Revenu des Couloirs aériens, Etienne Davodeau ouvre ses cartons: « Je fais partie des gens qui s’efforcent de voyager léger »

Alternant les albums documentaires, voire d’enquête, avec des histoires plus légères mais appelant tout autant à des sentiments humains et des expériences du monde qui frappe à notre porte, Étienne Davodeau a composé avec Christophe Hermenier et Joub une sorte d’autofiction à trois voix, faisant écho à ce que peut être la crise de la cinquantaine quand le passé tout autant que l’avenir se dérobent sous nos pieds. Et qu’une furieuse envie de trier vos affaires vous prend, face à une étendue neigeuse contre laquelle on ne peut lier. Le tout surplombé par quelques Airbus et des amis qui ne viendront pas. Plein de sentiments et de ressentiments, dans Les Couloirs Aériens, Davodeau livre un album qui l’est tout autant. Il ouvre ses cartons dès ce mercredi 12 mars à la Galerie Champaka. Interview lors de son passage à Bruxelles, en octobre dernier.

Bonjour Étienne, commençons par le commencement. Par quoi débute-t-on un livre si ce n’est par sa couverture. Comment avez-vous élaboré celle-ci ?

C’est toujours compliqué. Soit, la couverture est évidente et il n’y a plus qu’à la poser sur papier. Soit, pas. Alors, mettre un personnage dans la neige, ça rappelle la plus belle des couvertures peut-être, celle de Cosey pour À la recherche de Peter Pan. J’en ai une grande reproduction dans mon salon. Du coup, il fallait se débarrasser de cette  ombre. Il y a eu des obstacles.

© Davodeau
© Davodeau

La couverture, c’est aussi un titre, Les couloirs aériens. Pourquoi ?

La maison où notre personnage atterrit existe réellement. Ces trente dernières années, Christophe Hermenier, Joub et moi y avons tous séjourné. Là-bas, les avions passent bas. Les couloirs aériens, par contre, c’est un concept sans réalité concrète mais le pilote sait que s’il les quitte, il va au-devant de sévères ennuis. Notre héros avait des couloirs aériens plein la tête.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Ce personnage, Yvan, a échoué là alors que tout son monde s’écroulait, sa femme toujours en déplacements à l’autre bout de la terre, ses enfants ont pris leur indépendance, il vient de perdre son boulot et, surtout, ses parents. Mais j’ai l’impression qu’Yvan, c’est vous trois non ?

Disons que nous l’avons chargé de questions que nous nous posons tous les trois. L’origine de cet album est là: Christophe a perdu à la fois son boulot et ses parents. Avec la réflexion, nous nous sommes dit que notre personnage parlerait de ça. Au-delà de nos propres questions, nous nous sommes demandé comment on affronte les épreuves. Chacun réagissant de manière différente.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Yvan va devoir recomposer son passé dans ce Jura posé dans le blanc. La solitude, être isolé, ce n’est pas son truc. Mais il va se donner le temps de faire le point. D’autant plus que les gens ne viennent pas le voir. Bon, il y a toujours Skype, les mails…

Avec du papier et des livres qu’il a déménagés aussi. Et vous nous faites réfléchir sur ce média.

Oui, il y a une réflexion sur le livre. J’aime créer des histoires dont la BD est le sujet, pas uniquement le support. Il s’agissait des éditeurs de livres dans Les Ignorants. La neige, c’est aussi le blanc du papier.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Puis, il y a les photos prises par Christophe, plus qu’un inventaire.

Si on prend le temps, peut-être tirera-t-on quelque chose. Ces photos, c’est l’acte initial. À la mort de ses parents, Christophe a eu des scrupules à se débarrasser de ses objets. Des objets sans valeur, du bric-à-brac, mais dont certains avaient marqué son enfance. Il en a tiré des centaines de photos. Voilà ce qui reste. Mais, à partir du moment où il en faisait un livre, ces photos changeaient de statut. Il a fallu que Christophe soit prêt à ça, à ce que des milliers de lecteurs se les approprient.

Vous êtes du genre conservateur, vous ?

Dans le livre, il y a la métaphore des caisses, cet héritage entre parents et enfants, et enfants et parents. Des traces du passé qui, mine de rien, nous alourdissent. Moi, je fais partie des gens qui s’efforcent de voyager léger. Je méfie des objets, de la consommation…

© Davodeau/Hermenier/Joub

… sauf pour les livres. C’est la plus belle chose que l’espèce humaine ait inventée. Cela dit, jeter ne veut pas dire oublier. La preuve avec les photos, numériques, de Christophe. Au départ, il voulait en faire un livre. Nous en avons sélectionné 120 pour notre album.

Vous lisez toujours de la BD alors ?

Je comprends assez bien les auteurs qui n’en lisent plus. Mais j’ai une tendance à la petite curiosité. Même si la mécanique narrative, le cadrage perdent de leur surprise. C’est rare quand je suis vraiment bluffé, j’ai un frein technique parce que je connais le métier. Mais La terre des fils de Gipi, il y a deux ans, m’a impressionné. Mais en tant que spectateur de cinéma, non.

© Davodeau/Hermenier/Joub chez Futuropolis

Le décor de votre histoire compte beaucoup, non ?

Oui, ce Jura, il existe en réalité. La neige s’imposait. La maison devient l’un des personnages de ce récit. Nous avons vite opté pour écrire les grandes lignes de cette histoire là-bas.

Pour l’anecdote, il y a vingt ans, c’est là qu’était né Quelques jours avec un menteur. On se l’est remémoré forcément. Vingt ans après, nous avons tout de même choisi le chalet d’à côté – Yvan y fait d’ailleurs un clin d’oeil – , contigu à l’autre. Mais nous revenions avec des questionnements différents.

© Davodeau/Hermenier/Joub chez Futuropolis

La neige, c’est facile à appréhender ?

Il fallait trouver une bonne solution graphique. Pour le coloriste, je savais que ce serait compliqué. Mais ça a été mieux que ce que je ne le pensais. La neige, c’est un travail de rétention, mon dessin se définit en ne le faisant pas. Puis, c’est un symbole. Quand la neige fond, notre héros se barre ailleurs.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Vous aimez varier le ton de vos livres.

Il y a les albums fort documentés, dont le travail est lourd et de longue haleine. J’aime alterner et, après ces livres documentaires, revenir à une écriture libre, à la fiction. J’ai l’impression alors d’être maître à bord.

Comme avec L’avancée des travaux ?

Là, c’était plus une parenthèse, un livre de sauvegarde compilant des histoires plus ou moins anciennes, étalées sur 20 ans, parues dans des journaux.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Votre trio d’auteurs est évoqué à quelques reprises dans le livre. Vous êtes les amis qui ne rejoignent jamais Yvan pour le soutenir.

C’est le rapport entre la fiction et la non-fiction. Yvan n’existe pas mais c’est un copain. Et quand nous arrivons enfin, Yvan n’est plus là et le livre se termine.

Vous le laissez d’ailleurs tomber plusieurs fois dans la neige.

Cet album, j’en assume la vacuité. Yvan est là pour marcher. Il est dans un moment de flottement, celui d’un type qui ne sert plus à rien. Qui n’assume plus.

© Davodeau/Hermenier/Joub chez Futuropolis

Le fait que Christophe n’ait jamais fait de BD, ça inspire ?

Il a amené de la fraîcheur et de l’intérêt. À trois, ce n’est pas plus simple d’écrire une histoire mais il y a rarement de blancs dans la discussion. L’un lâche une énorme bêtise qui ne sert pas mais réenclenche la discussion. Forcément, les dialogues ont plus été pensés par Christophe. Moi, la cinquantaine, je ne suis pas loin de penser que c’est la meilleure partie de ma vie.

Le désaccord pouvant même être le carburant.

© Davodeau/Hermenier/Joub

Il y a aussi ces passages épistolaires.

Du texte off. C’est ce qui m’intéresse le plus. Trop souvent, le texte équivaut au dialogue en BD. C’est restrictif. J’aime écrire sans que ce soit forcément du dialogue.

Autre actualité, cet album collectif, On a mangé sûr une île, autour du restaurant Une île de Gérard Bossé.

Gérard est un ami de longue date, Angevin. La démarche de faire un album sur son restaurant à différents points de vue était intéressante. L’idée en l’air, lancée un jour sans trop y croire, s’est incrustée, a pris corps. Ce n’était pas désagréable.

J’ai ainsi constitué un casting mi-hommes, mi-femmes. Je me suis fait plaisir, c’était l’occasion de passer du temps avec Camille Jourdy dont j’appréciais beaucoup l’art. Aucun n’a refusé.

La suite alors ?

Comme je vous l’ai dit, j’alterne. Mon prochain album sera donc un docu-reportage. Cet été, j’ai rallié l’endroit où le sapiens a laissé bien des souvenirs, la grotte du Pech-Merle dans le Loth. Et l’endroit où il enterre désormais ses déchets, à Bure. C’était une grande randonnée à pied, j’ai dormi dans les champs, la forêt.

© Davodeau

Qu’est-ce qu’on a hâte de lire ça, alors ! Merci Étienne.

Titre: Les couloirs aériens

Récit complet

Scénario: Étienne Davodeau, Christophe Hermenier et Joub

Dessin: Étienne Davodeau

Couleurs : Joub

Genre: Drame, Récit de vie

Éditeur: Futuropolis

Nbre de pages: 103

Prix: 19€

Date de sortie: le 23/10/2019

Extraits:

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