auteur complet dans un rôle de scénariste. Gipi, il est pointu, sur le rythme du découpage, la narration par rapport à tous les moyens en notre possession. Nous ne voulions pas de cartouche, de récitatif, tout devait passer par les phylactères et le dessin, la narration en temps réel.

Aldobrando © Luigi Critone
Aldobrando © Luigi Critone

En fait, en lisant ses albums, j’imaginais en Gipi quelqu’un qui jetait son dessin, un instinctif. Je me suis rendu compte à quel point il est technicien de la narration. Il enrichit le langage de la BD, dans le découpage, le dessin.

Quelles sont les racines de cet album ?

En fait, à la base, ce n’est pas une BD, mais un jeu de cartes publié en Italie: Bruti. Les brutes, si l’ont traduit même si ce jeu n’a pas encore été diffusé en francophonie. Les joueurs peuvent incarner des personnages différents qui se livrent à des combats dans une arène imaginaire. Dans ce cadre, Aldobrando a quarante ans.

Bruti © Gipi

L’idée était, via cette histoire, de comprendre comment il est devenu un homme, tout en gardant la proximité avec le jeu et l’importance du combat dans l’arène. Tout en étant un récit autonome. C’est ainsi que Gipi a écrit, réécrit les faits et que le scénario s’est intéressé à un héros tout jeune qui part à la découverte du monde. L’évolution des personnages m’intéressait le plus dans cet album. Les chemins qu’ils ont pris sont finalement très différents de ce que j’avais pensé au début.

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Nous sommes dans un Moyen-Âge sombre et imaginaire, qui tourne autour de l’idée d’une fosse. De quoi générer une grande scène, théâtrale.

Pourquoi Gipi n’a-t-il pas dessiné cet album ?

Il avait commencé! Mais, je cite ce qu’il m’a dit: il ne s’en est pas senti capable. Il avait commencé la scène de début, qui a changé entre-temps et s’est rendu compte qu’il aurait besoin d’un dessinateur différent (NDLR : Gipi a néanmoins dessiné un manuel de jeu sous forme de BD et un artbook, tous deux inédits chez nous). Il n’en est pas moins resté concentré. Ce fut intense. Il s’est dit qu’il avait besoin d’un dessin s’accordant plus de respiration, plus posé. Il a pensé que je maîtrisais ce dessin qui lui manquait. Ça m’a fait plaisir.

Bruti © Gipi

On sentait néanmoins dans son scénario qu’un dessinateur l’avait écrit ?

Je me suis senti à l’aise. Heureusement, Gipi m’a livré un scénario comme au cinéma, sans découpage. J’aime tellement cet exercice, le storyboard. C’est même peut-être la peinture qui m’intéresse le plus. Le dessin, lui, vient tout seul. Mais pour ce qui est de la partie narrative, de la construction… Je me suis permis beaucoup de libertés par rapport au scénario. Les demandes de Gipi n’étaient pas contraignantes.

Aldobrando © Luigi Critone

Il pouvait comprendre de quoi j’avais besoin. Nous avons donc croisé les storyboards et, pour le reste, Gipi n’est pas intervenu sur mes planches. Je connaissais son travail, lui connaissait le mieux, je n’ai pas connu son exigence à faire les choses. Il m’a laissé le soin de me faire plaisir, de mener les choses comme je le voulais.

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Et les personnages ?

J’ai repris certains personnages selon les recherches et les visuels qu’il avait trouvés. Mais comme Aldobrando apparaissait beaucoup plus jeune, j’ai pu le réinventer. Puis, il y avait de nouveaux personnages, de quoi, là encore, me conférer de la liberté. J’avais les descriptions de certains, j’ai posé des questions à Gipi. Comme pour le chef des assassins ou les diverses femmes qui apparaissent. C’était intéressant.

Aldobrando © Luigi Critone
Aldobrando © Luigi Critone

Comment avez-vous créé cette couverture ? Y’a-t-il eu beaucoup d’essais, de recherches ?

C’était ma troisième proposition, après une version qui ressemblait plus à l’actuelle quatrième de couverture, très minimaliste, et une autre plus similaire à la définitive, mais avec Aldobrando de dos. Je voulais montrer le héros, sans trop le dévoiler. Après nous être concertés avec l’équipe de Casterman on a fini par trouver une bonne solution.

Je pense que l’image finale résume assez bien l’idée d’Aldobrando qui « court le monde », j’ai senti que c’était la bonne quand je l’ai esquissée.

Au fond, qu’est-ce qu’une bonne couverture ?

Pour moi ça doit être quelque chose de lisible, une image qui doit capturer l’essence de l’histoire.

Je pense qu’il vaut mieux rester simple et immédiat, c’est une image qui sera déclinée dans tous les formats, la composition est donc primordiale.

Aldobrando © Luigi Critone

Cet album, il a été écrit en Italien. Sera-t-il publié en Italie ? Ça change quelque chose de dessiner « en italien » plutôt qu’en français ? Comme vous parlez français, avez-vous veillé à ce que la traduction soit fidèle ?

Il y aura bien sûr une édition italienne, mais il faudra attendre encore un peu. C’était très agréable de travailler sur le scénario en italien, au niveau du dessin, je ne suis pas sûr que la différence soit importante, mais ça collait bien au fait que, dans ma tête, l’histoire se passe quelque part en Italie.

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Pour la traduction, Gipi a beaucoup de confiance en Hélène Dauniol-Remaud qui a traduit plusieurs de ses livres (tous ?) et il connait assez bien le français, il a donc pu vérifier personnellement.

Et moi je me suis réjoui de tout relire, et de pouvoir apprécier l’excellent travail d’Hélène, qui a réussi à transcrire toutes les subtilités du scénario original.

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Y’a-t-il un savoir-faire italien ? Une école italienne, des caractéristiques qui se ressentent dans votre dessin ?

Difficile à dire, je pense qu’en Italie on est historiquement plus portés vers un dessin décoratif, poussé, mais quand j’ai commencé à travailler pour les éditeurs français j’ai compris tout de suite qu’il y avait une attention particulière à la narration, au découpage, la composition des planches etc.

À présent je pense que c’est là qu’agit la magie de la bande dessinée. Une bonne histoire, bien sûr, des dessins efficaces, oui; mais sans un rythme narratif bien maîtrisé, on peut facilement tout gâcher.

Aldobrando © Luigi Critone

Dans Aldobrando, n’assiste-t-on pas à un conte de fées à l’envers. Les mauvais sont au château et les prétendus mauvais sont les bons, ceux qui vont sauver les princesses (qui n’en sont pas puisqu’elles n’ont pas le sang royal) ?

Oui, parce qu’on regarde tout ça à travers le regard pur d’Aldobrando, qui ne cesse pas de se poser (et de nous poser) des questions. Il finit par faire tomber les masques de tous ceux qui l’entourent.

Ça vous plaît le merveilleux ? Qu’elles sont vos références dans ce domaine ?

J’aime beaucoup quand c’est traité de façon réaliste, c’est ce qui m’a séduit tout de suite dans le scénario de Gipi, on est dans un récit fantastique mais, en même temps, il n’y a pas de magie, rien de surnaturel. Les personnages sont confrontés à des problèmes réels, et ils doivent s’en sortir avec des solutions concrètes. Pour ma part, j’ai voulu renforcer cet aspect du scénario avec un dessin épuré, et sans chercher des cadrages spectaculaires à tout prix.

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Pendant le travail sur les planches d’Aldobrando, j’ai écouté Le baron perché d’Italo Calvino en livre audio, je pense que c’est un bon exemple. Une histoire « surréelle », mais en même temps très ancrée dans le quotidien et l’humain, ce qui la rend crédible et donc plus puissante encore.

Vous aimez beaucoup le médiéval/renaissant, qu’est-ce qui vous plait tant dans cette époque ? Vous imaginez-vous dans des récits contemporains ou futuristes ?

Je pense que ça correspond bien à mon dessin, je suis à l’aise avec les décors organiques, mais j’aimerais beaucoup, un jour, m’essayer à un récit plus contemporain, ce serait intéressant pour sortir de ma zone de confort.

Autre récit dans le passé, Le Scorpion. Ça fait quoi d’en être le repreneur ? Ça met la pression ?

Oui, évidemment, une grosse pression. Mais ça fait du bien, ça me pousse à progresser. C’est très important d’avoir des défis, pour moi. La bande dessinée demande beaucoup de travail et de patience. Parfois, on risque de s’arrêter sur ce qu’on a acquis, alors les difficultés et les contraintes aident à rester vigilant.

Aldobrando © Luigi Critone

Ce personnage, qu’évoque-t-il pour vous ? Comment l’avez-vous « rencontré » ? Qu’est-ce qu’il a de plus que les autres ?

J’admirais déjà le travail d’Enrico quand j’habitais Florence, il y a longtemps. Le Scorpion était déjà traduit en italien. Par contre, je n’aurais jamais imaginé à l’époque qu’un jour on m’en confierait un album !

Évidemment je me sens très honoré d’avoir été choisi par Enrico et Stephen pour reprendre la série. Le Scorpion est un personnage très intéressant, qui évolue et gagne en profondeur au fil des albums. C’est dans cette direction qu’on envisage la suite avec Desberg, je ferai de mon mieux pour être à la hauteur.

Aldobrando © Gipi/Critone

Comment expliquez-vous qu’Enrico Marini et Stephen Desberg ne soient pas parvenus à le tuer ?

Il y a encore beaucoup à raconter sur ce personnage, après le cycle des neuf familles, tout simplement. D’ailleurs les deux auteurs sont très attachés au Scorpion, ce n’est pas improbable qu’Enrico revienne dessiner un album un jour.

Est-ce exigeant de devoir tenir son trait, de ne pas faire du Marini ?

La question se pose évidemment, mais ce n’est pas du tout ce que m’ont demandé les auteurs initiaux et Dargaud. Je ne sens pas de pression en ce sens. Je pense que le mieux pour moi est de travailler sur ma propre vision du scénario de Desberg, tout en essayant de rester cohérent avec l’univers qui a été créé auparavant.

Aldobrando © Luigi Critone

Que va raconter votre premier diptyque ? Vous avez déjà commencé le dessin ?

Je travaille déjà sur les planches, bien sûr. Le récit se situe à la suite de la série principale. On suit le Scorpion qui part chercher des réponses à des questions qui sont restées ouvertes jusque-là. Je n’en dis pas plus pour l’instant !

Sur cet album, vous ferez les couleurs, directes. Pourquoi ce challenge ?

J’avais envie de me mettre à la couleur directe depuis longtemps, je pense que Le Scorpion est le projet idéal pour cela. Ça me permet de garder une continuité avec le travail d’Enrico, et en même temps, ça représente un nouveau défi passionnant.

Dans Aldobrando, Francesco Daniele et Claudia Palescandolo ont réalisé les couleurs. Mais votre dessin n’est pas noir et blanc. Avec le lavis, vous apportiez déjà des nuances, des zones grisées, non ?

C’est une méthode que j’ai utilisée sur plusieurs albums déjà, ça permet de garder un rendu naturel, tout en profitant de la rapidité et du contrôle de la couleur numérique.

Sur Aldobrando, la méthode a été adaptée et croisée avec celle de Francesco, qui avait déjà travaillé sur la colorisation des dessins de Gipi pour le jeu Bruti.

Je suis très content du résultat, Francesco et Claudia ont été vraiment formidables !

Aldobrando © Gipi/Critone/Daniele/Palescandolo chez Casterman

Sur Facebook, j’ai vu que vous aviez fait une semaine de résidence dans les locaux de Casterman, à quoi cela sert-il ? À Changer d’air.

C’était une proposition de Christine Cam, pour me motiver sur la dernière ligne droite de l’album. Ça a été une très belle expérience, le fait de pouvoir rencontrer toute l’équipe et d’échanger en temps réel sur la finition de l’album a été un vrai plus, on devrait le faire plus souvent !

Sinon, quel est votre cadre de travail ? Comment est votre atelier/bureau ? Vous écoutez de la musique en travaillant ?

Je travaille d’habitude dans un atelier avec d’autres dessinateurs, c’est une ambiance calme et ça aide à se concentrer, tout en gardant des horaires plus réguliers.

Aldobrando © Luigi Critone

Pour Aldobrando, en particulier, j’ai bougé plusieurs fois, en réalité. Le format des planches, plus petit que d’habitude, m’a permis d’amener le travail en voyage, de temps en temps.

J’écoute parfois de la musique, des podcasts ou des livres audio en dessinant. Par contre, pour travailler sur le storyboard, j’ai besoin d’être dans le silence absolu.

Au fond, que signifie « aldobrando » ?

Ce serait plutôt à Gipi de le dire, mais à mon avis ça sonne bien ! C’est un prénom italien désuet qui convient très bien avec l’univers de l’album.

En même temps, ça a un côté un peu pompeux, qui contraste avec l’aspect physique du personnage, je trouve ça très efficace.

Aldobrando © Gipi/Critone

Il y a peu, Vincent Zabus me disait qu’il aimerait collaborer avec vous sur un projet jeunesse. Vous a-t-il contacté ? Cela va-t-il se concrétiser ?

Malheureusement ça ne va pas être possible dans l’immédiat à cause des délais du Scorpion, mais la proposition de Vincent me plait beaucoup, j’espère qu’on arrivera à s’y mettre un jour.

Merci Luigi et bonne continuation avec cette petite merveille, bourrée de poésie.

Titre: Aldobrando

Récit complet

D’après le jeu Bruti

Scénario : Gipi

Dessin : Luigi Critone

Couleurs: Francesco Daniele et Claudia Palescandolo

Traduction : Hélène Dauniol-Remaud

Genre: Aventure, Drame, Fantasy

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 200

Prix: 23 €

Date de sortie: le 15/01/2020

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